Lecture / Ecriture
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Mercy, Mary, Patty de Lola Lafon

Lola Lafon
  La petite communiste qui ne souriait jamais
  Mercy, Mary, Patty

Mercy, Mary, Patty - Lola Lafon

Indispensable
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   
   "Quinze jours pour trancher qui est la vraie Patricia, une marxiste terroriste, une étudiante paumée, une authentique révolutionnaire."
   

   Qu'ont en commun les Mercy, Mary, Patty du titre ? Ce sont des jeunes femmes kidnappées à des époques différentes, qui ont toutes choisi de rester-définitivement ou pas - avec ceux qui les avaient enlevées, tournant ainsi violemment le dos à leur éducation de filles soumises.
   
   Centré sur la figure de Patricia Hearst, fille d'un milliardaire enlevée en 1974 par un groupuscule révolutionnaire, le roman de Lola Lafon analyse par le biais d'une universitaire américaine venue enseigner en France, Gene Neveva, et chargée de rédiger un rapport pour l'avocat de la jeune femme, toute l'affaire d'un point de vue féministe, original et extrêmement fouillé. On est bien loin ici du syndrome de Stockholm couramment évoqué ou de la manipulation évoquée par les avocats de l'héritière.
   
   En outre, le roman imagine aussi la manière dont une jeune française, Violaine, chargée d'aider Gene Neveva, verra sa vie si tranquille et tracée d'avance, radicalement bouleversée.
   
   Des destins de femmes qui résonneront longtemps dans nos mémoires, un style percutant, des phrases soulignées à la pelle font de ce roman un indispensable.
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critique par Cathulu




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Syndrome de Stockholm, vraiment ?
Note :

   Dans les années 70, les Etats-Unis sont agités par des mouvements contestataires violents sur fond de guerre du Vietnam. Je me souviens, par exemple, des Panthères noires dont faisait partie Angela Davis. Dans "Merci, Mary, Patty", Lola Lafon explore le cas de Patricia Hearst, fille d’un magnat de la presse américaine, qui fut enlevée en 1974 par les membres du ALS (symbiose Libération Army : Armée de libération symbionaise) mouvement armée de la gauche révolutionnaire. Toute la population s’émeut et Patricia, blanche et innocente jeune fille, devient le sujet préféré de la presse jusqu’au jour où elle passe du côté de ses kidnappeurs et braque une banque avec eux.
   
   A travers ce récit Lola Lafon s’interroge : qu’est-ce qui peut être à l’origine de ce revirement ? Comment expliquer qu’un jeune fille socialement privilégiée puisse rompre avec son milieu, son clan familial, ses valeurs, pour épouser la cause de ses ravisseurs ? Dans cette quête, l’auteure associe à Patricia les figures de deux autres "victimes" : Mercy Short en 1690, Mary Jamison en 1753 qui, comme Patricia, préfèreront leur société d’adoption (les indiens) et seront alors considérées comme des ennemies voire des malades.
   Car le corollaire de leur choix est le suivant : elles cessent d’être victimes et s’attirent la haine de des bien-pensants, de ceux qui détiennent le pouvoir et deviennent un scandale que l’on souhaiterait effacer de la surface de la terre. Patricia est vue comme une icône par la jeunesse qui l'admire. Elle est alors dangereuse pour l’ordre social et le pouvoir établi.
    Patricia Hearst à son père : "Dis leur papa, que les vulnérables et une grande partie de la classe moyenne, tous seront au chômage dans moins de trois ans et l’élimination des inutiles a déjà commencé. Dis la vérité au peuple. Que le maintien de l’ordre et des lois sont l’occasion de se débarrasser des éléments prétendument violents, moi, je préfère dire lucides, conscients. J’aurais dû me douter que toi comme les autres hommes d’affaires, vous êtes parfaitement capables de faire ça à des millions de personnes pour conserver le pouvoir, tu serais prêt à me tuer pour les mêmes raisons. Ca prendra combien de temps aux blancs de ce pays pour comprendre que ce qu’on fait aux enfants noirs arrive tôt ou tard aux enfants blancs."
   
