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L’ordre du jour de Eric Vuillard

Eric Vuillard
  Conquistadors
  14 juillet
  Tristesse de la terre
  L’ordre du jour

Éric Vuillard est un écrivain et cinéaste français né en 1968 à Lyon.

L’ordre du jour - Eric Vuillard

Une autre page d'Histoire
Note :

   Prix Goncourt 2017
   
   En deux mots
   Les prémices de la Seconde guerre mondiale vus à travers les sentiments et les émotions de quelques acteurs majeurs en Allemagne et en Autriche. Avec la plume inimitable d’Éric Vuillard.
   
   Où?
   Le roman se déroule en Allemagne et en Autriche, notamment à Berlin, Berchtesgaden, Munich, Vienne, Linz. On y évoque aussi des épisodes se déroulant à Paris et Londres ainsi que tous les lieux où sont construits les camps de concentration.
   
   Quand?
   L’action se situe de 1933 à nos jours.
   
   Ce que j’en pense
   Comment la Seconde guerre mondiale a-t-elle été rendue possible ? Quelles circonstances particulières ont présidé à l’avènement de cette tragédie ? Quels ont été les premiers acteurs de ce drame et qu’en savaient-ils ? Autant de questions auxquelles Éric Vuillard répond dans ce court mais passionnant récit, utilisant pour cela la même approche que dans "14 juillet", c’est-à-dire au niveau des personnes, des acteurs qui se voient soudain confrontés à une situation exceptionnelle, à des choix aux conséquences terribles.
   
   Tout commence par la convocation à Berlin le 20 février 1933 de la fine fleur de l’industrie et de la finance. À l’invitation de Göring, les grands patrons sont venus au Reichstag écouter Adolf Hitler leur présenter son programme en vue des élections du cinq mars. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ses propositions trouvent une oreille attentive chez ces messieurs "très respectables". L’État fort, l’éradication des syndicats et des marxistes obtiennent leur adhésion. Si bien que, séance tenante, ils rassemblent quelque 3 millions de Reichsmark qui vont assurer la victoire du chancelier à la petite moustache et à la mèche rebelle.
   
   C’est le début d’un engrenage qui va petit à petit réussir à tout broyer sur son passage. Une fois l’économie allemande sous la botte, il fallait s’attaquer aux puissances étrangères. Après les visites de courtoisie et la "politique d’apaisement", les choses sérieuses peuvent commencer. Sans que les chancelleries européennes ne s’en émeuvent outre-mesure, les exactions se font plus violentes, les discours plus haineux et la menace plus précise. Lorsque le 12 février 1938 le chancelier autrichien arrive à Berchtesgaden, il n’est plus question que de lui faire rendre les armes. Face à l’ultimatum, les manœuvres de Kurt von Schuschnigg pour tenter d’adoucir les clauses les plus dures du traité qu’on lui soumet tournent vite au dérisoire. Beethoven ne viendra pas plus à son secours que le Droit international. C’est la tête basse qu’il reprend le chemin de Vienne. Après un timide "oui", il va soumettre la capitulation au Président de la République. Mais Hitler s’impatiente et n’attendra pas l’accord formel de son voisin pour envahit le pays et déclarer l’Anschluss.
   
   Le voyage soi-disant triomphal de Hitler dans son pays natal est l’un des événements les plus cocasses et les plus éclairants de ce livre. Parce que la réalité est à mille lieues de la version officielle qui fait encore trop souvent autorité. "Car ce sont des films que l’on regarde, ce sont des films d’information ou de propagande qui nous présentent cette histoire, ce sont eux qui ont fabriqué notre connaissance intime ; et tout ce que nous pensons est soumis à ce fond de toile homogène. Nous ne pourrons jamais savoir. On ne sait plus qui parle."
   

   Éric Vuillard réussit par l’entremise de ce court récit, une œuvre d’autant plus salutaire qu’elle est portée par une volonté de faire parler les faits plutôt que les idéologies, de scruter les photos et les expressions des visages plutôt que les discours – c’est particulièrement bien réussi avec la rencontre de Daladier et Chamberlain – de retrouver dans les écrits intimes les sentiments que l’on voulait cacher sur le moment. Mais aussi, et c’est là encore une vraie prouesse, de chercher la marque de l’infamie dans ce qui n’est pas dit, pas écrit. En cherchant par exemple dans la brochure de présentation de l’histoire du groupe Thyssen-Krupp quel rôle a pu, par exemple, jouer Gustav Krupp. Vous savez, l’un de ces 24 "messieurs respectables". Si respectable !
   
   Extrait
   "La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis. La majorité des invités versa donc aussitôt quelques centaines de milliers de marks, Gustav Krupp fit don d’un million, Georg von Schnitzler de quatre cent mille, et l’on récolta ainsi une somme rondelette. Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens, qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance." (p. 23-24)

   
   Ce qu’en dit l’éditeur:
   "L’Allemagne nazie a sa légende. On y voit une armée rapide, moderne, dont le triomphe parait inexorable. Mais si au fondement de ses premiers exploits se découvraient plutôt des marchandages, de vulgaires combinaisons d’intérêts ? Et si les glorieuses images de la Wehrmacht entrant triomphalement en Autriche dissimulaient un immense embouteillage de panzers ? Une simple panne ! Une démonstration magistrale et grinçante des coulisses de l’Anschluss par l’auteur de Tristesse de la terre et de 14 juillet.
   "Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants."

