Lecture / Ecriture
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La vie rêvée des plantes de Seung-U Lee

Seung-U Lee
  La vie rêvée des plantes

La vie rêvée des plantes - Seung-U Lee

Un récit original et épuré
Note :

   Dans le guide de la rentrée littéraire Fnac (une vraie bible soit dit en passant,!) figurait un petit ouvrage "court texte original et inattendu", faisant partie de la sélection des Libraires et au titre enchanteur "La vie rêvée des plantes".
   
   Voulant en savoir plus, j'ai cherché des critiques de cet ouvrage sur le net. A ma grande surprise j'en ai trouvé très peu. J'en ai donc déduit que ce livre avait été peu lu ou était tout simplement peut-être passé inaperçu. Il mérite pourtant le détour, et même un sacré détour.
   
   Kihyon, détective raté, est chargé de surveiller sa propre mère par un homme qui refuse de lui révéler son identité. Femme au comportement étrange, tout comme son mari, homme taciturne et quasi inexistant qui passe ses journées à cultiver les plantes, il s'aperçoit alors que celle ci emmène son frère Uhyon au marché aux lotus qui est en fait un lieu de prostitution. Ce dernier, choyé par ses parents, est sujet à de violentes et effrayantes crises depuis qu'il a perdu ses jambes dans une explosion.
   Le décor est planté et plutôt sordide... J'ai d'ailleurs failli arrêter ma lecture là. Je ne regrette vraiment pas d'avoir continué.
   
   Nous apprenons en effet qu'Uhyon, avant qu'il ne perde ses jambes, a vécu une grande histoire d'amour avec Sunmi et que Kihyon, son propre frère, était lui aussi amoureux de cette femme. Ainsi il se rendait régulièrement en cachette dans la chambre de son frère pour respirer l'odeur du parfum de Sunmi. Mais le jour où son frère s'en aperçoit, il est furieux. Kihyon quitte alors la maison familiale en emportant l'appareil photo de Uhyon, passionné de photographie : "Dans mes idées un peu simplettes de l'époque, cet appareil était ce que mon frère avait de plus précieux".
   
   Quand il revient, son frère a perdu ses jambes et l'amour de sa vie. Il cherche alors à comprendre ce qui s'est passé. Pour cela, il part à la recherche de Sunmi...
   
   Récit passionnant, à l'ambiance oppressante, ce texte au suspens haletant s'attache à des mythes éternels : la rivalité fraternelle, la passion amoureuse, la trahison. Il se démarque de la production actuelle par son originalité et est de qualité jusqu'au dénouement qui est une vraie merveille de pureté.
   
   Bref, vous l'avez compris, à lire de toute urgence !
    "J'avais envie de poser ma main sur son épaule. J'aurais aimé lui dire, en la tapotant doucement, qu'elle ne devait pas se faire trop de souci, que la vie, ce n'était pas une chose si solennelle, ni toujours bien composée, que c'était comme le temps, il faut beau, puis gris, il pleut, et puis, avec le retour du soleil, le beau temps revient. Voilà"
   
   Traduit du coréen.
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critique par Clochette




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Abel et Caïn
Note :

   Kihyon, détective médiocre malgré un esprit futé, presque "has been", revient chez lui, après quelques années d'errance parce qu'il a reçu, d'un mystérieux commanditaire, la mission de surveiller sa mère.
   
   Il retrouve un foyer peu commun: ses parents vivent l'un à côté de l'autre dans une étrange vie de couple (elle vaque à ses occupations, il passe son temps enfermé dans sa chambre à s'occuper de ses plantes) tandis que son frère, Uhyon, se terre dans sa chambre, entre dépression profonde et désirs irrationnels depuis que son avenir prometteur est parti en fumée en même temps que la perte de ses jambes lors de son service militaire. Un choc immense ouvrira les yeux de Kihyon sur ses relations avec son frère aîné, adoré et détesté en même temps: un soir, il suit, comme il en a reçu l'ordre contre espèces sonnantes et trébuchantes, sa mère. Elle est accompagnée par Uhyon et se rend au coeur du quartier de plaisir de la ville afin que son fil, infirme, puisse assouvir ses pulsions, ses désirs et voit diminuer d'autant ses moments de violence envers lui-même. Kihyon sait qu'il ne pourra plus jamais laisser son frère et la pelote de ses souvenirs se libère et roule au fil du récit.
   
