Lecture / Ecriture
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Une chance folle de Anne Godard

Anne Godard
  L’inconsolable
  Une chance folle

Une chance folle - Anne Godard

Souvenirs d’enfance et de souffrance
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   
   Anne Godard, née en 1971 à Paris, est une écrivaine française. Son premier roman, l'Inconsolable, paru aux Éditions de Minuit, a obtenu le Grand Prix RTL-Lire en 2006.
   
   Quatrième de couverture (Editions de Minuit) :
   "Magda a été gravement brûlée lorsqu’elle avait quelques mois. Elle ne se souvient pas de l’accident, mais sa mère en a noté les circonstances dans un carnet. Toute son enfance, les opérations, les pansements, les cures thermales se succèdent. Sa mère se consacre à elle, on lui dit qu’elle est bien soignée. En somme, elle a une chance folle."
   
   " Si j’avais une marraine fée, ce n’est pas une robe de bal que je lui demanderais, mais de m’arracher cette peau d’âne qu’on m’a greffée. "
   

   Une bouilloire électrique, le fil trop long qui pend jusqu’au sol, une minute d’inattention, un bébé qui vadrouille à quatre pattes, et qui va droit dessus et tirer le fil.
   
   La gêne, la curiosité, la fascination, le dégoût parfois, et le pire la pitié, la bouche qui pose enfin toujours la même question : "qu’est-ce qui vous est arrivé ? Les seuls souvenirs de l’accident ce sont ceux de sa mère et ce sont ses mots à elle que Magda utilise pour expliquer cette chose sur elle qui est la trace d’une autre chose qu’elle a vécue. Chaque regard posé sur sa peau qui ressemble à du papier mâché la brûle depuis l’enfance.
   
   La douleur fulgurante quand la peau greffée s’éveille, les bêtes qui la mordent, la piquent, la rongent partout sur sa cicatrice. A l’école les camarades qui se détournent, qui l’excluent de leurs jeux. La complicité avec son frère, né la même année, à onze mois d’écart, ces deux-là font la paire comme on dit. Mais bientôt elle détestera tout ce qu’il aimera, et lui un jour il va se barrer, car il a besoin d’air. Les vacances en Sologne où la tribu des cousins est reconstituée. Aurore, la petite sœur, morte un matin de ne pas s’être réveillée.
   
   14 ans l’adolescence, on s’habitue à être sifflée, suivie, frôlée, insultée parfois. Le corps qui s’éveille, les premiers désirs, mais qui pourrait désirer un corps brûlé ? Le lycée, les premières manifestations, et le sourire de Markus.
   
   Souvenirs d’enfance et de souffrance portés par une écriture très accomplie. Un roman qui étonne par son intensité, surtout dans la première partie et la justesse des mots pour décrire cette relation difficile que la narratrice a avec une mère omniprésente dont elle se sent la débitrice, une mère qui la panse et pense pour elle. Une fillette étouffée et isolée dont les brûlures physiques et psychiques se mélangent. Anne Godard réussit à aller au fond de l’âme de son héroïne, dont elle démonte les tourments psychologiques. Un livre qui laisse une impression très forte une fois refermé et qui devrait faire partie, sans aucun doute, des sélections des prix littéraires de cet automne.

critique par Feursy




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Incomplet
Note :

    Il suffit de quelques secondes pour qu'une vie bascule. Une minute d'inattention, un bébé qui échappe au regard de sa mère, une bouilloire électrique en marche, et c'est le drame. Alors qu'elle n'avait que quelques mois, Magda a été grièvement brûlée. Mais de l'accident, elle n'a gardé aucun souvenir, si ce n'est cette peau fripée et cette ignoble cicatrice douloureuse, qui court sur tout son torse et lui attire des regards hésitant entre dégoût et pitié.
   
    Mais si Magda ne se souvient de rien, sa mère, elle, a tout noté dans un carnet : les circonstances du drame, les premières opérations, l'hôpital, les pansements, la rééducation. Et, déjà, alors qu'elle était encore petite, Magda ressentait une forme de culpabilisation lorsque sa mère lui racontait, non pas comment elle "avait été brûlée", mais comment elle "s'était brûlée", avec cette forme pronominale qui la rendait, si jeune encore, responsable de sa situation.
   
