Lecture / Ecriture
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Nos richesses de Kaouther Adimi

Kaouther Adimi
  L'envers des autres
  Nos richesses

Nos richesses - Kaouther Adimi

Il était une fois un libraire
Note :

   Prix Renaudot des Lycéens 2017
   
   Il aura fallu à l’auteure "un an à piocher dans les souvenirs d’Edmond Charlot, broder, imaginer" pour composer "Nos richesses", où le roman alterne avec l’enquête historique.
   
    Avant la Seconde Guerre mondiale, E. Charlot ouvrit au 2 bis rue de Charras, aujourd’hui rue Hamani, une petite librairie, “les Vraies Richesses”, clin d’œil à Giono : "un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la Méditerranée". Idéaliste engagé, il révéla de jeunes talents et Albert Camus ne fut pas le moindre. E. Charlot croyait au pouvoir des livres de rapprocher les hommes. Mais les difficultés économiques et la guerre d’Algérie eurent raison de son rêve. Décédé à Pézenas en 2004, il n’aura pas vu sa petite librairie transformée en boutique à beignets. Romans et poèmes n’en restent pas moins "Nos richesses" encore aujourd’hui car "Un homme qui lit en vaut deux" : ainsi E. Charlot accueillait-il le visiteur à l’entrée de sa librairie. Kaouther Adimi varie les situations énonciatives : elle invite le lecteur à un pèlerinage rue Hamani, prête voix aux petites gens du quartier qui en restituent la mémoire et imagine feuilleter les carnets de l’éditeur libraire. Elle orchestre ainsi une superbe ode à la littérature.
   
   E. Charlot se voulait un éditeur engagé et rassembleur, projetant de "faire venir des écrivains de tous les pays de la Méditerranée, sans distinction de langue ou de religion" et de "s’opposer surtout aux algérianistes". Soutenu par Jean Grenier il fit connaître Albert Camus en publiant Noces et L’Envers et l’Endroit, mais ne put éditer la trilogie de l’Absurde en raison de la pénurie de papier. Mobilisé à plusieurs reprises, il put compter sur l’aide de son épouse Manon, de son frère et d’amis. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, malgré de sérieuses difficultés financières, il ouvrit à Paris la librairie “Rivages” mais se heurta à la concurrence des éditeurs parisiens, lui, le "bouseux" d' Algérie. La faillite à Paris, et les “Vraies Richesses” deux fois plastiquées en 1961 le laissèrent au comble du désespoir. E. Charlot aura tout sacrifié à son projet : "l’édition a mené ma vie, elle me prendra femme et enfants" notait-il... Conquise dans le sang et les ratonnades, l’Indépendance a fracassé le rêve d’amitié entrez les deux rives auquel E. Charlot s’était consacré. Reste à apprendre leur passé tragique aux jeunes algériens nés en France. K. Adimi imagine alors la rencontre entre l’ancien employé de la librairie, Abdallah, et le jeune parisien Ryad chargé de la vider. Apprenant l’histoire sanglante, peu à peu "il ne se sent plus jeune". On comprend l’idée de l’auteure, née en 1986 à Alger. Mais la part romanesque de son récit reste la plus maladroite.
   
   "Nos richesses" à été également publié à Alger par les éditions Barzakh, à la librairie “l’Arbre à dire” qui s’est lancée grâce au succès du récit de K. Daoud, "Meursault contre-enquête". Une nouvelle librairie, comme une réincarnation des “Vraies Richesses” ? On le lui souhaite !
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critique par Kate




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Une déclaration d'amour à la littérature
Note :

   "Est-ce que les cachous ont une date de péremption ou sont-ils comme les livres impérissables?"
   

   L'Algérie le seul pays au monde où c'est l'état qui demande des comptes au peuple et non l'inverse.
   
   C'est ici, à Alger, en 1936 qu'Edmond Charlot ouvre, à 21 ans, une librairie "les vraies richesses" un petit local de 7 mètres sur 4. Une librairie qui vend du neuf et de l'ancien, mais qui n'est pas qu'un simple commerce, mais un lieu de rencontres, un lieu d'amitié. Edmond fait venir et édite des écrivains de tous pays de toute religion dont Albert Camus. Edmond est un passeur de livres.
   
   Algérie 2017, l'état dilapide l'argent du pétrole, le peuple a besoin de pain, pas de livres, vendons les bibliothèques et les librairies. Ryad arrive à Alger, une ville toujours agitée et bruyante, perpétuellement en train de vibrer, de se plaindre, de gémir. Lui qui n'a jamais aimé lire, a été embauché pour vider la librairie, ne rien garder, tout jeter, tout détruire, pour la transformer en une boutique où l'on vendra des beignets.
   
   Un livre à la construction originale, à travers les carnets fictifs, d'Edmond Charlot nous suivons de 1935 à 1961, en parallèle, l'histoire de cette librairie improbable et l'Histoire de l'Algérie, et souvent les deux sont liées. La seconde guerre mondiale, la mère patrie promet de ne pas oublier le jour de la victoire tout ce qu'elle doit à ses enfants de l'Afrique du Nord, les tirailleurs, de la chair à canon qui vont combattre pour une nation dont ils ne font pas vraiment partie. La censure et la difficulté pour obtenir du papier, les livres se font rares, les étagères presque vides. La joie de la libération et les espoirs vites refroidis par le massacre de Sétif et les drames qui s'en suivent, l'insurrection, le temps de la haine et de la peur. Les ratonnades à paris, des corps jetés à la Seine, il faut désinfecter la France.
   
   Une déclaration d'amour à la littérature à travers l'histoire de cet homme fasciné par les livres qui va faire d'une petite maison artisanale une entreprise d'édition submergée de commandes mais aussi hélas de dettes. Il va finir sa vie presque aveugle ne pouvant plus lire ni écrire à ses amis. Une écriture pudique qui laisse entrevoir la violence passée et le désarroi actuel dont souffre l'Algérie. un livre qui porte bien son nom car il est rempli de richesses.

critique par Yves Montmartin




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