   Kihyon se souvient de son admiration pour son frère, de sa passion pour la photographie et surtout de sa petite amie, Sunmi, délicieusement belle et désirable. Il ne compte plus les fois où il rêvait d'être à la place de son aîné, où c'était pour lui et non pour son frère que Sunmi chantait ses chansons, où il les espionnait, misérable envieux prêt à toutes les bassesses pour obtenir un regard de Sunmi. Il se rappelle les incursions dans la chambre de Uhyon, le vol de la seule photo de Sunmi et de sa cassette de chansons, il se remémore l'affrontement avec son frère lorsque ce dernier découvrit que l'auteur des disparitions d'objets c'était lui, le regard rempli de mépris le brûle encore; et il se souvient de son geste vengeur: le vol de l'appareil photo et sa vente clandestine. Ce mouvement d'humeur d'adolescent vexé et honteux aura de graves conséquences sur l'avenir de son frère chéri et abhorré et c'est devant le spectacle terrible de son frère porté par sa mère dans un bordel que Kihyon décide de faire retrouver le goût de la vie à son frère et de tenter d'effacer les marques douloureuses du passé. Pour cela, il ne lésinera pas sur les moyens à employer même si sur le chemin de la rédemption il devra se coltiner avec de lourds secrets de famille.
   
   La scène d'ouverture (on se croirait dans un film) peut désappointer tout comme le chapitre suivant au cours duquel le lecteur est confronté à la situation humiliante de Uhyon mais très vite, le malaise est dépassé par le caractère absolument incroyable du roman, situé entre le roman policier déjanté et le road-movie initiatique.
   
    Sans paraître y toucher, l'auteur entraîne son lecteur au coeur de relations familiales tendues, mystérieuses et vieilles comme le monde: jalousie, faute, trahison, sacrifice, affrontement psychologique presque fratricide entre un Abel et un Caïn qui à la fois s'aiment et se détestent. Le tout avec les mots justes, sans pathos ni grandiloquence: les émotions sont présentes à chaque phrase comme la pesanteur des non-dits, les images sous les mots simples, ordinaires décrivant des sensations du quotidien, donnent une impression d'univers familier et connu. Lee Seung-u sait aussi conduire son lecteur sur un chemin de poésie en l'espace d'une petite phrase "...j'aimerais me fondre dans cette forêt, je rêve d'aller toucher ce grand frêne qui soutient le ciel, oui, mais aussi le temps." (p 49)
   
   "La vie rêvée des plantes" met en évidence la complexité des sentiments, des aspirations des êtres humains, leur besoin de reconnaissance et d'amour où l'érotisme est sublimé par la présence des arbres (le frêne, l'aliboufier enlacé au pin, le palmier) et des plantes qui frémissent au contact des mains qui leur parlent en les caressant. Parfois, on se croirait en pleine mythologie grecque où les amants malheureux sont transformés en bosquet, arbres solitaires ou étroitement enlacés... autant de formes absolues qu'il y a d'amour.
   
   Les histoires et les désarrois humains ont des racines aussi profondes que celles des arbres, ces arbres qui sont sans cesse en filigrane du récit, paysages essentiels de la quête rédemptrice de Kihyon, ce héros un peu balourd qui grandira au fil de ses découvertes et assumera son amour impossible. On sort de cette lecture habité par les images, les sensations, les parfums et les bruissements qui ont pris corps dans l'écriture subtile de Seung-u, on reste longtemps sous le charme de ce palmier qui pousse dans un endroit improbable, symbole d'un amour immense et éternel.
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critique par Chatperlipopette




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Enquête sur les choses de la vie
Note :

   Amis lecteurs, vous êtes jeunes, vous êtes beaux, vous êtes rebelles, vous êtes fougueux! Alors peut-être serez-vous tentés par un souffle d’air frais en provenance de Corée, un livre assez curieux qui me fait découvrir un autre pan de la littérature asiatique – car en dehors de quelques Japonais vénérés, j’ai de nombreuses découvertes à faire de ce côté-là!
   
