Lecture / Ecriture
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L’homme au grand-bi de Uwe Timm

Uwe Timm
  La découverte de la saucisse au curry
  L’homme au grand-bi

L’homme au grand-bi - Uwe Timm

Grand bi, grand bizarre !
Note :

   Comme d’habitude, j’ai pris cette nouvelle allemande de la rentrée littéraire à la bibliothèque de l’Institut Goethe à Paris. Cela a du bon quand même d’aller dans une bibliothèque où personne ne prend les livres en français qui sont disponibles... Cela faisait longtemps que je voulais lire Uwe Timm. J’ai "À l’exemple de mon frère" dans ma PAL, mais aussi "Die Entdeckung der Currywurst" (en roman et en BD, tous les deux en allemand, qui étaient trop compliqués pour moi il y a un an mais je vais réessayer bientôt je pense). Donc par pur manque de logique et voulant découvrir Uwe Timm, j’ai pris cet ouvrage, tout nouvellement paru, pour satisfaire ma curiosité.
   
   Le narrateur raconte tout au long de ce livre la vie de son grand-oncle Franz (qu’il appelle oncle), l’hurluberlu de la famille puisqu’il est connu pour avoir eu l’idée fixe de propager la pratique du grand-bi dans sa ville de Cobourg (en Bavière), dans les années 1880 (je pense). Franz Schroeder est naturaliste de profession (on voit d’ailleurs sa boutique sur la couverture, juste en face de celle du boucher). Alors qu’il y a déjà trois naturalistes dans la ville, il s’installe tout de même en ville, avec sa femme Anna. Il se distingue par des compositions très réalistes (alors que celles de ses concurrents ressemblent plutôt à des saucissons), qui sont admirées certes (dans la vitrine) mais qui font surtout très peur. Il a donc très peu de commandes au début du livre et de son activité. Formé quelques temps en Angleterre (d’où sa pratique particulière), il a pu découvrir ce drôle de vélo, le grand-bi, qui y fait un tabac. Il décide d’en commander un en Angleterre pour le faire découvrir à la population de la petite ville allemande. Il espère que cela lui permettra de développer son activité mais donnera aussi l’envie à ces concitoyens de s’initier à cet art, bon physiquement mais aussi moralement.
   
   Une fois, son vélo arrivé, en pièces détachées, il le monte et commence à apprendre à en faire. Cela occasionne bien évidemment de nombreuses chutes, qui se font sous les quolibets de la population, qui se changent en horreur quand Franz perd deux phalanges du petit doigt dans la bataille. Malgré tout, Franz décide de se lancer comme unique représentant de la marque anglaise et de commercialiser ces vélos de la mort. Au fur et à mesure que sa pratique s’améliore, Franz vend de plus en plus de grand-bi et devient le professeur de la ville. La seule personne à qui il ne veut pas apprendre à en faire, c’est sa femme Anna.
   
   J’ai adoré le personnage de cette femme, à la fois d’époque dans ses habits, ses croyances et ses manières, mais éminemment moderne dans la manière qu’elle a de parler à son mari. C’est elle qui apporte tout l’humour du livre. Alors que son mari est extrêmement rêveur, aventurier et buté, elle arrive à le faire changer d’avis par un mot, en renversant la situation par son bon sens tout simplement. Elle est toujours là pour soigner les bleus du corps et les coups à l’âme, sans dire "je te l’avais bien dit" mais en le sous-entendant fortement. Au couple s’ajoute des personnages hautement pittoresques. Du Duc à l’ouvrier d’usine, en passant par le boucher, imitateur de cris d’oiseaux, tout le monde est là. Uwe Timm décrit une société fermée et provinciale, de l’ancienne époque, qui commence à être confrontée aux progrès techniques et aux changements.
   
