Lecture / Ecriture
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Fin de mission de Phil Klay

Phil Klay
  Fin de mission

Fin de mission - Phil Klay

Dommages collatéraux
Note :

    Jeune auteur, mais vétéran de l’armée, il a servi dans le corps des marines pendant plus d’un an dans la province d’Anbar en Irak. Ce premier recueil a obtenu le "National Book Award" en 2014.
    Douze nouvelles évoquant la guerre et le retour de soldats souvent traumatisés qui doivent se réhabituer à la vie civile :
    Fin de mission. Ordres simplifiés. Compte rendu de fin de mission. Corps. OLI. Le dollar, une autre arme. Au Vietnam, ils avaient des putes. Prière dans la fournaise. Opérations d'influence. Histoires de guerre. À moins que ce ne soit une plaie aspirante au thorax. A dix kliks au sud.
   
   "Ordres simplifiés". Des hommes rentrent à l’hôpital, il y a eu du grabuge, un des leurs a été blessé, chez les autres il y a eu des morts, ils ont ramené des irakiens qui étaient prisonniers. Pour un jeune soldat, c’était le baptême du feu. Alors le moral en a pris un sale coup.
   
   "Corps". C’est dur d’être jeune, d’avoir une petite amie pacifiste qui n’apprécie guère que vous vous engagiez dans l’armée. Et quand votre spécialité, c’est le service mortuaire, vous avez l’impression que tous ces cadavres vous collent à la peau et que l’odeur vous suit… perpétuellement. Revoir Rachel parfois est-ce un bien ou un mal ?
    Mais il faut repartir !
   
   "Le dollar, une autre arme". Un excellent texte, et les Américains s’étonnent d’être le pays le plus détesté du monde. Dieu dollar, priez pour eux ! Mais laissez les peuples qui le désirent avoir d’autres valeurs ! La suffisance américaine contre la corruption irakienne ! Et les dollars ne sont pas perdus pour tout le monde. Mais ils ne servent à rien ! Quelques pages qui expliquent beaucoup de choses ! Rien que pour ces quelques pages, ce livre mérite d’être lu.
   
   "Au Vietnam, ils avaient des putes". Autre guerre, autres mœurs, un père parle à son fils. Les relations hommes-femmes durant les périodes de combats, ou plutôt le manque de relations sexuelles. Le moral des armées !
   
   "Histoires de guerre". Deux amis de longue date discutent devant des verres de bières. Ils se souviennent des femmes qu’ils draguaient en grand uniforme et en racontant leurs exploits guerriers. Mais maintenant que l’un des deux est défiguré par la guerre, c’est plus compliqué !
   
   "A dix kliks au sud". Kliks est une abréviation voulant dire kilomètre. Des soldats de retour de patrouille se livrent à des calculs savants pour savoir combien de soldats ils ont tué avec leurs canons !
   
    Beaucoup de personnages, un soldat, qui a dû tuer des chiens qui dépeçaient des cadavres, rentre au foyer après plusieurs mois d'absence. Il a plus de chance que certains de ses amis, dont les épouses ne les ont pas attendus. Mais son vieux chien est malade...
   
    Un soldat, à la demande d’un autre, dit qu’il a tué un enfant, s’en vante et devient une sorte de vedette dans le groupe. Un aumônier aux armées qui s’interroge, une femme de couleur convertie à l’Islam et un copte qui se parlent malgré leurs désaccords.
   
    Un livre très dur, une écriture sans concession oscillant entre essai et roman. Pas d’effet rhétorique, la sécheresse des phrases. Une lecture ardue. La guerre dans toute son horreur. Et souvent d’en revenir est encore pire.
   
    Sur beaucoup de fins de pages, sont répertoriées les initiales des armées américaines dont se sert l’auteur.
   
    Quelques phrases ont retenu mon attention :
   "Le succès était une question de point de vue. En Irak, il ne pouvait en être autrement. Il n’y avait pas d’Omaha Beach, pas de campagne de Vicksburg, ni même un Fort Alamo pour marquer une défaite manifeste."
   

   
    Extraits :
   
   - On a pris ma prime de combat et on a acheté des tas de choses. C’est comme ça que l’Amérique riposte aux terroristes.
   
   - Ouais, j’avais jamais vu autant de sang depuis que j’ai baisé ta mère pendant ses règles. Et les gars éclatent de rire et déconnent un peu, ça change l’ambiance qui était en train de s’installer.
   
   - Quelqu’un a dit la guerre, c’est 99 % d’ennui absolu et 1 % de pure terreur. Il n’a pas été MP en Irak. Sur la route, j’étais effrayé en permanence. Ce n’était peut-être pas de la terreur pure.
   
   - En ce moment, les chiites tiennent beaucoup à leur méthode qui consiste à tuer les gens en leur faisant des trous dans le corps avec une perceuse électrique. Et les sunnites aiment couper les têtes. Je ne pense pas que nous réussirons à changer cela avec nos battes de base-ball.
   
