Lecture / Ecriture
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Trois saisons d'orage de Cécile Coulon

Cécile Coulon
  Le Roi n'a pas sommeil
  Méfiez-vous des enfants sages
  Les grandes villes n’existent pas
  Trois saisons d'orage
  Le Cœur du Pélican
  Le Rire du grand blessé
  Les Ronces

Cécile Coulon est une écrivaine française en 1990 à Clermont-Ferrand.

Trois saisons d'orage - Cécile Coulon

Une vraie tragédie dans la France périphérique
Note :

   Prix des Libraires 2017
   
   Même si Fr. Busnel l’a présenté comme un thriller, ce roman s’élabore selon le schéma de la tragédie classique. Dès le prologue, le vieux prêtre Clément, tel le chœur antique, en présente au lecteur la mécanique fatale dont il fut le témoin muet, "la bouche cousue sous l’œil de Dieu". De plus C. Coulon clôt certains chapitres par des formules indices de l’inéluctable destin : "il ne leur échapperait pas" ou "il fallait se soumettre à lui" par exemple.
   
    On retrouve ses thèmes favoris ; l’opposition des villes à la campagne, des citadins aux paysans et surtout, telles les dieux de l’antique tragédie, ces "forces" telluriques face auxquelles les humains, malgré de brèves périodes de bonheur, finissent toujours perdants. Elles exterminent adultes et enfants, insufflent des passions qui mènent les hommes à leur perte, telles l’appétit de l’argent, du pouvoir ou le feu de l’amour qui consume les cœurs : Thanatos suit toujours Éros.
   Voici "l’histoire la plus terrifiante (...) celle d’une famille qui (...) doit être entendue".
   Pas de patronyme, de rares indices spatio-temporels : trois générations dans la seconde moitié du 20° siècle, peut-être dans la région lyonnaise. Ce roman se veut atemporel et édifiant. Au petit hameau des Fontaines, enserré entre trois sommets abrupts tels "trois énormes canines", on vit chichement dans une nature inhospitalière, aux pentes glissantes, aux torrents parfois impétueux. Ces "Trois Gueules ont pris plus de vies que les lignes droites des grandes plaines". Vers 1950, Charrier y installe une entreprise d’extraction de la pierre locale ; un jeune médecin de la ville, André, y ouvre un cabinet. Avec Élise, son épouse qui reste à la ville, ils ont un fils, Bénédict. Devenu médecin à son tour il contribue à faire venir au village des spécialistes : la santé des ouvriers "les fourmis blanches" et celle des paysans s’améliore. Sa femme Agnès, elle aussi venue de la ville, lui donne une fille, Bérangère. Elle formera couple avec Valère, fils de paysan travailleur et mature. Mais il tombera amoureux d’Agnès qui, nouvelle Phèdre, ne pourra maîtriser le feu de son désir. C’est le paroxysme de l’action tragique. Un enfant naîtra. Dès lors tout ira à sa perte, tout sera accompli.
   
   Rien ni personne ne résiste aux "forces invisibles" ; cette "puissance anonyme" ; "cette terre qui les nourrissait leur prenait une femme, un mari, un enfant. Quand quelqu’un mourait avant l’âge on trouvait ça normal", même si le brave curé répète à tous qu’il "faut croire en Dieu", illusoire antidote. Les médecins restent impuissants devant la mort ; une vingtaine d’enfants décédés hantent le récit, ce qui amplifie encore sa dimension tragique. Surtout, les forces châtient ceux qui ont œuvré au bien commun mais n’étaient pas natifs de ces terres rudes, tels André et Bénédict : il ont voué leur vie aux habitants mais leur dévouement se retourne contre eux. Ils ont parlé des Fontaines en ville et ce site que l’on disait maudit a attiré ceux qui "cherchaient de nouveaux horizons à transformer en machine à billets". Quand les investisseurs sont venus les paysans se sont sentis trahis et "les fourmis blanches ont insulté le médecin". De même Éros décoche sa flèche à Agnès la belle citadine, dès son premier regard sur Bérangère au bras de Valère : "Ce regard n’était pas celui d’une mère pour sa fille, mais celui d’une femme pour un homme".
   
   Malgré les efforts de Bérangère et Valère pour préserver intactes ces terres reculées, l’extension des banlieues et l’appétit des promoteurs annoncent leur disparition. Pourtant le combat sera rude car "les hommes estiment pouvoir dominer la nature (...) ils pensent la connaître mais oublient dans un terrible excès d’orgueil, qu’elle était là avant eux, qu’elle ne leur appartient pas, mais qu’ils lui appartiennent".
   
   Ce beau roman aurait gagné à une écriture plus resserrée, moins répétitive, qui aurait conféré au récit une vraie force tragique. Toutefois, cette tentative de s’inspirer de la tragédie classique se révèle prometteuse chez une si jeune auteure.
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critique par Kate




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Trois générations
Note :

   "Les hommes, pourtant, estiment pouvoir dominer la nature, discipliner ses turbulences, ils pensent la connaître. Ils s'y engouffrent pour la combler de leur présence, en oubliant, dans un terrible accès d'orgueil, qu'elle était là avant eux, qu'elle ne leur appartient pas, mais qu'ils lui appartiennent. Elle peut les broyer à la seule force de sa respiration, elle n'a qu'à frémir pour qu'ils disparaissent".
   

   Après avoir vu passer de nombreux billets élogieux sur cette jeune auteure, je me suis enfin décidée à la lire en choisissant ce roman, dont le thème m'inspirait.
   
   Ce qui saisit d'abord, c'est la description des lieux. Un village qui semble au bout du monde, les Fontaines, des falaises inhospitalières, un climat rude, des paysans et des villageois qui le sont tout autant.
   
   André, jeune médecin déjà blessé par la vie, choisit de s'installer aux Trois Gueules, au-dessus des Fontaines. L'endroit l'attire irrésistiblement, bien qu'il y ait connu un drame. Il y soignera "les fourmis blanches" ; ainsi sont surnommés les ouvriers qui extraient la pierre à la carrière.
   
   Trois générations vont vivre là, Bénédict, le fils d'André, sa femme Agnès et leur fille Bérangère, dans une maison voulue par André, vaste et hospitalière à qui sait l'apprécier. Les Fontaines ont connu la misère, puis une certaine prospérité et les villageois sont reconnaissants à André d'avoir participé à l'expansion du village, loin du vacarme de la ville et de la modernité.
   
   Mais les lieux n'oublient rien ; ils portent en eux la mémoire du passé et réclament un jour leur dû. Je n'en dirai pas plus sur l'histoire, si ce n'est que l'on pressent tôt le drame, en se demandant quelle forme il va prendre.
   
   J'ai été impressionnée par la puissance de l'évocation d'une terre et de ses habitants. On traverse quelquefois des régions où l'on imagine bien ce genre d'histoire intemporelle, quelque chose d'immuable y subsiste, plus fort que les pauvres humains.
   
   J'ai eu plus de mal avec certains personnages, notamment Agnès. Je ne veux pas raconter ce qui lui arrive, mais je n'y ai pas cru, ce qui a un peu gêné mon adhésion à l'histoire. C'est cependant une réserve mineure par rapport à l'ensemble du roman que je ne pouvais plus lâcher, prise par l'atmosphère particulière des Trois-Gueules.
   
   Une lecture qui me laissera une forte impression.

critique par Aifelle




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