   Le grand-bi est le vecteur de ce changement dans la ville de Cobourg. On y voit une société tiraillée entre ses traditions (doit-on autoriser la femme et l’ouvrier à faire du vélo) et la curiosité de découvrir ce nouveau mode de locomotion. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la réflexion sur la rapidité des déplacements. Avant l’introduction du vélo, les gens "normaux" se déplaçaient pour la plupart à pied pour les trajets quotidiens (je sais bien qu’il y avait le train et les chevaux sinon). Cette lenteur est aujourd’hui concurrencé par le vélo. C’est donc du temps gagné pour les loisirs. Mais à quoi va-t-on occuper ces loisirs ? Est-ce qu’il n’y a pas risque de dépravation ? Surtout pour un ouvrier qui a quatre heures par jour de trajet en plus de son travail quotidien, est-ce que cela ne va pas trop l’émanciper ? (ahlalala, je t’en donnerai du bourgeois moi, ils n’avaient qu’à le faire aussi si c’était si facile). On voit toute une catégorie de personnes cherchant à garder ce qui fait qu’ils se sentent supérieurs. Je n’avais jamais réfléchi sur le fait que le vélo et plus généralement le changement de rythme pour les déplacement ait été cause d’autant de questionnements et de bouleversements. J’ai trouvé cela très intéressant. Bien sûr, le grand-bi restait très cher et d’ailleurs l’arrivée du bicycle bas démocratisera quelque peu la pratique du vélo aux femmes et aux ouvriers, même à Cobourg.
   
   C’est sur cet événement que se termine l’histoire d’Uwe Timm (je ne dévoile rien parce que je suppose que vous le saviez depuis longtemps). En refermant le livre, on se prend à être nostalgique de cet oncle Franz et cette tante Anna. À travers une chronique familiale très réussie avec des personnages haut en couleur, l’auteur réussit à faire revivre une époque révolue et ce de manière passionnante et très drôle, même pour les personnes qui ne sont pas intéressées par le vélo.
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critique par Céba




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Avant-gardisme locomoteur
Note :

   Pas mal du tout, cette lecture, sans prétention mais non sans plaisir. Pas mal d'humour aussi, de cet humour qui parsème des écrits sur le voyage ou le progrès technique, souvent apanage des Anglais, Jerome K.Jerome, Redmond O'Hanlon par exemple. Sauf que Uwe Timm est allemand de Hambourg et que son héros est taxidermiste de talent dans la petite ville de Cobourg en Bavière. Cette ville a un passé un peu gênant puisqu'elle devint la première en Allemagne à élire un conseil municipal nazi. Ce n'est donc pas cela qui est drôle dans L'homme au grand-bi.
   
    Un peu excentrique, un peu utopiste, Franz Schroeder a l'idée d'importer le grand bi, cette bicyclette préhistorique, dans la petite principauté de Cobourg, qui s'ennuie gentiment dans son décor d'opérette. Mais il ne s'attend pas à un tel tohu-bohu et à de telles réactions qui scindent bien vite la ville en deux camps. Cet avant-gardisme est dans l'ensemble assez suspect. Ne cacherait-il pas des sympathies socialistes? Mais un autre danger guette notre naturaliste éclairé. La concurrence débarque avec l'apparition face au grand bicycle aux deux roues extrêmes, d'un moyen bicycle aux deux roues parfaitement égales. Platitude et inélégance, pense Schroeder. Mais les adversaires ne désarment pas, mettant l'accent sur les risques de chute et de... stérilité, voire d'auto-castration des adeptes masculins de l'engin. De toute façon la selle de ces nouveautés n'est pas convenable pour un postérieur féminin.
   
    C'est un bouquin fort sympa que L'homme au grand-bi, que j'aurais bien vu adapté par Lubitsch, jolie comédie douce amère, qui tente de décloisonner un peu cette société fin d'empire. Mais sans leçons, car certains bourgeois fraternisent avec les modestes, ne serait-ce que pour dire pis que pendre de cet original qui empaille les chiens des aristos aussi bien que le gibier des braconniers. Cette Allemagne-là avait encore le sourire, un peu figé, mais bon enfant.
   
    "L'adepte du grand-bi suit son chemin, les sens en éveil, comme un Indien suit une piste. Fini les ruminations malsaines, il s'agit d'ouvrir l'œil, et le bon. Le grand-bi est une machine à aiguiser les sens: vue, ouïe, toucher. Maintenir en érection, grâce au mouvement, ce qui est normalement destiné à tomber lourdement, voilà l'artefact dont on fait soi-même partie intégrante, la beauté se savourant elle-même."

critique par Eeguab




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