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critique par Le collectionneur de livres




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Les vendeurs du monde
Note :

   Après la lecture de ce récit, on peut établir le constat que tout peuple n’est qu’un jouet aux mains des oligarques et des industriels de tout bord.
   
   Eric Vuillard nous décortique la montée de ce que fut le nazisme sous la bienveillance de 24 industriels dont les marques font encore partie de notre vie bien longtemps après. Ils ont contribué grâce à leur argent, à l’instauration du fascisme et ont profité pleinement de cette guerre. Ce qui me heurte et me heurtera toujours c’est que ces gens-là qui ont profité de la main d’œuvre fournie par les camps de concentration, n’ont jamais été inquiétés : Krupp, Siemens et j’en passe. Ces 24 sont morts mais les industries fondées existent toujours. Ils sont à mes yeux aussi criminels que ceux qui furent jugés à Nuremberg. Ils ont permis à HItler d’arriver au pouvoir juste pour satisfaire leur cupidité.
   
   Ne parlons pas de la lâcheté des dirigeants tel Chamberlain et Daladier. Ils savaient mais ils n’ont rien fait pour empêcher la folie d’Hitler.
   
   Sans oublier Schuschnigg petit dictateur sans envergure, adepte du oui oui, remplacé par un pur nazi à la tête de l’Autriche.
   
   Et puis il y a l’annexion de l’Autriche racontée comme une grande épopée selon les archives. Le triomphe allemand. Rigolons bien car ce fut un fiasco total. Les images sont là pour tenter de distiller des vérités dans le crâne du peuple. Les chars allemands ne fonctionnaient pas. C’était la cohue. Hitler furax. Elle est belle l’annexion de l’Autriche. On en rirait si on oubliait les Juifs qui furent humiliés, battus. On en rirait si on oubliait tous ceux qui se sont suicidés en 1938 car ils ne voulaient pas vivre sous ce régime.
   
   "Je les ai revu ces films. Certes, il ne faut pas s’y tromper, on a fait venir des militants nazis de l’Autriche entière, on a arrête les opposants, les Juifs, c’est une foule triée, purgée; mais ils sont bel et bien là, les Autrichiens, ce n’est pas seulement une foule de cinéma"
   

   On en rirait si l’on ne pouvait imaginer qu’on avait coupé le gaz aux juifs, normal ils ne payaient pas leurs factures. Quelle idée de se suicider.
   
   "L’horoscope du 12 mars fut merveilleux pour les Balance, les Cancer et les Scorpion. Le ciel était en revanche néfaste au reste des hommes. Les démocraties européennes opposèrent à l’invasion, une résignation fascinée. Les Anglais, qui étaient au courant de son imminence, avaient averti Schschnigg. C’est tout ce qu’ils firent. Les Français, eux, n’avaient pas de gouvernement, la crise ministérielle tombait à point."
   

   Les livres d’Eric Vuillard ne sont jamais de gros pavés mais il ne faut parfois que peu de mots pour asséner les vérités.
   
   On nous parle de la paix européenne et pourtant la montée du fascisme dans certains pays de l’Est n’est pas un leurre. Les autres dirigeants montent parfois le ton mais pas trop. On laisse faire comme on a laissé faire en 1938. Et je suis sûre que cela arrange bien d’autres 24 industriels.
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critique par Winnie




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Au cœur de l'Histoire
Note :

    Avec un récit bref et précis, Eric Vuillard, nous donne à penser sur le rôle de l'écrivain face au passé et à l'Histoire. Comment dire, écrire, raconter.
   
    "La littérature permet tout", aussi l'auteur va faire revivre sous nos yeux et d'une façon saisissante les rencontres politiques et diplomatiques qui ont eu lieu entre 1933 et 1939 et ont permis d'installer la folie nazie, doctrine qui a enflammé l'Europe.
   
    Elles se sont déroulées sous les yeux des allemands, des gouvernements européens, conciliants, jamais dupes en tout cas. L'envers de notre Histoire, la vraie.
   
    La première rencontre se passe à Berlin le 20 Février 1933, un jour normal. Une date pas vraiment retenue. Et pourtant ce jour là, les 24 représentants des plus grandes industries allemandes sont invités par Göring, Président du Reichstag, à rencontrer Hitler. Grâce à leur soutien financier, des entreprises familiales vont permettre au parti nazi de triompher.
   
    Jamais inquiétées, ni pendant ni après la guerre, ces industries toujours familiales existent et perdurent.
   
    Vuillard sait d'une façon précise raconter le principal, l'essentiel qui a échappé sur le moment et nous glace en le lisant.
   
    20 Novembre 1937, une rencontre hallucinante où Göring invite Lord Halifax qui joue la diplomatie conscient que l'avenir de l'Europe est sombre mais le moment est agréable, entre gens qui aiment le bon vin et les parties de chasse.
   