   "La vie rêvée des plantes" m’a été offert fin novembre. Je voulais découvrir depuis longtemps les Editions Zulma et, intriguée par le titre fort bucolique, je n’ai pas tardé à sortir ce livre de ma PAL. Miraculeusement, il n’a pas eu le temps d’attendre avec espoir pendant quelques jours, soupirer pendant de longs mois, pleurer au bout d’un an jusqu’à désespérer totalement et tenter un vain suicide en sautant de son étagère – Jane Austen a joué les rebelles ce week-end en s’effondrant lourdement sur le parquet, après deux mois d’attente seulement; régnant en maître absolu et tyrannique sur ma bibliothèque, je lui ai vite remis les idées en place en la coinçant au fond d’un rayon sous un gros Thackeray, ce qui est légèrement tendancieux et mesquin, mais j’assume.
   
   Bref. Difficile de planter le décor sans en dire déjà un peu trop, car les trente ou quarante premières pages annonçant la couleur m’ont particulièrement tenue en haleine, bien plus qu’une bonne partie du roman. Mais autant vous donner envie d’emblée et il est difficile de donner une petite idée du sujet du livre sans évoquer le début (vous vous empresserez ensuite d’oublier ceci et ne lirez surtout pas le résumé de l’éditeur avant de découvrir le livre).
   
   Le héros est chargé d’enquêter sur sa mère par un mystérieux inconnu. Il découvre en la suivant qu’elle emmène régulièrement son frère dans un bordel du Marché aux Lotus. Ayant perdu ses deux jambes au cours de son service militaire, le frère s’est replié sur lui-même depuis son retour à la maison. Autrefois un jeune homme brillant, photographe amateur engagé, le frère est devenu l’ombre de lui-même et a perdu sa petite amie. Assez rapidement, le héros laisse entrevoir un drame inattendu: amoureux de la petite amie de son frère, il culpabilise pour des raisons obscures par rapport à la situation de ce dernier. Y serait-il pour quelque chose?
   
   Après un début prometteur qui a vite fait de susciter la curiosité du lecteur, j’ai trouvé le livre sympathique mais un poil décevant avant de comprendre que le cheminement de notre héros avait un but bien précis.
   
   L’entrée en matière fracassante laissait peut-être entendre que le livre serait fait de rebonds et que le suspense régnerait en maître. Peut-être que je pensais que plus de secrets ombrageux seraient dévoilés. Ou que les situations incongrues se multiplieraient. Pourtant, le roman semble ensuite suivre un long fleuve tranquille. Les révélations sont sans surprise pour le lecteur, le développement suit son cours avec sérénité (un peu trop?), les grands mystères familiaux font place aux souvenirs d’une histoire d’amour qui n’a pas abouti, ce qui est touchant mais déjà nettement moins passionnant. Ce n’est pas tant le manque d’action qui m’a gênée que le ronronnement d’un texte où l’action ne crée pas la surprise, loin de l’effet d’annonce trompeur de l’introduction.
   
   Bref, j’étais sur le point de me dire que "La vie rêvée des plantes" est un roman divertissant sans rien de spécial, avant d'aborder la dernière partie, que je trouve de toute beauté. Car les nombreux détails glissés auparavant n’ont bien sûr pas été évoqués par hasard. Après avoir suivi passivement le héros de bout en bout, le lecteur détient toutes les clefs pour saisir la magie d’une fin toute symbolique. Les derniers chapitres, très poétiques, sont emplis d’amour, d’humanisme et d’un respect profond et intuitif du monde des plantes, tandis que le titre trouve toute son explication.
   
   Les thématiques de ce livre apparemment facile d’accès sont nombreuses. Parmi elles, l’engagement et la résistance face à un pouvoir répressif, thème cher à l’auteur (Transfuge).
   
