Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La sonate à Bridgetower de Emmanuel Dongala

Emmanuel Dongala
  Photo de groupe au bord du fleuve
  Johnny Chien méchant
  La sonate à Bridgetower

Emmanuel Boundzéki Dongala, professeur de chimie dans le Massachusetts, est un écrivain congolais né en 1941.

La sonate à Bridgetower - Emmanuel Dongala

Une page d'Histoire, et de musique
Note :

   Né en 1941 d’un père congolais et d’une mère centrafricaine, Emmanuel Dongala a quitté le Congo au moment de la guerre civile de 1997. Il a longtemps enseigné la chimie et la littérature et vit actuellement entre la France et les Etats-Unis.
   
   Le livre :
   Au début de l’année 1789 débarquent à Paris le violoniste prodige George Bridgetower, neuf ans, et son père, un Noir de la Barbade qui se fait passer pour un prince d’Abyssinie. Arrivant d’Autriche, où George a suivi l’enseignement de Haydn, ils sont venus chercher l’or et la gloire que devrait leur assurer le talent du garçon…
   De Paris à Londres, puis Vienne, ce récit d’apprentissage aussi vivant qu’érudit confronte aux bouleversements politiques et sociaux, les transformations majeures que vit le monde des idées, de la musique et des sciences, pour éclairer les paradoxes et les accomplissements du Siècle des lumières.
   
   Notre avis :
   Obnubilé par Léopold Mozart et son fils prodige Amadeus, Frédérik de Augustus arrive à Paris avec son fils George dont la carrière de musicien, sera selon lui, tout aussi exceptionnelle. Il lui a tout appris, comment se vêtir, comment se comporter, l'obligeant à travailler inlassablement son violon pour progresser. Ils fréquentent les salons parisiens où l'on brasse des idées nouvelles, sans protocole chacun pouvant s'exprimer avec une liberté étonnante. Une immersion dans le Paris de Juillet 1789, pour évoquer nombre de figures de l'époque, politiques, scientifiques ou compositeurs. Mais aussi les émeutes sanglantes dues à la cherté du pain et la pénurie des denrées de première nécessité. George et son père se réfugient donc à Londres où le Prince de Galles prend rapidement ce jeune prodige sous son aile.
   
    Devenu mature, le fils va prendre ses distances avec un père obstiné et cupide. Enfin libre, George se rend à Vienne et se lie d'amitié avec Beethoven, un pianiste incroyable qui semble possédé par un démon quand il joue.
   
   Une fiction inspirée de faits réels un roman passionnant, bien documenté, porté par une écriture riche qui nous raconte les grands mouvements politiques, artistiques et scientifiques comme la fin de l'esclavage, la révolte du peuple français, l'émancipation des femmes et où ? bien sûr ? la musique est omniprésente.
    ↓

critique par Y. Montmartin




* * *



Virtuoses
Note :

   Les œuvres musicales peuvent parfois être pleines de paradoxes. C’est assurément le cas pour la fameuse Sonate à Kreutzer de Beethoven. Bien que dédiée à l’un des plus grands violonistes de son temps, elle ne fut jamais interprétée par son dédicataire officiel et fut en réalité créée le matin même où elle finit d’être couchée sur le papier par Beethoven et son ami violoniste George Bridgetower à qui elle était destinée. C’est cette histoire, oubliée de nos jours, que nous conte avec une verve et une gourmandise certaines l’écrivain congolais Emmanuel Dongala.
   
   George Bridgetower fut un enfant prodige. Elève de Haydn, il révéla très tôt des dispositions exceptionnelles pour le violon dont il devient un virtuose dès l’âge de huit ans. Fils d’une mère polonaise et d’un père descendant direct d’esclaves venus de la Barbade, l’enfant mulâtre bénéficia très tôt de l’entregent de son père, interprète multilingue du Prince Esterhazy, qui, se faisant passer lui-même pour un Prince d’Abyssinie, n’eut de cesse que de faire la promotion effrénée de son fils auprès des grandes cours européennes.
   
   Avec une verve naturelle au service d’une observation historique éclairée, Emmanuel Dongala nous entraîne dans le Paris secoué par les troubles de plus en plus inquiétants qui vont mener à la Révolution, puis à Londres qui ne jure alors que par Haendel avant de se retrouver, une décennie plus tard, à Vienne où un Beethoven trentenaire est en train de révolutionner les formes musicales de fond en comble.
   
   George Bridgetower, grâce à un père séducteur et manipulateur mais, surtout, grâce à son talent extraordinaire, sut très vite séduire un public d’aristocrates avertis qui le mena directement auprès des cours royales ou princières dont il devint un favori et un protégé.
   
   Au-delà de la vie passionnante de Bridgetower (en particulier pour qui s’intéresse à la musique, à son histoire et à son évolution permanente qui n’est autre que l’un des reflets de l’évolution des sociétés et des pensées), l’une des forces de ce livre est de nous plonger au cœur d’un monde en train de basculer. Basculement révolutionnaire en France accompagné d’une ébullition scientifique qui pose les jalons de la science moderne dont certains des auteurs n’échapperont pas cependant à la guillotine qui fauche aveuglément ou par vengeance ou intérêt personnels. Basculement du regard des hommes sur les femmes qui réclament, et obtiennent peu à peu, plus de libertés et de reconnaissance.
   
