Lecture / Ecriture
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Un certain M. Piekielny de François-Henri Désérable

François-Henri Désérable
  Tu montreras ma tête au peuple
  Un certain M. Piekielny
  Evariste

François-Henri Désérable est un écrivain français, ancien joueur de hockey sur glace, né en 1987 à Amiens.

Un certain M. Piekielny - François-Henri Désérable

Agréable soirée
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   
   Vu à une "rencontre" écrivain-lecteurs, F-H Désérable assure le show. Un vrai talent. J'en ai vu des écrivains en rencontre. Ils sont rarement mauvais mais celui-ci était excellent. On passe une très bonne soirée. Il séduit tout le monde par sa culture et son aisance. Je n'hésite donc pas à prendre son dernier livre, celui qui est sur toutes les listes de sélection de nos prix d'automne.
   
   Vous savez sûrement déjà de quoi parle ce livre car il a bénéficié d'un lancement très avantageux, mais allons quand même : se trouvant un jour devant la maison où vécut Romain Gary enfant, l'auteur (FH Désérable) se met en tête de retrouver le M. Piekielny, voisin dont Gary parle dans "la Promesse de l'aube". Voisin notable en ceci qu'il incarne les millions de Juifs innocents assassinés par le nazisme et à qui l'enfant Gary avait promis de transmettre son souvenir à tous les grands de ce monde qu'il rencontrerait.. On sait comme Gary eut l'habileté de fonder lui-même sa légende dès cette "Promesse", et Piekielny y est associé.
   
   F-H. Désérable se fait du voisin une image qui n'est pas exactement celle que je m'en faisais moi. Je le voyais plus pauvre et plus vieux. Il le voit barbier, je le voyais rond de cuir, un quelconque employé aux écritures au fond d'un bureau poussiéreux... mais bon, c'est intéressant aussi de comparer les images différentes qu'un même texte fait naitre chez les différents lecteurs. Et Désérable va mener une vraie enquête policière, remuer ciel et terre pour retrouver la trace de ce voisin, qui n'aura sans doute pas survécu à la guerre mais avant cela, quoi ? Que lui sera-t-il arrivé ? Je ne vous livrerai bien sûr pas le résultat de son enquête et vous conseille même de bannir à jamais ceux qui le feront, mais je peux dire que la recherche fut menée sérieusement sauf à la fin, un point que j'aurais bien voulu, moi, voir élucidé, vous verrez par vous-même.
   
   Les qualités de ce "roman" tiennent à sa bonne connaissance d'un sujet littéraire (ce qui ne peut que plaire), à l'originalité du projet, au charme de la narration, à l'aura des personnages mis en scène, De Gaulle, JFK... Pour la caution culturelle, Gogol, Kafka, Cohen et d'autres Maitres sont évoqués, on est entre gens intelligents, mais sans tout de même que cela dépasse les limites d'une honnête culture générale. On est tenus aussi par un suspense qui file tout au long du livre : alors, qui était ce Piekielny et que lui est-il arrivé ?... On veut savoir et on a l'agréable sentiment de se cultiver en même temps.
   
   Les défauts... eh bien pour les défauts, il faut dire que pour moi, un écrivain doit inventer l'histoire qu'il raconte. Celui (ou celle) qui ne peut qu'utiliser des faits réels -qu'ils soient historiques ou relèvent du fait divers- ou raconter sa vie, est un auteur, mais pas un écrivain. C'est la distinction que je fais entre les deux termes. Pour l’instant, F-H. Désérable s'est toujours placé dans la première catégorie et je le regrette vivement. Pour moi, un écrivain doit produire un monde, pas utiliser un monde qu'il n'aurait pas créé. L'écrivain transparait dans ses écrits, il ne s'y met pas en scène. Jamais. Or là, nous avons les deux écueils. L'histoire, bien qu’aménagée, n'est pas inventée et l'auteur s'y met abondamment en scène, ne reculant pas devant un parallèle soutenu entre Romain Gary et lui-même. Ce qui n'est guerre modeste et beaucoup moins justifié qu'il ne semble le penser. Lors de la rencontre, il parle d'une quinzaine de page au total, vraiment, il a mal compté. Ce besoin irrépressible de parler de soi !... Quelle misère ! Sérieusement. Ou alors, le faire plus discrètement, se mettre dans des personnages. Vous en rirez sous cape et le lecteur n'aura pas ce sentiment gênant d’exhibition complaisante et bébête.
   
   Pour finir, notons tout de même qu'il y a derrière tout cela une réflexion (mais pas très poussée) sur le pouvoir de la fiction sur la réalité, les personnages réels ou de fiction, mais en cette même rentrée littéraire, Kamel Daoud a traité du sujet avec plus de sérieux, pour ne parler que de lui...
   
   Reste le style, l'écriture, loin d'être désagréables ou maladroits, il ne sont cependant pas remarquables. Il y a eu bien eu je crois, une tentative d'innovation consistant à répéter certaines phrases à l'identique, en passages plus longs que cela ne se fait ordinairement, mais le résultat est un peu contrariant. On ne peut s’empêcher de se demander si c'est bien fait exprès ou si des notes ont été recopiées deux fois... Je penche pour ma part pour la première solution mais je ne trouve pas l''effet heureux. Juste mon avis.
   
