Lecture / Ecriture
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Bâtisseurs de l’oubli de Nathalie Demoulin

Nathalie Demoulin
  Bâtisseurs de l’oubli

Bâtisseurs de l’oubli - Nathalie Demoulin

L’ère du béton….
Note :

   Par ce roman, je découvre cette jeune romancière déjà auteur de trois ouvrages, mais que je ne connaissais pas. Lacune qui est dorénavant comblée.
   
    Ce livre, entre autres originalités, se déroule sur deux jours s’étalant sur deux ans et parle de la vie de plusieurs personnes se déroulant sur plusieurs décennies. Les paragraphes donnent le ton, le premier "Le dernier jour", le second "Lendemain de fête" qui parfois sont des jours où l’on déchante.
   
    Nous sommes le dernier jour de l’année et Rachel et son groupe de music rock se dirigent vers les lieux de son ultime concert. Elle se raconte, nous parle de sa mère Hélène, de l’enfance de celle-ci dans le Jura, son amour pour Laurent dont elle est la fille. Laurent abattu par la police, sa mère emprisonnée, sa naissance dans une prison, et sa vie pendant quelques années avec sa grand-mère. Elle évoque aussi sa propre fille Barbara, sa séparation d’avec Malek, le père de celle-ci. Hélène s’est mariée avec Marc Barca, bâtisseur devant l’éternel. Natif d’Algérie, comme beaucoup il est arrivé sans rien !
   
    Parmi les musiciens un nouveau, Léonard. Beaucoup de choses semblent les rapprocher, ce sont des gens du Nord, déracinés eux aussi.
   
    Le lendemain, la vie reprend malgré la brièveté de la nuit, d’autres narrateurs font entendre leurs voix.
   
    Chacun apporte sa propre version de cette saga de l’histoire du bassin méditerranéen et des gens qui la façonnent. Bâtisseurs des mentalités et des rives, et le béton supplante la garrigue, les villages de pêcheurs deviennent des lieux de villégiature, les bateaux de plaisance remplacent les petites embarcations des pêcheurs.
   
    Les femmes ont une très grande influence dans ce livre, elles en sont les pierres angulaires. Épouses et mères, porteuses de vie et d’espoirs !
   
    Rachel, femme libre et attachante, mélange de force et de faiblesse, réaliste. La musique ne nourrissant pas sa famille, elle travaille comme tout un chacun. Elle doit en plus élever sa fille, Barbara. Hélène, malgré un rôle qui semble plus effacée??? a pris une part active dans la vie de Marc. Portraits croisés de très nombreux personnages, certains très attachants, mais tous reliés les uns aux autres à des titres divers !
   
    Des hommes, Marc Barca, dit "le Mama" boulimique, homme de tous les excès, tabac, alcool, travail, il a bâti un empire mais qui se fissure ! Le fisc épluche ses comptes… Vieillissant mais très lucide il contemple sa vie et ses fautes vis-à-vis de la terre et le résultat qu’il laisse aux générations futures ! Paul, autre natif d’Alger. Pour lui les démons sont encore en vie, les horreurs de la décolonisation ne s’oublient pas. Malek, père de Barbara, et Léonard sont aussi partie prenante de cette histoire.
   
    Une œuvre originale, forte et un récit qui se met petit à petit en place.
   
    Un grand livre, un hymne à la Méditerranée et à ses habitants, melting-pot européen et africain.
   
    Une découverte et un livre magnifique!
   
    Une très belle phrase et une constatation très réaliste :
   - Nos villes ont fait naître un peuple qui n'existait pas, un peuple de retraités, d'arthritiques, d'arthrosés, de paralytiques, qui viennent se chauffer les os dans nos marinas.

   
   
   Extraits :
   
   - Et voilà, il est mort et ça ne nous a pas débarrassé de lui. Nous retombons constamment sur son souvenir comme sur ces tombes qui réapparaissent dès qu'on éventre un tant soit peu la terre.
   
   - Il faudrait des visionnaires pour lever des fonds, abriter nos rivages du désastre qui vient, qui repoussera le littoral jusqu'aux contreforts des Cévennes. Nos villes barboteront un moment dans la flotte avant de s'écrouler. Il n'est pas trop tard.
   
   - Aujourd'hui les entrepreneurs qui dominent le marché raflent les contrats en produisant des équipes de types à deux euros de l'heure. Autant te dire qu'ils ne sont pas des gars d'ici.
   
   - Comme j'ai eu faim en arrivant d'Algérie. Faim d'un avenir impossible.
   
   - Ces désordres se paieront. Un jour ou l'autre, les vagues rouleront dans les rues de mes villes. La Grande Motte sera comme Venise dans sa lagune, portée par un miroir d'eau, noirci par les infiltrations et la lèpre des champignons.
   
   - J'étais un homme sans passé, énorme et vain. Hélène seule me rattachait à quelque chose. Sans elle j'aurais dérivé sans accoster jamais, ma tête posée sur les flots, sans même la force de chanter encore, sans rien voir et sans rien entendre, jeté seul dans le deuil immense.

critique par Eireann Yvon




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