    Et cette culpabilité imposée par sa mère ne quitte pas Magda : à travers le récit qu'elle fait de son enfance, elle montre à quel point elle a intériorisé, non sa propre souffrance, causée par la brûlure et par ses lourdes conséquences, tant physiques que psychologiques, mais celle de sa mère, qui semble prendre un plaisir malsain à exhiber sa fille pour mieux se faire plaindre. Magda est alors, peu à peu, dépossédée de son corps. Durant toute son enfance, elle enchaîne les hospitalisations, les greffes de peau, les cures thermales destinées à accélérer la cicatrisation. Sans qu'elle ait son mot à dire, elle est déshabillée, palpée, coupée, recousue, pansée. Mais après tout, sa mère ne cesse de le dire, elle a "une chance folle".
   
    "Le langage est une peau", disait Barthes dans Fragments d'un discours amoureux. Pour l'héroïne d'Anne Godard, c'est l'inverse : sa peau est un langage, qui parle malgré elle, à sa place, à sa famille, aux inconnus, à tant de gens qui lui ont si souvent demandé, une étincelle d'excitation dans les yeux et un frisson de dégoût courant le long de l'échine, "Qu'est-ce qui vous est arrivé ?".
   
    C'est à cette question que Magda répond, factuellement, sans émotion. Et pour cause, puisqu'elle ne s'en souvient pas. Seule sa peau, mémoire vivante, porte les stigmates du dramatique événement qui a, il y a déjà si longtemps, bouleversé sa vie. En choisissant de faire dépendre Magda du récit de son accident consigné par sa mère, l'auteur fait un pari risqué : d'un côté, elle souligne, dès l'origine, à quel point la jeune fille est dépendante de sa mère, de sa subjectivité et de son emprise, y compris dans sa propre construction en tant qu'individu ; de l'autre, elle la contraint à raconter l'accident et ses conséquences d'un ton neutre, froid, peu propre à susciter l'empathie du lecteur, phénomène accentué par la brièveté de l'ouvrage (140 pages), trop court pour nous permettre de nous attacher réellement à l'héroïne.
   
    C'est finalement ce côté un peu superficiel que l'on pourrait reprocher à ce roman : tout y est survolé, en particulier la deuxième moitié du livre, qui perd nettement en profondeur et en intensité par rapport à la première. Et si le personnage de la mère est particulièrement fouillé, avec une insistance très nette sur son côté malsain et toxique, semblant presque se délecter de la souffrance sans cesse renouvelée de sa fille, les autres personnages sont bien pâles : le père est fade, inexistant, réduit à un être évanescent peu concerné par les problèmes de sa fille, le frère est laissé de côté pendant une bonne partie de l'intrigue, pour réapparaître en fin d'ouvrage submergé par un mal-être inexpliqué, et Markus, le petit ami, malgré des débuts prometteurs, n'a aucune consistance et disparaît sans bruit de l'histoire.
   
    Pourtant, ce livre ne manque pas de points forts, à commencer par la façon dont il traite un thème finalement assez commun en littérature : la relation mère/fille. En psychanalyse, on dit que la peau, frontière évidente avec l'extérieur, est aussi et surtout une frontière avec la mère, première source de contact pour le bébé. Ce n'est certes pas un hasard si Magda, brûlée et meurtrie dans sa chair, tente à la fois de se réapproprier ce corps si disgracieux et de se libérer de l'influence malsaine et étouffante de sa mère qui rejette sur sa fille la responsabilité de l'accident, tout en éprouvant un plaisir pervers à contrôler au maximum le corps de son enfant. Autre force de ce roman, son écriture prenante, avec ses longues phrases entrecoupées de nombreuses virgules, saturée d'accumulations, particulièrement à même de traduire la sensation d'asphyxie ressentie par l'héroïne, mais que certains pourront trouver peu originale, puisqu'on la retrouve dans bien des romans contemporains.
   
    En somme, un ouvrage plutôt réussi, mais pas exempt de défauts, qui aurait gagné à être approfondi et plus équilibré, car il perd progressivement de sa force, pour se terminer sur une note finalement assez décevante, avec un dénouement trop plat et convenu.

critique par Elizabeth Bennet




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