Lecture / Ecriture
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Une bouche sans personne de Gilles Marchand

Gilles Marchand
  Une bouche sans personne
  Un funambule sur le sable

Gilles Marchand est un scénariste et réalisateur français né en 1963 à Marseille.
(Wikipédia)

Une bouche sans personne - Gilles Marchand

De l'intérêt et du danger de s'ouvrir
Note :

    Rentrée littéraire 2016
   
   "Il fait beau ce matin. J'aurais presque envie d'aller à la boulangerie pour que l'on me confirme l'information."
   

   Ils sont quelques habitués de ce café à se retrouver tous les soirs depuis des années pour bavarder, de tout et de rien, des Beatles. L'un des leurs a toujours une écharpe, été comme hiver. Tout doucement, ses compagnons lui posent des questions, veulent savoir qui il est réellement en dehors de ce café, ce qu'il cache. L'homme à l'écharpe est comptable, un solitaire qui préfère dissimuler sa cicatrice, et ses souvenirs douloureux derrière une vie simple et mutique. Mais peu à peu il décide de commencer à se raconter, là devant ces gens bienveillants, devant la belle Lisa. Et peu à peu aussi, alors qu'il évoque son grand-père, des tas d'histoires rocambolesques, son enfance, le cercle des spectateurs s’agrandit. Tous les soirs, l'homme à l'écharpe se dévoile...
   
   Quel drôle de petit roman que cette bouche sans personne ! Voici en effet un récit qui commence l'air de rien et qui nous emmène petit à petit vers l'extravagance et la vie dans ce qu'elle a de plus sensible et intéressant. J'ai beaucoup aimé que Gilles Marchand y manie aussi bien l'absurde que la poésie ou l'émotion, car cela donne à son roman la dimension d'un ovni et d'un petit bijou littéraire assez délicat. J'ai pensé à "En attendant Bojangles", à Boris Vian. En effet, petit à petit, au fil du texte, plus le narrateur s'ouvre vers l'extérieur, vers les autres, moins il peut accéder à son appartement, moins son travail devient rassurant et confortable. L'accumulation entoure le personnage principal. Mais loin d'être un frein à son bonheur, il apparaît très vite qu'au contraire cela peut sauver une vie, des vies, la sienne.
   
   Une lecture qui laisse une empreinte, donne à réfléchir et vous tire à la toute fin un sourire mêlé de larmes. Une bonne surprise de cette rentrée !
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critique par Antigone




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Mon histoire devient une histoire
Note :

    "Je ne sais pas dans quelle mesure être en représentation m'aide à me livrer chaque fois davantage, à m'avancer vers le cœur de l'histoire. La présence de tous ces anonymes me permet de me détacher de ce que je leur raconte. A travers eux, mon histoire devient une histoire. C'est peut-être ce dont j'avais besoin pour avancer. Je ne suis plus qu'une bouche, une espèce de lien avec un autre temps qui se dépossède de ce qu'il a sur le cœur. Mon histoire leur appartient et se mêle de ses propres souvenirs. Chacun en fera ce qu'il voudra, chacun a son propre Pierre-Jean qui entre en résonance avec le mien."
   

    Années 80. Chaque soir Sam, Thomas et le narrateur se retrouvent dans le café tenu par Lisa. Sam et Thomas possèdent des cicatrices invisibles, Lisa, on ne sait pas, tous en sont secrètement amoureux, en tout cas le narrateur l'est, dont le bas du visage et le corps est marqué d'une cicatrice dissimulée soigneusement sous une écharpe.
   
   Que s'est-il passé? Pourquoi ce retrait, cette peur des regards? Cette vie étriquée de comptable fuyant ses collègues? Un soir sa parole commence à se délier, sous le regard amical de Sam, Thomas et Lisa. La pelote commence à se dérouler avec l'histoire de son grand père Pierre-Jean.
   
    Pas question justement de tout dévoiler. De toute façon le roman n'est pas que le récit de certains événements, et tant mieux. Je me suis amusée à suivre la vie dans les bureaux (assez caustique), les rencontres avec la boulangère (un poil farfelu, et drôle, et bien vu), les sorties de la femme au chien, l'accumulation des sacs poubelle dans le hall et l'escalier de l'immeuble (j'adore quand on pousse au bout une idée délirante), le succès des soirées dans le bar (pareil, ça évolue sans être bridé). Bref plein de petits détails bien vus, dont certains trouveront une place dans le récit du drame. Un bain de fantaisie qui fait passer (un tout petit peu) l'horreur finale et s'ouvre sur un futur meilleur.
   
    "Ma boulangère, comme toutes les boulangères, reste fidèle au seul temps qu'elle connait : le futur. 'Et avec ça vous prendrez', 'ça vous fera cinq francs.' Quelle est la règle et d'où vient cette exception de conjugaison, ce privilège autorisant les boulangères à ne jamais utiliser le présent et à bénéficier d'une quasi-exclusivité sur le futur? Se rendent-elles compte qu'elles plongent leurs clients dans les méandres parfois complexes de la concordance des temps? Ils ne savent pas s'ils sont, à leur tour, obligés de parler au futur ou s'ils ont une autorisation tacite d'utiliser le présent."(etc.)

critique par Keisha




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