   Et pour en revenir à notre rencontre écrivain-lecteurs qui faisait mon point de départ, j'ai été amusée de constater que tout ce que l'auteur nous avait dit sur le ton du bavardage quasi impromptu, se trouvait écrit dans son livre, pas si impromptu que cela, donc. Ah oui, vraiment, un show bien rodé. On a passé une bonne soirée.
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critique par Sibylline




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Un certain M. Gary
Note :

    Un jour de mai 2014, par hasard, François-Henri Désérable se retrouve à Vilnius, en Lituanie. Cet ancien joueur de hockey sur glace doit y prendre une correspondance pour Minsk, où l'attendent ses amis, afin de célébrer un enterrement de vie de garçon. Mais un destin malencontreux prive le jeune homme de portefeuille, et donc, de billet pour Minsk.
   
    Le voilà par conséquent seul dans une ville inconnue, vaguement inquiétante, sans un sou et battant le pavé. Ses pas le conduisent dans une certaine rue Jono Basanavičiaus. Cela ne vous dit rien ? À lui non plus. Et pourtant, au n°18 de cette rue, il tombe sur une plaque commémorative, indiquant que c'est là qu'a vécu l'écrivain Romain Gary lorsqu'il était enfant. Aussitôt, des méandres de sa mémoire, surgit une phrase tirée de La Promesse de l'aube : "Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny..."
   

    Cette phrase semble alors le hanter, et prend vite des allures d'obsession : Désérable se met en quête de cette "petite souris triste", comme l'appelle Gary dans son livre. Qui était-il réellement, cet homme discret, à la barbe roussie par le tabac ? Gary en dit si peu sur son compte...
   
    Désérable, dès lors, compulse les archives locales, multiplie les séjours à Vilnius, interroge les voisins de l'immeuble, s'immerge dans l'histoire de la ville... Bref, il remue ciel et terre pour retrouver la trace de cet homme insaisissable. Si insaisissable, d'ailleurs, qu'il pourrait bien n'avoir existé que dans l'imaginaire du romancier le plus mystificateur de l'histoire littéraire...
   
    Si "La Promesse de l'aube" a fasciné des générations de lecteurs, émus par l'autobiographie romancée de cet écrivain à la mère aussi attachante qu'étouffante, bien peu, sans doute, se souviennent de M. Piekielny, ce petit homme effacé qui semble le seul à croire Mina Kacew lorsqu'elle annonce que son fils sera l'un des plus grands écrivains du siècle, et auquel Gary lui-même ne consacre que quelques lignes dans son ouvrage. François-Henri Désérable, lui, s'en souvient, ou du moins fait semblant de s'en souvenir, et décide de mener son enquête par tous les moyens pour reconstituer l'existence de cet énigmatique personnage secondaire, quitte, parfois, à broder lorsqu'il n'a pas suffisamment de matière.
   
    Le moins que l'on puisse dire, c'est que Désérable a du talent. À seulement trente ans, il possède une écriture bien affirmée (cela dit, on s'en doutait, pour être publié chez Gallimard, et dans la "Blanche", qui plus est), dynamique, un peu cuistre parfois, défaut compensé par une belle part d'humour qui donne lieu à des passages d'anthologie et des éclats de rire pour le moins inattendus (le repas chez les Kennedy en est un exemple savoureux).
   
    Son enquête sur le "fameux" Piekielny n'est peut-être pas toujours des plus fascinantes, d'autant qu'il tend parfois à tomber dans les clichés faciles (Piekielny est juif, donc Désérable l'imagine musicien, barbier, et surtout digne, très digne face à la barbarie nazie à laquelle il a sans doute, comme des milliers d'autres juifs de Vilnius à cette époque, été confronté), mais l'auteur parvient tout de même, au fil de ses recherches, à nous entraîner aisément dans la biographie moitié réelle, moitié fantasmée, de ce petit homme.
   
    Et surtout, il nous plonge avec délices dans la biographie d'un autre homme, un grand homme celui-là, Romain Gary, dont il connaît l'œuvre et la vie en détail, et qu'il parvient à restituer sous sa plume d'une manière passionnée et passionnante, nous donnant envie, plus d'une fois, de relire les œuvres de Gary / Ajar. Car c'est finalement peut-être lui, le véritable héros du livre, ce Roman Kacew devenu Romain Gary, et à qui Désérable redonne si bien vie, en particulier lorsqu'il évoque le passage de Gary dans "Apostrophes", analysant avec brio la panique de l'écrivain, qui redoutait à chaque instant d'être démasqué publiquement par Pivot.
   
    Alors certes, Désérable se perd un peu dans son roman, nous perd aussi un peu parfois dans ses trop nombreuses digressions, et se complaît sans doute un peu trop à parler de lui, de sa vie et de son œuvre, mais ce léger narcissisme ne gâche pas pour autant le plaisir du lecteur à suivre cette enquête chaotique, farfelue et, finalement, fort plaisante.

critique par Elizabeth Bennet




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