   L’amour, la fidélité et la notion de moitié, joliment exprimée par une métaphore renvoyant au monde des plantes.
   
   Les relations complexes entre membres d’une même famille: amour, non-dits, compréhension, secrets, connaissance et compréhension de ses proches. Ainsi, si les parents du héros vivent en étrangers dans la même maison, leur apparente indifférence ne marque pas forcément l’absence d’amour ou d’harmonie. L’amour fraternel est mis à l’épreuve et des similitudes entre générations apparaissent au fil du récit.
   
   La nature enfin est un thème a priori marginal qui prend soudain toute son importance et confère un caractère sacré aux amours humains décrits dans le roman. On pense bien sûr à la forêt peuplée de dieux, vivante et fantastique propre à certains pays asiatiques, mais les références à la mythologie sont nombreuses elles aussi.
   
   L’ensemble est décrit avec beaucoup de sensibilité et la fin est d’autant plus touchante que le héros ne ressort pas victorieux de la confrontation avec sa famille. Perçu comme un éternel raté, il fait presque toujours l’objet du mépris de ses parents malgré son dévouement sans bornes. Le roman s’achève d’ailleurs sur ces dernières phrases: «Les rayons du soleil se métamorphosent en larmes tombant dans la mer. Des larmes qui scintillent comme des diamants. Moi, je ne verse jamais de larmes.»
    ↓

critique par Lou




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Les cœurs en bois tendre
Note :

   Curieux comme après les vampires végétaux en manga, je tombe sur ce roman coréen dans lequel les personnages rêvent qu’ils sont changés en arbre et entretiennent avec les plantes des relations pleines de tendresse et de compréhension.
   
   "La vie rêvée des plantes" de Lee Seung-U raconte la recomposition d’une famille, invisiblement disloquée par deux drames: le premier secret appartient à la génération des parents, et sera révélé au héros, étudiant raté, fils fugueur qui s’est reconverti en détective privé, par l’intermédiaire d’un commanditaire anonyme qui le paie pour prendre sa mère en filature.
   
   Le deuxième drame est celui de la génération suivante: c’est une histoire d’amour et de jalousie entre les deux fils du couple. Le fils cadet (le détective) est tombé amoureux de la copine de son frère, la jolie Sunmi, et pour se venger de son indifférence a vendu l’appareil-photo de son grand frère, son rival, après avoir été rossé pour son indiscrétion (il ne perdait aucune occasion de s’introduire dans la chambre de son frère pour écouter les cassettes que Sunmi enregistrait pour celui-ci et en particulier une chanson qui était une déclaration d’amour: prends mon cœur en photo, mon photographe).
   
   Cet acte de vengeance apparaît comme une sorte de péché originel, car, comme souvent dans les romans coréens, l’histoire tourmentée du pays prend la relève du frère dans la cruauté: l’appareil contient une pellicule, des clichés d’une manifestation contre le régime, le grand frère est arrêté, puis envoyé au front où il perd ses jambes. Le garçon adoré n’est plus que l’ombre de lui-même, sujet à des crises incontrôlables, et Sunmi n’est plus là.
   
   C’est par de curieuses images végétales que le chemin vers l’apaisement sera illustré: l’enlacement dynamique de deux grands arbres qui fascine le frère, l’existence improbable d’un palmier sur une plage coupée du monde… Ces images sont pour une part empruntées à la mythologie gréco-romaine, font référence aux nymphes échappant à leurs ravisseurs en se changeant en arbres, ce qui est assez inattendu dans un roman oriental. Quant au personnage tiers, il devra apprendre à ne pas s’immiscer entre les amoureux, à ne pas réitérer la trahison, mais à se comporter à l’image du père, qui soigne amoureusement ses plantes et leur parle.
   
   C’est un étrange roman à la fois très cru et très délicat, déroutant d’abord jusqu’à ce que les histoires des deux générations apparaissent comme deux versions de la même situation, permettant à chacun de trouver sa place au sein de la famille et d’accéder à une forme de bonheur.

critique par Rose




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