Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Sur les ossements des morts de Olga Tokarczuk

Olga Tokarczuk
  Sur les ossements des morts
  Les Livres de Jakób ou le grand voyage
  Dieu, le temps, les hommes et les anges
  Les Enfants verts

Olga Tokarczuk est une écrivaine polonaise née en 1962.
Le Prix Nobel de Littérature lui a été attribué pour l'année 2018.

Sur les ossements des morts - Olga Tokarczuk

Fantastique ?
Note :

   Oh que voilà un bon roman ! Il y a tout : l’intelligence, l’art du récit, des personnages improbables, un suspense, bref un livre tout à fait délectable.
   
   Si j’ai lu ce livre au départ c’est en raison de sa géographie : les Sudètes, vous savez ces territoires qui ont au fil du temps changé d’appartenance, des lieux que j'aime et qui m'attirent.
   
   Mais voilà je me suis retrouvée avec entre les mains un roman écologiste !
   
   Dans un hameau du territoire, Janina Doucheyko est ingénieur en retraite lorsqu’elle découvre un cadavre. C’est celui de son voisin mort avec un os en travers de la gorge, voilà un début prometteur.
   
   Mais les morts vont s’enchainer et avec eux des interrogations. La chasse et les chasseurs sont montrés du doigt avec leurs adeptes un rien profiteurs dans cette région de Pologne où la chasse est tout.
   
   Janina a tenté autrefois de s’opposer aux chasseurs mais sans succès. Les meurtres pourraient-ils avoir été commis par… les animaux ? Une vengeance ?
   
   Ce roman est formidable, un roman dans lequel le suspense est maintenu jusqu’au bout, les personnages sont tous atypiques et quand le fantastique s’invite dans le récit on est prêt à y croire.
   
   C’est tout à fait prenant. J’ai aimé l’ambiance, j’ai aimé cette femme déterminée et courageuse. J’ai aimé ce roman dérangeant.
   ↓

critique par Dominique




* * *



Symbiose et harmonie
Note :

   "Les matins d'hiver sont faits d'acier, ils ont un goût métallique et des bords acérés."
   
   Comme Olga Tokarczuk vient de se voir attribuer le Prix Nobel de Littérature et que je n'avais encore rien lu d'elle, je me suis empressée de combler cette lacune avec le seul livre d'elle que propose ma bibliothèque : Sur les ossements des morts et j'ai ainsi découvert qu'il s'agissait d'un roman policier ! Les Nobel n'ont pas pour habitude de semer leurs prix dans cette catégorie... Mais je n'allais pas tarder à découvrir que ce roman était également bien plus que cela. D'abord une très belle écriture (la phrase ci-dessus suffit à le montrer), empreinte de poésie, une large vision du monde, le récit d'une philosophie appliquée, un sens de la vie. Ainsi la merveilleuse vision non darwinienne de l'évolution qui est celle de son héroïne:
   "Le dessein de l'évolution est purement esthétique, et peu lui importe l’adaptation. En réalité, l'évolution est en quête de beauté, de l'aboutissement le plus parfait de toute forme."

   Ajoutez à cela une intrigue, un suspens et une recherche de la clé du mystère par le lecteur (je n'avais pas trouvé!) qui rendent le livre passionnant de bout en bout.
   
   Le récit nous en est fait par une vieille dame, Janina (elle déteste son prénom et interdit qu'on l'utilise) Doucheyko. Autrefois elle fut sportive de haut niveau et ingénieure des Ponts et Chaussées (du moins, l'équivalent polonais, car nous sommes en Pologne, tout près de la frontière tchèque). Mais n'allez pas imaginer un être pragmatique et hyper-rationnel, car elle est au contraire toute imprégnée d'une vision poétique et presque animiste du monde. Ses dons pour le calcul, elle les utilise pour tirer des horoscopes, sa passion actuelle avec les animaux qu'elle considère comme presque les égaux de l'homme et en tout cas, elle ne tolère pas qu'on leur fasse le moindre mal et n'accepte pas qu'on les tue, que ce soit pour la chasse, la fourrure ou la boucherie. Pourtant, autour d'elle, c'est ce qui se passe. Cette région de la Pologne est le royaume des chasseurs, des viandards, dont la plus grande jouissance est le massacre. Elle vit dans un village isolé dans la montagne où les autres n'ont que des résidences secondaires qu'ils n'occupent qu'à la belle saison. Elle, elle y reste tout le temps, bien qu'elle avoue que l'hiver prouve que la nature n'est pas faite pour l'homme. Elle gagne quelque argent en surveillant scrupuleusement les maisons vides de ses voisins que l'hiver attaque. Là-haut, en hiver, il ne reste plus avec elle que deux habitants ! Grand Pied (horrible bonhomme qui aura la bonne idée d'être le premier mort, celui avec qui tout va commencer) et Matoga voisin plus sympathique, mais ours solitaire.
   
   Notre vieille narratrice est maintenant de santé précaire, et ne pourra bientôt plus assurer ce gardiennage hivernal. Jusqu'à il y a peu, elle vivait avec ses "petites filles", ses deux chiennes qu'elle adorait, mais elles sont mortes, à présent. En dehors du peu liant Matoga, il ne lui reste plus que les visites de Dyzio, un de ses anciens élèves, flic subalterne consacrant en fait sa vie à son grand œuvre : traduire les poèmes de Blake en polonais (c'est d'ailleurs d'un de ces poèmes qu'est tiré le titre de ce roman). C'est un travail ardu et délicat qu'il mène avec l'aide de Janina qui enseigne aussi l'anglais aux enfants. C'est pourquoi il vient souvent chez elle et ils passent tous deux des heures à plancher sur l’œuvre du poète en mangeant ses petits plats végétariens.
   
   La mort de Grand Pied semblait accidentelle, mais voilà qu'elle est bientôt suivie de celle d'un riche et redoutable chasseur, qui elle, ne l'est visiblement pas. Bientôt, un autre voisin grand chasseur et éleveur de renards, disparaît quant à lui sans laisser la moindre trace... Il y a aussi derrière cela des relents de pots de vin, car nos victimes sont des notables dont personne n'ignore le peu de scrupules...
   
   Janina inonde les autorités avoisinantes de lettres leur expliquant que les meurtres sont l’œuvre des animaux qui, estimant qu'ils s'étaient suffisamment laissé massacrer, avaient entrepris de se venger. Elle finit par se retrouver derrière les barreaux tant sa proximité et ses idées semblent suspectes, mais en fait la police ne trouve rien contre elle et sa santé précaire ne permet pas de l'y laisser trop longtemps. Tout cela sur fond d'études astrologiques très poussées, qui ne convainquent pas davantage son entourage.
   
   On se régale à la lecture de ce roman, tant il est original et riche en situations fascinantes et personnages frappants. La vision du monde de Janina nous imprègne totalement car c'est elle qui fait le récit de ses actes et pensées pendant ces 300 pages, et pour peu que l'on s'y prête, on voit le monde par ses yeux, et c'est un monde de nature, d'astres et de bêtes où l'homme n'est qu'une petite chose mesquine, vindicative et cruelle et où les Justes sont ceux qui s'efforcent de ne pas nuire et de trouver leur place en harmonie.
   "Dans un sens, les maisons sont des organismes vivants qui entretiennent une relation de symbiose exemplaire avec l'homme."
   
   Mais qui donc, tue les chasseurs ?

critique par Sibylline




* * *