Lecture / Ecriture
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La Ville Invisible de Emili Rosales

Emili Rosales
  La Ville Invisible

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La Ville Invisible - Emili Rosales

Le delta de l'Ebre et ses mystères
Note :

   Les paysages sauvages du delta de l'Ebre regorgent de beautés et de mystères. La nuit, de discrètes lumières y troublent le calme serein des flots. Et des galeries souterraines courent sous la roche des falaises, vestiges de la Saint-Pétersbourg méditerranéenne que le roi Charles III eut le projet d'édifier au milieu des eaux du delta, près du village de Sant Carles de la Ràpita. Mais ces beautés et ces secrets, Emili Rossell, le narrateur de "La Ville Invisible", historien d'art et galeriste à Barcelone, est bien décidé à les laisser derrière lui, à ne plus y penser. Pas plus qu'à son amour de jeunesse, Ariadna, perdue dans l'éclat orange et mauve d'un soir de pluie, ou qu'à l'identité de ce père qu'il n'a pas connu et dont l'ombre a plané sur toute son enfance, de tout son poids de honte et de culpabilité.
   
   Sa vie à Barcelone se poursuivrait sans doute encore aujourd'hui, tout tranquillement, à peine interrompue par de rares et brefs séjours dans sa petite maison de Sant Carles, s'il n'avait un jour découvert dans sa boîte aux lettres une photocopie d'un Mémorial de la Ville Invisible rédigé par un dénommé Andrea Roselli, jeune architecte italien au service de Charles III pour lequel il remplit plusieurs missions: convaincre le dernier grand maître de la peinture vénitienne, Giambattista Tiepolo, de venir à Madrid pour y peindre à fresque le plafond de la salle du trône, étudier l'urbanisme de Saint-Pétersbourg et enfin élaborer le plan de cette ville nouvelle que Charles III voulait construire dans le delta, ville invisible restée à l'état de rêve.
   
   Entremêlant de larges extraits du Mémorial de la Ville Invisible d'Andrea Roselli et son évocation de l'Espagne du XVIIIème siècle, et le récit très contemporain, lui, d'Emili Rossell, Emili Rosales nous offre un double récit initiatique. Le retour quelque peu forcé d'Emili Rossell vers les lieux de son enfance l'amène tout à la fois vers l'âge d'homme, la maturité d'une filiation choisie, d'une histoire que l'on se crée plutôt que de la subir et, peut-être aussi, vers un tableau perdu de Giambattista Tiepolo. Et le destin d'Emili trouve un reflet troublant dans le récit d'Andrea, de son accession à sa maturité d'artiste sous le regard bienveillant du même Giambattista Tiepolo.
   
   Emili Rosales a mis autant de sensibilité et d'intelligence à recréer les parcours de ses héros d'hier et d'aujourd'hui, Andrea et Emili, qu'à évoquer l'oeuvre et la vie de Tiepolo. Et si son roman s'appuie en la matière sur une documentation rigoureuse, ce qui ne gâte rien, c'est avant tout le charme d'une vie frémissante qui m'a séduite dans sa "Ville Invisible". Une vie frémissante qui m'a donné déjà l'envie de retrouver avec un autre livre ce jeune auteur catalan dont c'est là le premier roman traduit en Français.
   
   Extrait:
   "La première fois que l'on contemple une toile ou une fresque de ce peintre [Tiepolo], on éprouve un sentiment d'étrangeté, voire de rejet; il y a quelque chose dans le trait, dans l'expression des personnages, qui choque de prime abord et qui, au fur et à mesure que l'on prolonge l'observation, devient obsédant, jusqu'au moment où l'on comprend que Tiepolo a peint des visages changeants, qu'il a poursuivi la chimère de nous montrer ce qu'il y a d'instable, de mouvant dans ses héros singuliers. Le trouble de ces regards, l'abîme au bord duquel ils se balancent ne s'effacent jamais de votre esprit: cela devient votre trouble, vous y voyez votre propre abîme. J'étais fasciné par l'idée que j'allais connaître l'auteur de ces portraits, auxquels on ne peut arriver que par le chemin de la liberté et de l'exagération, à travers le débordement." (pp. 71-72)

critique par Fée Carabine




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