Lecture / Ecriture
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La double vie de Jesús de Enrique Serna

Enrique Serna
  La Peur des bêtes
  La double vie de Jesús

La double vie de Jesús - Enrique Serna

Jésus aime le risque
Note :

   J'ai choisi ce livre parce que je ne connaissais pas Enrique Serna, parce que je ne savais que peu de choses sur le Mexique actuel et parce que les phénomènes sociaux-politiques m'intéressent. Je n'ai pas été déçue. Enrique Serna s'est révélé être un grand écrivain, maitrisant parfaitement son art et capable de donner une réalité complète aussi bien à des personnages à peine aperçus dans leurs vies quotidiennes qu'à ceux dans la tête desquels on va entrer, et à des manipulations politiques et des renversement de croyances populaires. Il a su me donner l'impression que je voyais parfaitement la réalité mexicaine et que je la comprenais et pour couronner le tout, il a su modeler le tout dans un roman au suspens total qui met en scène une situation quasi-désespérée et une lutte dont il est parfaitement impossible de deviner l'issue. Il a même su mêler le tout d'une passion amoureuse convaincante alors que je suis a priori peu cliente de ce genre de récit.
   
   Notre personnage principal, Jesus Pastrana, est adjoint à la mairie de Curenavaca -ville située à environ 90 km au sud de Mexico- chargé de la surveillance des comptes. Il est peu aimé de ses collègues et surnommé "Le Sacristain" (bien que sa foi ne soit pas particulièrement visible) dans un pays où la corruption est considérée comme une chose allant de soi et où les cartels règnent plus ou moins visiblement. Mais justement, les apparences doivent encore un peu être sauvegardées, ce qui permet à Jesus de faire quand même entendre sa voix. C'est un combat sans fin, du genre creuser un puits dans du sable. Mais Jesus est totalement incorruptible, il a une incroyable foi en son combat pour un assainissement de la vie politique et loin de se décourager, il veut être le candidat d'un parti ayant pignon sur rue (le réactionnaire PAD Parti d'Action Démocratique) et, une fois élu maire, faire le grand ménage dans la municipalité. Le parti en question, d'abord tenté par l'image de parfaite honnêteté que ce candidat pouvait leur apporter (ils en ont quelque peu besoin) se rend vite compte que, la sincérité de ses convictions étant totale, il sera ingérable et, graissage de pattes aidant, choisit un autre candidat pour le représenter. L'histoire pourrait s'arrêter là pour notre Sacristain réduit à l'impuissance si une main anonyme ne lui livrait le dossier d'un énorme scandale financier qui détruira le candidat qu'on lui a préféré...
   
   En arrière-plan, la ville est tenue par deux cartels mafieux qui se déchirent sauvagement au grand malheur de la population et l'un des deux a réussi à soudoyer la municipalité actuelle qui le favorise honteusement tout en simulant de lutter contre les deux.
   
   Parallèlement, la vie privée de Jesus n'est pas une totale réussite. Il a deux enfants qu'il adore mais cela ne fonctionne plus du tout avec son épouse qui, ayant épousé un adjoint municipal important, comptait bien jouir de tous les privilèges occultes qui devaient normalement accompagner le poste. Elle est extrêmement frustrée de tout ce dont Jesus les prive par son intransigeante honnêteté et ne lui pardonne pas son manque d'ambition. Ils se supportent de plus en plus difficilement mutuellement et une nuit où Jseus a quitté la maison pour se détendre après une scène particulièrement pénible, il se sent attiré par les prostitués travestis, les observe et en trouve une qui le séduit beaucoup. Au matin, il se sentira révélé à lui-même après cette première expérience homosexuelle et qui plus est, éperdument amoureux de cette prostituée-là. Ce serait une situation extrêmement délicate pour tout homme, on imagine ce que cela peut donner pour un homme politique en plein combat électoral qui tient beaucoup plus de la fosse aux lions que du duel au fleuret. D'autant que son nouvel amour n'est ni discrète, ni raisonnable.
   "Maudit soit le jour où il était tombé amoureux d'une folle bipolaire !"

   
   Voilà, vous avez les ingrédients dont Enrique Serna a tiré ce formidable roman, passionnant, troublant, dangereux et crédible.
   
   
   Eclats politiques :
   "Car les deux partis avaient conclu un pacte très souple, leur permettant d'être des alliés réels et des adversaires pour la galerie, afin de mieux tromper des électeurs abrutis par la misère et la désinformation."
   
   "Dans la politique mexicaine, il ne servait à rien de frapper aux portes : la seule manière d'avancer était de les enfoncer. (…) tout ce que tramaient ces requins avait un double fond."
   
   "Jesus quitta la réunion écœuré et furieux, avec de sérieux doutes sur son avenir politique. Les gens imploraient la protection, il y avait quatre ou cinq exécutions quotidiennes, les tueurs rackettaient commerçants et restaurateurs, les fosses clandestines débordaient de cadavres et le souci majeur de cette élite de tartufes était de contrôler ce que les gens faisaient ou laissaient faire avec leur cul."

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critique par Sibylline




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Campagne électorale
Note :

   Non, il ne s'agit pas d'une nouvelle ou scandaleuse biographie du Christ ! Il s'agit de tout autre chose. Voici une spectaculaire campagne électorale pleine de rebondissements et de compromissions, sans commune mesure avec ce que vit la France en ces premiers mois de 2017. Mais c'est une campagne électorale mexicaine ! Il s'agit d'élire le maire de Cuernavaca, capitale de l'Etat de Morales, au sud du District fédéral. Voici donc un roman échevelé dû à Enrique Serna, déjà connu des lecteurs francophones pour "Quand je serai roi", publié en 2009.
   