   Le roman de Lola Lafon soulève donc des thèmes passionnants traités avec subtilité, dans toute leur complexité.
   Si Mercy et Mary ne sont que des traces dans le roman de Lola Lafon, le cas de Patty est longuement analysé. L'écrivaine fait entrer dans le récit un personnage imaginaire, Gene Neveva, professeur américain venue enseigner en France, dans les Landes. Chargée par l’avocat de la famille Hearst de témoigner au procès de Patricia pour innocenter la jeune fille, elle doit défendre la thèse du lavage de cerveau qu’aurait subi la prisonnière sous l’influence de ses ravisseurs. Pour l’aider à éplucher les dossiers qui concernent l’affaire, elle engage une jeune française Violaine. Celle-ci en lisant les lettres de Patricia et en écoutant ses discours portera un regard neuf et dérangeant sur les raisons de la rupture de Patricia avec son milieu d’origine.
   Car, bien sûr, dire que Patricia a opté pour la cause révolutionnaire de son plein gré est dérangeant; elle a eu le regard dessillé par la misère qui régnait autour d’elle et dont elle n’avait jamais eu conscience. Dire qu’elle a reconnu dans ses parents des personnes qui ne raisonnent que par et pour l’argent même lorsqu’il s’agit de leur fille est déplaisant. Dire qu’elle a pris le parti du pauvre, de l’opprimé est gênant aussi. Même de nos jours, à propos de Patricia, l’on opte pour une explication qui satisfait tout le monde en évoquant le syndrome de Stockholm !
   "J’ai changé; j’ai grandi. J’ai pris conscience de pas mal de trucs et je ne pourrai jamais retourner à ma vie d’avant; ça a l’air dur, mais au contraire, j’ai appris ce qu’est l’amour inconditionnel pour ceux et celles qui m’entourent, l’amour qui vient de cette certitude que personne ne sera libre tant que nous ne serons pas tous libres."
   

   J’ai beaucoup aimé cette analyse qui se présente comme une enquête où l’on avance à petits pas, en déchiffrant des archives, en lisant des lettres, en étudiant des photos, en recoupant les témoignages mais aussi en écoutant son intuition.
   Les personnages de Gene Neveva et de Violaine sont complexes, bien campés, Lola Lafon a l’art du portrait et la structure du roman est basée sur cette transmission de personnage à personnage, de Gene à Violaine, de Violaine à la narratrice Lola. La multiplicité des points de vue évite une réponse trop simple à une question qui ne l'est pas.
   Pourtant, malgré ces qualités, j'ai trouvé que ces personnages fictifs, aussi crédibles soient-ils, faisaient tort au personnage central, Patricia. C'est le petit bémol de ma lecture, cette écriture en ricochets qui détourne du sujet, ce "vous" qui s'adresse à Gene et établit une distance. J'ai préféré le face à face direct et parfois conflictuel qui réunissait ou opposait Nadia Comencini et l'auteure dans "La petite communiste qui ne souriait jamais".
   
   Ceci dit, il y a des moments puissants dans ce roman, celui par exemple où le FBI et les forces spéciales de police prennent d’assaut, avec une violence inouïe, la maison des révolutionnaires sans avoir évacué les habitants du quartier, exposant des enfants, des femmes et des hommes innocents. Mais peu importe, ils sont noirs et pauvres !
   Ce qui me plaît dans les romans de Lola Lafon c’est qu’ils vont toujours plus loin que l’histoire qu’ils racontent, ils partent du fait divers pour dénoncer une époque, un milieu social, une idéologie, ils interrogent l’individu pour révéler le mal enfoui sous des dehors policés. Ici, dans "Merci, Mary, Patty", la violence de la société américaine et du capitalisme laisse les exclus dans le dénuement.C’était le cas avec "La petite communiste..." et cela s’avère aussi avec ce roman de la rentrée littéraire 2017 : "Mercy, Mary, Patty".

critique par Claudialucia




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