   Basculement de l’esclavage, source essentielle de la richesse bourgeoise ou aristocrate, mais qui ne résistera pas à l’évolution des pensées et des pressions de plus en plus organisées pour en obtenir l’abolition au nom des principes de liberté, d’égalité et de fraternité.
   
   C’est dans ce bouillonnement permanent où tous les repères culturels, artistiques, sociaux, politiques et économiques se mettent à bouger à une vitesse jusqu’ici inconnue, prémisses des autres révolutions à venir et qui vont se succéder, qu’évolue George Bridgetower et que trouvera sa place la sonata mullatica (sonate au mulâtre) de Beethoven avec des déboires à l’image de son compositeur et de son temps.
   
   Voici un livre passionnant et original et fort recommandable.
    ↓

critique par Cetalir




* * *



La musique des Lumières
Note :

   Que voilà un univers bien éloigné des terres africaines chères à E. Dongala ! De sa plume fluide et minutieuse il entraîne le lecteur de 1789 à 1804, de Paris à Londres puis à Vienne, dans le bouillonnement des idées qui agitent l’Europe des Lumières.
   
   En fait, après avoir découvert que la célèbre sonate à Kreutzer n’était pas à l’origine dédiée à ce musicien mais à un jeune violoniste génial, George Bridgetower, le romancier consacra trois ans à reconstituer quelques années de son existence. Ce récit de formation sert de fil rouge à une passionnante immersion dans la fin du 18e siècle, quand la nouveauté s’invite, tant dans les débats d’idées que dans les sciences ou la musique.
   
   Né d’un père noir, Frederik de Augustus, et d’une mère polonaise, George Bridgetower a grandi à Eisenstadt, au palais du prince Esterhazy et a reçu des leçons de Haydn. Laissant à Dresde son épouse et son cadet Friedrich, son père l’emmena à Paris à neuf ans à peine. Il multiplia les contacts et obtint pour l’enfant de nombreux concerts. En réalité, Frederik espérait ainsi obtenir reconnaissance sociale et fortune. Mais très vite, "les égards qu'on lui témoignait étaient dus au talent de son fils qui s’était concrétisé en espèces sonnantes et trébuchantes". Alors qu’à dix ans le jeune virtuose connaissait déjà le succès, la Révolution les força à quitter Paris pour l’Angleterre.. George y vécut quatorze ans. Le prince de Galles le prit sous sa protection et Londres consacra l’enfant prodige que Paris avait su découvrir. Il s'émancipa peu à peu de la tutelle paternelle étouffante. Après avoir revu sa mère et son frère à Dresde, il gagna Vienne et se lia d’amitié avec Beethoven. Celui-ci lui dédia la Sonata mulattica avant de rompre avec lui et de la dédier à J. Kreutzer.
   
   Frederik de Augustus, "grand nègre de La Barbade" se disait "prince d’Abyssinie" car son arrière grand-père l’avait été. Puis son grand-père avait été vendu à un planteur et son père fut affranchi. Personnage hâbleur et menteur, il fréquentait les maisons de plaisir et "dilapidait l’argent gagné par son fils pour payer des dettes de jeu", sans jamais envoyer de subsides aux siens. Le prince de Galles l’expulsa du royaume en raison de "ses frasques et de ses beuveries", de son soutien à l’abolitionnisme aussi, mal vu des milieux aristocratiques anglais... Il aurait rejoint Toussaint-Louverture. George ne le revit jamais.
   
   Ces années de formation s’inscrivent sur fond de revendications révolutionnaires en faveur de la liberté et de l’égalité. Le problème de l’esclavage enflamme les polémiques et a interpellé le romancier qui s’est beaucoup documenté sur cette question. On découvre, par exemple, que si la majorité des noirs à Paris étaient domestiques, existait une élite noire, métisse : ainsi le chevalier de Saint-George, excellent musicien : le roi le nomma directeur de l’Opéra, mais les divas refusèrent d’être dirigées par un mulâtre !
   
   On découvre aussi l’existence d’une police des noirs à Paris, chargée de vérifier si ces personnes portaient bien sur elles la "cartouche", leur carte d’identité en quelque sorte !
   
   Au fil des pages on peut croiser Condorcet, O. de Gouges ou Lavoisier, tous trois exécutés en 1793, mais aussi Jefferson, fervent partisan de l’esclavage, ou Lafayette.
   
    Les découvertes scientifiques se multiplient, on découvre Uranus, on invente le mètre... La musique ancienne, celle de Haendel, se voit préférer celle de Haydn ou de Mozart...
   
   Dongala a su revisiter l’Europe de la fin du 18e siècle sans lasser le lecteur qui peut trouver dans ce récit autant l’occasion de se divertir que d’enrichir ses connaissances. E. Dongala va même jusqu’à insérer des reproductions de documents d’époque : on s’y croirait !

critique par Kate




* * *