Lecture / Ecriture
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L'Humeur vagabonde de Antoine Blondin

Antoine Blondin
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  Un singe en Hiver
  L'Humeur vagabonde

Antoine Blondin est un écrivain français né en 1922 à Paris et mort en 1991.

L'Humeur vagabonde - Antoine Blondin

Imagination pleine de fourmis
Note :

    Comme beaucoup d’autres, Blondin s’éloigne. Encore un peu et on finira par croire qu’il n’était que calembourdeur pour le journal L’Equipe...
    Même s’il est bien vrai qu’il a pu écrire quelques critiques fâcheuses par rejet de certaines modes dominantes qui l’agaçaient, il convient encore de lire et relire ses romans : par exemple, un de ses moins connus, "L'Humeur vagabonde" publié en 1955. Pour le plaisir d'une légèreté de sourire un peu navré et pour constater combien un auteur (ou quiconque) peut se tromper sur le contexte qui est le sien: comment n’a-t-il pas vu que ce roman qui commence et finit avec un train devait aussi à l’existentialisme injustement honni?
   
    Son héros, si l’on peut dire, se nomme Benoît, ce qui n’est pas léger à porter et ferait presque un destin. Un jour, ni beau ni grand, ce jeune homme, à l’imagination pleine de fourmis et suivant "un caprice de bachelier" attardé décide de quitter mère (une veuve), femme (Denise), enfants (surnommés les "orphelins") et le village de Mauvezac (prendre par Angoulème). Denise lui était arrivée pendant l’exode de Juin-Quarante; avec l’armistice, une guerre intestine s’installa à base de silences et d’oubli de l’autre. Très lentement, l’idée lui vint que Paris conviendrait mieux qu’une présence sourdement effacée par les siens.
    Fort de quelques bonnes adresses fournies par sa mère (celle de sa marraine, une concierge, celle d’un cousin, avocat de renom, Bingeot, époux de Myriam), ce rêveur "aux molles dispositions" part vers Paris "avec ses eldorados derrière la tête".
   
    Il faut savoir finir un rêve, surtout quand il est flou. Sa marraine n’est plus concierge : elle est devenue députée (sur la liste pas forcément aragonesque "Paysan de Paris", plutôt proche de "Hourrah le Rural") et s’est distinguée en montrant, en pleine séance (de la Chambre), sa culotte au Président Herriot... Elle est alors à Deauville. Le couple Bingeot (lui, "bel homme au demeurant, avec assez de vide dans les opinions pour qu’on lui eût confié la pratique de quelques causes sonores où sa bêtise avait plaidé pour lui") le reçoit sans aménité au milieu d’un tourbillon mondain dans leur appartement avenue Franklin-Roosevelt ("Mais nous ne pouvons vous recevoir, vous comprenez, nous recevons"; plus cruellement drôle encore, quand sa cousine lui apprend qu’ils partent ce soir-là pour Houlgate: "Ne quittez pas Paris sans nous dire au revoir"...).
   
    Paris n’est pas au rendez-vous du songe-creux. On ne l’attendait pas. Blondin aime ceux qu'on n'attend pas. Benoît s’installera dans un hôtel borgne (avec un œil de voyeur derrière le miroir), se perdra au Père-Lachaise (un chapitre éblouissant - si les bibliothèques sont des cimetières, il est des cimetières qui sont des bibles), se retrouvera dans un panier à salade puis au poste où on le soupçonnera d'être un benoît, où il fera la connaissance de Cazal, un prof de philo vigoureux et bavard qui aura de l’avenir dans le journalisme ; sans oublier une belle noire dont il connaîtra beaucoup le corps sans jamais savoir exactement le prénom...
   
    Esquif de papier balloté par les rides d’eau d’un bassin, Benoît décidera de rentrer à Mouzinac après sept journées parisiennes désespérantes. Là, en pleine nuit éclatera la tragédie qui ne sera pas seulement locale.
   
    Vous découvrirez les rebondissements de l’enquête (la reconstitution du crime mérite toutes les anthologies), l’intérêt des mondains Bingeot pour son affaire (pour une fois, la satire devient féroce): on s’arrache Benoît, on le montre partout, on prend même sa défense (les plaidoiries fondées sur Phèdre et Freud sont des merveilles d’ironie).
   
    Le dernier chapitre est parfait et proche de certains passages de Sartre que Blondin critiqua parfois bassement: Benoît est devenu figurant, il a des bouts de rôle, il joue un personnage dans un train immobile, il appartient au groupe de ceux qui ont "L'Humeur vagabonde". Il espère encore.
   
    Le meilleur Blondin est dans ces pages : sa mélancolie pudique, sa narration apparemment dilettante, ses portraits qui blessent avec bonhomie, ses formules gemmes ("Etais-je vraiment ce pantin, né d’une virago freudienne et veuf d’une catin bocagère?"), ce glissement fraternel des mots qui ne haussent jamais le ton et nous donnent envie de voir le monde avec cette tristesse lucide qui ennoblit perdus et perdants.

critique par Calmeblog




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