   Méprisé par sa femme Remedios, Jesús Pastrana mène une vie stricte et austère qui l'a fait appeler "le sacristain" par ses collègues de la collectivité locale où il exerce comme contrôleur financier. Au pays de la corruption qui enrichit les notables et tue les pauvres, Jesús s'est mis en tête de se lancer dans la course pour briguer la mairie, mais les obstacles s'accumulent quand les dirigeants de son parti — le PAD, parti d'action démocratique — s'effraient de son programme radicalement anti-corruption. Jesús complique d'ailleurs tout lui-même en rompant avec sa femme et en vivant un amour torride avec Leslie, un travesti, "une folle bipolaire", qui s'avère être le frère jumeau de Lauro Santoscoy l'un des narcotrafiquants qui règnent sur la région.
   
   Quand le candidat trouve dans son bureau un porte-documents Vuitton plein de billets de 500 pesos après le passage d'un avocat venu lui demander de rencontrer un homme influent et qu'un dossier tombé du ciel lui permet d'éliminer tout concurrent au sein de son parti, le lecteur se demande si Jesús se va pas devenir lui aussi un corrompu, assimilé par le Système... et en même temps susciter la condamnation morale de son ami journaliste épris d'une presse honnête.
   
   En fait, Enrique Serna ne maquille pas la réalité politique avec des fictions extravagantes. Il explique de manière tout à fait crédible les magouilles qui permettent au maire, au gouverneur, au chef de la police, de s'entendre avec Jorge Osuna, dit le Nopal, leader des Culebros, sous couvert de le combattre alors qu'en réalité ce cartel les finance, et que leurs coups se limitent à attaquer le rival du Nopal, Lauro, le chef des Tecuanos.
   
   Contre le licenciado Jesús les assauts se multiplient. Bien que l'austère haut-fonctionnaire soit transformé par sa passion pour Leslie — qu'il doit cacher aux électeurs dans ce pays réputé homophobe — il paraît bien près de céder devant les menaces sur sa vie et les manipulations de son adversaire du PRI, le Parti révolutionnaire institutionnel qui a l'habitude du pouvoir depuis des décennies. Mais curieusement, quelques idées sont partagées entre Lauro et Jesús : le sort des pauvres n'est pas enviable en ce pays.
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critique par Mapero




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Bataille électorale à la mexicaine
Note :

   Difficile de rester à la hauteur de ses convictions et de conserver une conduite personnelle exemplaire en ligne avec ce que l’on prêche lorsque l’on se décide de se lancer dans la terrible arène politique mexicaine.
   En tant que militant loyal du PAD et contrôleur du budget de la mairie de la capitale de l’état où il vit, Jesus Pastrana s’est taillé une réputation d’honnêteté et d’incorruptibilité qui lui a valu le surnom de "sacristain".
   
   Derrière cette façade se cache une personnalité plus complexe en proie avec des difficultés conjugales de plus en plus lourdes et l’amenant à affronter au quotidien une épouse aigrie et fielleuse. Entrainé par le désir de s’emparer de la Mairie au nez et à la barbe des pourris qui la gouvernent en s’en mettant plein les poches, Pastrana veut y faire le grand ménage et de redonner le pouvoir au peuple dans un salutaire mais utopique exercice démocratique.
   
   Aidé malgré lui par les forces qu’il combat, Jesus va, par une série de concours de circonstances, se retrouver propulsé candidat aux mains propres de son parti qui entend bien en faire une marionnette. Au même moment, Jesus, dans un moment d’égarement et en pleine rupture familiale, va laisser libre cours à des pulsions homosexuelles refoulées depuis l’enfance et lever un prostitué trans dont il va tomber follement amoureux au point d’en faire sa nouvelle compagne secrète. Un choix bien embarrassant dans un pays catholique ultra-conservateur d’autant que la belle enfant s’avère n’être pas moins que la "sœur jumelle" de l’un des pires narcotrafiquants de la région.
   
   Sur ce scénario improbable et haut en couleurs, Enrique Serna, usant d’une langue aussi imagée que truculente, bâtit un roman à la fois hilarant et effrayant. Un effroi qui nous montre les collusions inextricables des multiples pouvoirs politiques, judiciaires ou journalistiques avec l’intérêt et l’argent de la pègre qui, quand elle ne parvient pas à acheter complaisance ou silence, n’hésite pas à faire disparaître à jamais, après de raffinées tortures, les gêneurs ou à les faire chanter via de machiavéliques combinaisons.
   
   Au-delà de cette dénonciation dont on sent qu’elle est fort documentée même si elle ne sert qu’à alimenter une fiction, l’auteur a l’intelligence de nous montrer que se lancer dans la bataille politique, quelles que soient les valeurs prétendument défendues, ne peut se faire sans se débarrasser de son innocence. Ce n’est qu’en devenant plus tordu que les autres, plus rude, en n’hésitant pas à faire le ménage autour de soi y compris auprès de ceux qu’on pensait être des amis, en imposant des règles d’airain et en emberlificotant celles et ceux qui croyaient vous tenir entre leurs mains que l’on aura une petite chance de mettre en place une partie de son programme et des idées pour lesquelles la bataille électorale (une expression qui prend ici tout son sens tant les cadavres jonchent le sol) aura été livrée et remportée.
   
   Un livre certes extrême, au rebondissement ultime plus qu’improbable, mais qui se laisse lire avec autant de plaisir que d’intérêt.

critique par Cetalir




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