Lecture / Ecriture
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Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen

Viet Thanh Nguyen
  Le sympathisant

Le sympathisant - Viet Thanh Nguyen

Agent double
Note :

   Rentrée littéraire 2017
   Prix Pulitzer 2016, Prix Edgar du Meilleur Premier Roman 2016, finaliste du prix PEN/Faulkner
   

   1975 – Guerre du Vietnam – Chute de Saigon
   
   Né d’une mère vietnamienne et d’un père français, le narrateur de ce récit a toujours connu la situation de bâtard. Capitaine au service d’un général de l’armée du Sud Vietnam, il est, en secret, un agent double au service des communistes. Au moment de la chute de Saigon, quand il doit quitter précipitamment la ville pour les États-Unis, il emmène avec lui un de ses meilleurs amis, laissant au pays leur autre copain d’enfance. Mais une fois rejoint les États-Unis, il donne à travers des messages codés des informations aux communistes, par le biais de son camarade resté au Vietnam. Tout au long de sa confession, nous suivons ce terrible conflit, les actes de torture mais aussi la fuite, l’exil avec les boat people, les premiers temps au pays du capitalisme qui fascine tant le narrateur, la difficile condition de réfugié, la suite de la guerre dans ce Vietnam maintenant aux mains des communistes.
   
   Je me suis retrouvée en apnée dès les premières pages de ce magistral roman à couper le souffle et qui se lit d’une traite. Immersion dans la guerre du Vietnam –que je connaissais mal finalement, il m’a fallu me replonger dans les différents aspects du conflit pour mieux appréhender le roman-, ce livre est un formidable récit sur la guerre, sur ses atrocités, sur ses victimes, civiles comme militaires. "Les guerres se livrent deux fois, une fois sur le champ de bataille, une fois dans la mémoire", nous dit Viet Thanh Nguyen, habité par ce sujet depuis de nombreuses années.
   
   Ce livre est plus qu’un simple récit sur la guerre, il a une portée quasi philosophique aussi, en nous faisant réfléchir sur l’inhumanité des conflits et les lendemains qui déchantent. C’est aussi une formidable histoire d’amitié entre le narrateur et deux de ses amis d’enfance. C’est également l’occasion pour le romancier de revisiter ce conflit, du point de vue d’un binational.
   
   Un de ces romans qui marquent longtemps, en raison d’un récit super bien documenté, à l’écriture nerveuse, et à l’intrigue captivante. Une suite est prévue, qui aura la France comme cadre géographique, et dont le sujet sera la diaspora vietnamienne.
   
   Ce premier roman a été récompensé par de nombreux prix, dont le Pulitzer.
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critique par Éléonore W.




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Complexe, violent, féroce
Note :

   C’est la rage qui a poussé Viet Thanh Nguyen à écrire ce roman, par ailleurs récompensé du Prix Pulitzer 2016. Comme des centaines de milliers de leurs compatriotes, Viet Thanh Nguyen et ses parents durent fuir à pied les combats qui firent finalement tomber le Sud-Vietnam aux mains des communistes du Nord. Après un périple dantesque, ils trouvèrent enfin, et de justesse, le moyen d’émigrer au pays de l’Oncle Sam où le jeune Viet Thanh Nguyen débarqua à l’âge de quatre ans.
   
   C’est en regardant à dix ans une cassette du film Apocalypse Now que Viet Thanh Nguyen commença à objectiver et former une colère qui n’allait cesser de grandir. Une colère envers une Amérique blanche, raciste, celle qui a porté l’improbable Trump au pouvoir, celle qui veut faire croire que ce sont les immigrés intellectuellement et économiquement intégrés qui viennent voler les emplois des Américains blancs. Une colère qui trouva sa source en comprenant que le film de Coppola n’était qu’un hymne aux soldats américains devenus légitimes à massacrer des Vietnamiens anonymes et ridicules. Depuis, Viet Thanh Nguyen, qui enseigne à l’Université de Californie du Sud, n’a cessé d’œuvrer pour faire comprendre à ses lecteurs comme à ses étudiants que l’horreur avait frappé tous les camps et surtout celui des civils et qu’une frange conservatrice et raciste de l’Amérique Républicaine continuait de considérer les Américains d’origine asiatique comme des sous-Américains.
   
   Réunissant quantité de documents et de témoignages, Viet Thanh Nguyen a élaboré un roman complexe, violent, féroce et sans concession sur cette Amérique dont le Président actuel incarne le pire visage qui soit.
   
   Le narrateur, dont nous ne connaîtrons pas l’identité, est un jeune officier de l’armée sud-vietnamienne. Un homme dont la caractéristique est de ne jamais véritablement appartenir à un monde. Né d’un prêtre français qui a séduit et engrossé une jeune femme vietnamienne naïve, il n’est ni totalement jaune aux yeux des vietnamiens ni blanc à ceux des Américains avec qui il travaille. Pire, c’est un agent double œuvrant en fait pour l’armée du Nord. Alors que Saigon est en train de tomber, il reçoit l’ordre d’accompagner les restes d’une armée du Sud en déroute, de s’y installer avec eux aux USA et de les y surveiller.
   
   Sans cesse, notre homme semble naviguer entre divers mondes : celui d’un occident opulent dont il tire parti au mieux de ses intérêts ; celui des émigrés qu’il accompagne et dont il abuse la confiance tout en commettant pour eux des actes criminels ; celui des Communistes qu’il renseigne mais qui le regardent et le traitent avec une suspicion dangereuse.
   
   Viet Thanh Nguyen ne nous épargne rien de la violence d’une guerre qui se déplace des denses forêts vietnamiennes vers tantôt les décors de cinéma d’un Hollywood bien décidé à glorifier des Etats-Unis d’Amérique pourtant militairement vaincus, tantôt du côté des complots ourdis par des officiers émigrés revanchards qui ne rêvent que de soulèvement et renversement des Rouges, préparant d’hasardeuses opérations de reconquête depuis les USA.
   
   La grande force du roman de Viet Thanh Nguyen est de donner à voir un conflit qui fit des millions de victimes non plus seulement à travers le prisme déformant de la culture américaine dominante mais sous toutes ces facettes, y compris et surtout, les plus contradictoires.
   
   Un premier roman particulièrement dense, percutant, instructif bien que long.
   
    Clément BAUDE (Traduction): Lauréat du Translation Prize 2018 de la French-American Foundation

critique par Cetalir




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