   - C’est seulement quand j’ai été sur le point de partir en Irak que mon père m’a parlé du Vietnam. Il m’a fait asseoir dans son antre, a sorti une bouteille de Jim Beam et quelques canettes, puis il s’est mis à boire.
   
   - Il y a une sorte de perversité en moi qui fait que lorsque je parle avec des conservateurs, j’ai envie de critiquer la guerre, et quand je parle à des libéraux, j’ai envie de la défendre.
   
   - Jessie roule des yeux et se dirige vers le bar. Jenks la dévore du regard tandis qu’elle s’éloigne. Je me demande à quel jeu elle joue. Je me demande à quel jeu Jenks s’imagine qu’elle joue.
   
   - Je parierais que Full Metal Jacket a suscité plus d’engagements dans le corps des marines que n’importe quelle publicité à la con en faveur du recrutement.
   

    Titre original : Redeployment (2014).
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critique par Eireann Yvon




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Douze nouvelles
Note :

   La guerre en Irak, Phil Klay connaît. A vingt-cinq ans, il s’engagea dans les Marines et fut envoyé là-bas où il combattit pendant un an comme officier. C’est donc en toute connaissance de cause qu’il donne la parole à douze personnages fictifs, simples Marines d’infanterie, artilleurs, officiers dans les services administratifs, aumônier ou troufions chargés de traiter les cadavres des soldats tués en action. Douze types marqués à vie par ce qu’ils auront vu, dit ou fait au cours de missions où de longues périodes d’inaction succèdent à des engagements intenses.
   
   Même si la justification d’un conflit, par nature, est de tuer les méchants d’en face (ce qui revient à la fin à une simple question de point de vue d’autant plus subjectif qu’il est en général associé à une intense propagande) puis de sauver sa peau, il est impossible d’en revenir indemne. Ne parlons même pas des blessés comme Jenks, grand brûlé défiguré après avoir sauté dans son blindé sur une charge explosive, à qui toute vie sociale ou affective tend à s’assimiler plus à de la spéculation qu’à une réalité que seule l’auto-dérision permet de combattre.
   
   La force de "Fin de mission" est de mettre l’accent sur l’absurdité de tout conflit armé, même s’il est dit de basse intensité comme en Irak. Absurdité des enfants embrigadés et transformés en bombes vivantes ou en soldats naïfs aussitôt abattus par des Marines surentraînés et à l’équipement de pointe. Absurdité des morts causées principalement par les engins explosifs programmés pour sauter au passage des convois américains. Impossible de nommer ou d’abattre un coupable et vivre avec une rage que l’on déversera alors à la première occasion. Absurdité des sommes dépensées souvent en pure perte pour financer des programmes dits humanitaires mal ficelés, inadaptés et confisqués par des potentats locaux tout-puissants, prêts à tout pour s’enrichir sans vergogne. Absurdité de chercher à savoir de combien de morts chaque artilleur peut être crédité après avoir réduit un village ennemi à l’état de cendres. Un comble pour un système où la fierté est de pouvoir créditer des victimes ennemies à chaque soldat comme autant de trophées de chasse. Comment faire quand les obus sont tombés à dix kilomètres de là sans que l’on sache vraiment combien de morts ils auront fait et encore moins quel obus les aura causées. Absurdité des séances de tortures infligées, d’un côté ou de l’autre, dont l’intensité n’a d’égale que l’imagination infinie des sévices envisageables.
   
   Alors, forcément, en fin de mission, une fois revenus du combat et au repos au camp de base ou de retour au pays, les Marines gambergent, et gravement même. Difficile de retrouver des fiancées ou des épouses qui ne les ont pas forcément attendus, lasses d’une absence qui pourrait être définitive, ne supportant plus la peur à distance et n’ayant pas l’ombre d’une idée de ce que leurs hommes ont eu à subir sur place. Difficile de ne pas sombrer dans l’alcool, la drogue ou l’insomnie comme autant de vaines échappatoires à l’indicible. Difficile encore pour certains de ne pas replonger attirés par l’excitation absolue promise au moment du combat quand sa propre vie tient du jeu vidéo, que la certitude d’avoir dézingué un méchant d’en face vous donne la force de continuer et que la survie de chacun dépend de la cohésion du groupe.
   
   Avec talent, dans un langage crû qui rend bien compte de la mentalité militaire, Phil Klay explore dans ces douze nouvelles toutes différentes les unes des autres les irréparables blessures physiques mais surtout psychologiques dont ces survivants, civils ou militaires, ne se remettront jamais vraiment. Il signe avec ce premier livre un très beau témoignage, dur et bouleversant, de ce que font ces gars pour protéger, anonymement, les planqués de civils que nous sommes. Ceci lui valut d’ailleurs le National Book Award lors de sa parution aux USA.

critique par Cetalir




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