Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Glaise de Franck Bouysse

Franck Bouysse
  Grossir le ciel
  Plateau
  Glaise

Franck Bouysse est un écrivain français né en 1965 à Brive-la-Gaillarde.

Glaise - Franck Bouysse

Cantal, 1914
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   
   C'est le troisième roman de Franck Bouysse que je lis, le premier m'avait beaucoup plu, un peu moins le second mais avec Glaise j'ai retrouvé tout le plaisir éprouvé en lisant "Grossir le ciel".
   
   Le rendez-vous ? 1er août 1914 dans un village du Cantal au pied du puy Violent
   Les fermes en vingt-quatre heures se vident de leurs hommes. Chez les Lary c'est Victor le père qui part juché sur son vieux percheron que l'armée réquisitionne au passage, Marie sa mère et Mathilde sa femme devront faire face, heureusement il y a Joseph, un bon garçon de 15 ans. Les deux femmes et le garçon pourront compter sur Léonard leur voisin qui aide volontiers aux travaux des champs et qui n'est jamais avare de bons conseils et de tendresse pour Joseph.
   
   Chez les Valette la chanson est différente, Eugène le fils est parti, le père enrage que sa main accidentée l'empêche de partir, c'est un tordu, "Un type violent, sournois et envieux", tout doit plier sous sa main. Lorsque son frère l'instituteur, celui qui a réussi, lui envoie sa femme, Hélène, et sa fille, Anna, pour être à l'abri des combats, elles vont payer pour toute la rancœur qu'il a accumulée.
   
   Joseph malgré la désapprobation de sa mère, se rapproche d'Anna, ressent les émois d'un premier amour. Il leur faut se cacher de Valette étouffé par sa rancœur et qui tourne autour d'Anna.
   
   L'été s'avance, les saisons passent "le balancier d'une pendule répandait du temps en un lieu qui ne savait apparemment qu'en faire." et les nouvelles du front sont maigres. Les premiers morts du village font faiblir l'espoir d'une victoire rapide.
   
   Les sentiments des uns et des autres vont être nourris par ce temps qui passe, Joseph voit son "univers amputé de la part tendre de l'enfance." Il est contraint de "Devenir un homme avant l'âge d'homme".
   
   Valette lui le temps révèle tous ses défauts, sournois, envieux, frustré et plein de colère et de haine, il rend la vie impossible à Irène sa femme qui s'en venge sur Anna et sa mère.
   Les relations se tendent, la méfiance et la peur s'insinuent dans les têtes et l'amour fou éclate.
   
   Franck Bouysse est un excellent artisan, un faiseur d'histoires et de personnages.
   
   L'auteur aime les mots et son récit est nourri, rythmé, il sait donner de la pesanteur à son histoire, il prend son temps. Le lecteur pénètre derrière lui dans les fermes, on entend le vrombissement des mouches, on sent l'orage venir, l'air qui se raréfie. Il y a de la sensualité dans la description des amours mais aussi dans celle d'une nature pas toujours tendre.
   
   Un bon roman, servi par une écriture ample et parfaitement accordée au récit.
   
   Après "Grossir le ciel", voilà une seconde réussite qui fait plaisir et qui fait revivre un monde rural en perdition.
    ↓

critique par Dominique




* * *



L’aveugle bêtise humaine
Note :

   Août 1914 : la France se vide de ses hommes appelés à défendre l’intérêt supérieur de la nation comme indiqué sur les ordres de mobilisation. Du coup, les campagnes se désertifient alors que le travail des champs bat son plein. Seuls restent les femmes, les adolescents qui bientôt seront à leur tour appelés à rejoindre les rangs d’une boucherie qui s’enlise, ainsi que les vieux et les réformés.
   
   Depuis le départ des hommes de la famille, c’est sur Joseph, âgé de quinze ans, que repose la charge de la ferme ainsi que celle des terres du voisin et ami âgé de toujours, Léonard. Autour d’eux des femmes, épouses en proie à l’angoisse de voir leur homme ne jamais revenir, mères tourmentées à l’idée de perdre des fils aimés, sœurs espérant le retour d’un fiancé ou d’un amant. Et puis, Valette, réformé à cause d’une main mutilée et qui traite sa haine recuite et les échecs successifs de sa vie à coup de gnôle et de violence assénée aux bêtes de façon sournoise et répugnante. Valette, l’ennemi de la famille de Joseph depuis que le grand-père de celui-ci a acquis les terres qu’il convoitait, l’humiliant une fois de plus.
   
   Page après page, Franck Bouysse élabore un roman puissant, d’une écriture solidement classique, très travaillée. Un roman d’initiation pour Joseph qui découvrira l’amour avec la jeune fille réfugiée en compagnie de sa mère chez son oncle Valette depuis que le frère de ce dernier est parti au front. Un roman sur les rancœurs tenaces et la façon dont la vengeance finit toujours par trouver son chemin. Un roman sur l’inquiétude et l’attente entretenues par des autorités militaires qui font tout pour que la violence des combats et la probabilité d’un enlisement du conflit soient cachées à celles et ceux de l’arrière. Un roman sur l’aveugle bêtise humaine qui ne peut que conduire au drame. Un roman, aussi, en forme d’hommage à la puissance de ces paysages, à l’immuabilité des travaux agricoles qui doivent, coûte que coûte, se poursuivre faute de conduire à la catastrophe.
   
   Franck Bouysse signe un livre fort bien construit, captivant et qui sait rendre compte avec justesse et conviction de l’atmosphère si particulière d’un monde rural vidé de ses forces vives et dont les signes guerriers sporadiques témoignent de la violence ambiante par les décès annoncés ou les bêtes que l’on confisque pour nourrir des troupes affamées. Le roman d’un monde qui bascule à jamais pour chacun des acteurs d’un drame que tous ne font que subir.

critique par Cetalir




* * *