Lecture / Ecriture
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Tropique de la violence de Nathacha Appanah

Nathacha Appanah
  Le dernier frère
  Les rochers de Poudre d'Or
  La noce d’Anna
  En attendant demain
  Tropique de la violence

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Tropique de la violence - Nathacha Appanah

L'île sans trésor
Note :

   Prix Femina des lycéens 2016
   Prix Roman France Télévisions 2017
   

   Dans ce roman choral, la voix des morts se mêle à celle des vivants , le réalisme tragique aux évocations hallucinées, magiques, poétiques. C’est le charme de l’écriture de l’auteur. Tout est contraste sur l’île de Mayotte, 101ème département français depuis 2014, envahie par les clandestins venus des Comores, de Madagascar ou d’Afrique... N. Appanah a choisi d’en révéler l’atmosphère infernale à travers les mésaventures d’une bande de gosses des rues, tandis que policiers, pompiers, bénévoles des ONG restent impuissants à éteindre le feu...
   
   Une belle jeune Comorienne de dix-sept ans débarqua un jour d’un de ces kwassas kwassas, ces bateaux qui déversent les sans-papiers sur les belles plages de l’île. Dans ses bras un bébé "bandé comme une momie"... Marie, française échouée à Mayotte, la trentaine dépressive de ne pouvoir enfanter, remarqua la jolie maman. Celle-ci lui donna l’enfant atteint d’hétérochromie, un œil noir et un vert : "Lui bébé du djinn, lui porter malheur avec son œil vert. Toi l’aimer, toi le prendre." Au fil des années Marie comblée offrit au petit — prénommé Moïse, bien-sûr — une belle enfance de petit blanc, lui rêva une belle vie pour échapper à la fatalité de sa naissance... Mais Marie décéda d’un AVC. À quatorze ans, sans appeler de secours, Moïse s’enfuit avec son chien Bosco. Bruce, le chef de bande le plus redouté de Gaza, quartier de bidonvilles, l’intégra dans sa bande, non sans avoir hésité en raison de l’œil du djinn. Mo découvrit la bière, les joints et les pilules de "chimique" ; entre deux hallucinations, il était "heureux" jusqu’au jour où, par vengeance, il assassina Bruce : le mauvais œil avait frappé...
   
    Bruce n’avait pas toujours été un caïd : Mahorais musulman nanti de papiers, lui aussi était tombé à la rue. "Cette île nous a transformés en chiens" regrettait-il. Car à Mayotte, les clandestins volent, violent et dégradent ; les habitants se barricadent, les grilles fleurissent. Le policier Olivier ne peut que déplorer : "Nous sommes seuls... Si l’État français ne fait rien, ce sont les Mahorais qui prendront leur destin en main et ficheront tous les clandestins et les délinquants dehors".
   
   Moïse avait le mauvais œil, son destin s’est accompli… Mayotte aussi semble victime des djinns, elle dont la verte nature resplendissante fait contrepoint au tragique de la condition mahoraise. Il est enrichissant de lire ce roman, de découvrir le sombre avenir de Mayotte, ce bout de France dont on parle si peu.
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critique par Kate




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Au mauvais endroit
Note :

   Où?
    Le roman se déroule à Paris, puis prend très vite la direction de Mayotte et plus précisément à Passamainti, Dembeni, Bandrele, Kani Keli, Mamoudzou, Bandrakouni, Kaweni ou encore la plage de Moya.
   
   Quand?

    L’action se situe de nos jours.
   
   Ce que j’en pense :
    De ce beau roman polyphonique, on retiendra d’abord la voix de Marie, bouleversante. Elle nous retrace une vie que l’on pourrait appeler ordinaire. Celle d’une jeune fille qui choisit d’être infirmière et qui, à 26 ans, croise Chamsidine dans les couloirs de l’hôpital. Il est beau et l’envoûte avec les histoires de son île nichée dans le canal du Mozambique.
   
    Deux ans plus tard, elle est mariée et habite à Mayotte. "Je respire l’odeur de ce pays que j’affectionne, je regarde le fond de l’eau, j’admire les femmes. J’aime observer les enfants qui viennent plonger dans la rade." Une certaine idée du bonheur qui va se fracasser sur le tropique de la violence. Trompé par un mari qui n’a pu résister au charme des autochtones, Marie demandera le divorce en échange de la reconnaissance d’un bébé qui lui est confié. Moïse, ce nouvel amour va grandir, devenir un beau garçon plein de promesses avant de basculer au moment de l’adolescence, de se révolter. À la recherche de ses racines, c’est un sentiment de colère et de frustration qui domine au moment où il apprend la vérité sur ses origines. Il se sent "un moins que rien, une merde". Il ne sera pas là le jour où sa mère s’effondre mortellement dans sa maison. Le jeune homme sera devenu un Djinn, un "être malfaisant" avec un œil vert et un œil noir, un assassin.
   
    Avec une belle habileté narrative Nathacha Appanah démonte ce système et nous fait toucher du doigt la "vraie vie" sur ce bout de France à 8000 km de Paris.
   
   Voilà Moïse qui prend la parole et raconte comment il en est arrivé à prendre une arme et tuer Bruce, pourquoi il ne lui reste de sa mère qu’une carte d’identité, son foulard en soie et le livre "L’enfant et la rivière". Voici Bruce qui raconte comment on devient le chef de Gaza, ce bidonville qui ne peut être régi que par la force, par la violence et où tous seuls les trafics en tous genres font office d’emploi. Voici encore les voix d’Olivier, le policier qui ne peut que constater son impuissance ou encore celle de Stéphane, parti de France plein de bonne volonté au service d’une ONG prête à apporter son aide humanitaire et qui verra lui aussi s’envoler toutes ses illusions. En accueillant Moïse, il aura peut-être même provoqué sa perte.
   
    Au fil du roman, le lecteur constate avec désarroi combien cet endroit qui aurait pu être paradisiaque respire la violence, l’ignorance et le dégoût. Si, en réalité, tous les enfants qui naissaient là, où arrivaient des îles voisines en quête de France, n’étaient pas foutus d’avance et avec eux, "tous les garçons et les filles nés comme eux, au mauvais endroit, au mauvais moment."
   
   Poursuivant son œuvre, l’auteur s’affirme. À la famille, un thème déjà très présent dans "En attendant demain" et dont elle nous offre une nouvelle variation ici, vient se greffer la question des origines admirablement traité par les différentes voix qui s’expriment successivement ainsi que celle plus politique du destin de ces petits bouts de France qui ne sont plus depuis bien longtemps la priorité des gouvernements, sinon pour illustrer la chronique des faits divers et alimenter les discours xénophobes.

critique par Le collectionneur de livres




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