    D'autres repas mondains, d'autres rencontres diplomatiques se passeront dans les salons et même au 10 Downing Street et rien n'empêchera la fureur de s'abattre sur l'Europe.
   
    Un livre intense qui nous prend aux tripes parce qu'on se trouve au cœur de l'Histoire et on prend conscience que l'indifférence, l'ignorance et les accommodements ont toujours installé le mal.
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critique par Marie de La page déchirée




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Le profil bas excite les loups
Note :

   Plusieurs journées fatidiques qui ont précédé de peu la seconde guerre mondiale, racontées par un narrateur qui dénonce l’hypocrisie, la corruption, la lâcheté, le veulerie, des gens qui ont frayé avec les principaux dirigeants nazis.
   
   Une réunion secrète : 24 patrons de sociétés industrielles ont répondu présents à la demande nazie de financer le parti pour aider Hitler à s’emparer des pleins pouvoirs ; ils y voient une bonne aubaine financière et ne se trompent pas…
   
   Gustav Krupp ; Carl Will Dietrich patron de Siemens, Wilhelm Von Opel, Albert Vögler… «Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… ils sont là parmi nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien…ce 21 février 1933 »
   

   Les séquences sont théâtralisées, dramatisées, avec lyrisme, indignation, humour noir,
   
   «Le soleil est un astre froid. Son cœur des épines de glace. Sa lumière sans pardon…. Le régisseur a frappé trois coups mais le rideau ne s’est pas levé».
   
   «ils étaient vingt-quatre, rasé des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron, ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine… on dévisse vingt-quatre chapeaux de feutre, et l’on découvre vingt-quatre crânes chauves ou des couronnes de cheveux blancs.»
   
   "Une visite de courtoisie" :
   Cette fois il s’agit de lord Halifax, champion britannique de la négociation, qui rencontra Goering et Hitler et, dit le narrateur, n’a pu manquer de s’apercevoir que Goering n’avait pas un comportement normal ; mais il passe outre car il lui semble que ces messieurs malgré leurs humeurs "too much" partagent au fond les mêmes idées que lui ; "la nationalisme et le racisme sont des forces puissantes, mais je ne les considère ni contre nature, ni immorales » dira-t-il en conclusion.

   
   Toujours en 1938, on assiste aux prémisses et à la mise en acte de l’Anschluss : leur façon de neutraliser le chancelier Schuschnigg, de le faire remplacer par l’un des leurs, en dépit de la résistance du président de la république autrichienne (un sous-fifre dont on ne parle jamais beaucoup).»
   
   « On envahirait d’abord l’Autriche et la Tchécoslovaquie. C’est qu’on était trop à l’étroit en Allemagne, et puisqu’on n’atteint jamais le fond de ses désirs, que la tête se tourne toujours vers des horizons effacés et qu’un reste de mégalomanie sur des troubles paranoïaques rend la pente encore plus irrésistible, après les délires d’Herder et les discours de Fichte, depuis l’esprit d’un peuple célébré par Hegel, et le rêve de schelling d’une communion des cœurs, la notion d’espace vital n’était pas une nouveauté ».
   

   Pour en arriver au "déjeuner d’Adieu de Downing Street"
   

   Ribbentrop fut invité par Chamberlain pour un déjeuner d’adieu. Il s’agit d’occuper ces gens pendant qu’on envahit l’Autriche.
   
   «l’horoscope du 12 mars fut merveilleux pour les Balances les Cancers et les Scorpions. le reste était en revanche néfaste au reste des hommes ; Les démocraties européennes opposèrent à l’invasion une résignation fascinée. Les Anglais qui étaient au courant de son imminence avaient averti Schuschnigg. C’est tout ce qu’ils firent. Les Français, eux n’avaient pas de gouvernement ; la crise ministérielle tombait à point.»
   

   Les nazis eux aussi jouent la comédie : Goering se plaint à Ribbentrop que Schuschnigg est un abominable dictateur et que son poulain Seyss-Inquart est son souffre-douleur ; il se pose en libérateur du pays qu’il envahit. Et l’Anglais feint de le croire.
   
   Enfin, avant l’épilogue, ces infâmes préparatifs se clôturent sur les Accrocs de Munich ; »les équipes de Daladier et de Chamberlain tentent d’arracher à Hitler des concessions picrocholines» Ils savent bien qu’il n’en est rien. «Ah, les cons, s’ils savaient» murmure Daladier à sa descente d’avion, acclamé par la foule, à des journalistes à l’oreille affûtée.
   
    L’auteur, en théâtralisant quelques journées décisives et en nous contant par le menu l’Anschluss, met cruellement en lumière ces faits que l’on connaissait déjà ; en bref, tout le monde politique responsable s’écrase devant Hitler, rampe et se couche, espérant éviter le pire, et le laissant venir ! Ces attitudes désastreuses, qui ne méritent pas le nom de politiques, ont-elles servi de leçon aux dirigeants d’aujourd’hui ?

critique par Jehanne




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