Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Si rude soit le début de Javier Marias

Javier Marias
  Demain dans la bataille pense à moi
  Le roman d'Oxford
  L'homme sentimental
  Un cœur si blanc
  Comme les amours
  Ton visage demain (1) Fièvre et lance
  Ton visage demain (2) Danse et rêve
  Littérature et fantôme
  Si rude soit le début

Javier Marías Franco est un écrivain et éditeur espagnol, né à Madrid en 1951.

Si rude soit le début - Javier Marias

Que le pire reste derrière nous
Note :

   A l’image de ses romans et des personnages qui y tournent comme des insectes enfermés dans un bocal, une sorte de micro-monde contre les parois transparentes duquel ils ont plus ou moins conscience de buter, Javier Marias aime donner à ses productions littéraires des titres énigmatiques, interpelant.
   
   Le titre de son dernier livre est tiré d’une citation de Shakespeare : "Si rude soit le début, le pire reste derrière nous". Une phrase troublante vis-à-vis de laquelle notre réaction immédiate serait probablement d’exprimer surprise et désaccord car qui sait si le pire ne serait pas à venir ?
   
   Alors, au fil de presque six-cents pages denses comme Marias aime à les compiler, malaxant les pensées, les doutes, les malaises de ses personnages avec un soin maniaque, ne leur laissant pas la moindre échappatoire, l’auteur va s’employer à nous faire prendre conscience que, pour survivre, pour aller de l’avant, pour vaincre l’angoisse de l’inconnu, l’Homme n’a d’autre choix que de considérer que "le pire reste derrière nous".
   
   1980 : voici cinq ans seulement que le Général Franco est mort. Madrid bouillonne d’un désir de vivre, de repartir de l’avant après des décennies d’obscurantisme, de terreurs et de règlements de comptes odieux. Les lois d’amnistie ont été décrétées, seul expédient possible pour effacer toutes les ardoises et réapprendre à vivre pacifiquement ensemble. Toutefois, dans cette Espagne encore très catholique, le divorce reste interdit. La loi ne sera votée qu’un an plus tard, au grand soulagement d’innombrables couples.
   
   C’est dans cette capitale et ce pays en pleine transformation, vibrant d’un désir d’avancer, que le jeune Juan de Vere, tout juste vingt-trois ans, doit trouver sa place. Grâce à ses parents, le voici embauché comme secrétaire d’un scénariste et réalisateur célèbre, Eduardo Muriel. Un homme borgne dont l’œil mort est en permanence recouvert d’une coque en plastique ; un homme qui semble devoir et vouloir voir le monde, réel ou celui qu’il imagine dans ses films, avec un champ de vision restreint, occultant ce qu’il ne veut plus voir.
   
   Du fait de l’exigence de Muriel, Juan va de fil en aiguille devoir résider dans l’appartement familial de son patron et observer malgré lui la façon odieuse, méprisante, salissante dont Muriel traite son épouse, Beatriz. D’assistant, de Vere devient également peu à peu le confident de son patron, puis l’observateur et l’accompagnateur d’un ami médecin du couple que Muriel l’a chargé de tracer en permanence avant de lui rapporter en détail son comportement avec les femmes.
   
   Subrepticement, entraîné malgré lui dans un climat malsain et intrigué par les fantasmes qui semblent habiter les aînés qu’il côtoie, Juan devient un enquêteur qui tente, le jour, de comprendre ce qui a pu pousser les deux époux à vivre comme il peut le voir quotidiennement, la nuit venue de déceler en quoi le médecin qu’il a en charge d’accompagner est le salaud que tout le monde lui décrit.
   
   Plus les découvertes se succèdent, plus le poids du franquisme remonte, plus l’impossibilité à pardonner ce que l’on garde au plus profond de soi se fait jour. Car comment pardonner ce que l’on garde secret quand ce secret est bien le pire resté derrière nous, celui qui empêche de se réaliser, qui continue de pourrir l’existence et celle de ceux qui nous entourent ?
   
   Javier Marias nous entraîne au cœur de ces enquêtes qui sonnent comme autant de drames personnels, familiaux, politiques et sociétaux dans une Espagne encore empuantie par des relents du franquisme.
   
   Un roman magistral, complexe, profond.
   ↓

critique par Cetalir




* * *



Asi empieza lo malo
Note :

   Wahou m'exclamai-je en terminant, hors d'haleine, le vertigineux dernier chapitre du roman. Chic, pensai-je, quelques jours auparavant, en m'emparant de ce livre réservé pour moi à la médiathèque. Une bête de belle épaisseur, présage de lecture consistante, d'où ma joie intérieure. Même pas atténuée par la nouvelle que deux autres usagers avaient réservé le livre, et en conséquence impossibilité de prolonger le prêt. Etant une fille positive, j'en ai conclu, non que j'allais devoir lire ce pavé fissa, mais que cet auteur avait des fans locaux, et en ai profité pour demander à la médiathèque l'achat de deux autres titres de Javier Marias.
   
   Comme pour mes auteurs chouchous (oui, encore un) j'ai foncé sans regarder la quatrième de couverture (très bien faite, d'ailleurs), et me suis régalée. De toute façon, l'histoire -quoique palpitante, peut se résumer courtement.
   
   Madrid, 1980. Peu après la mort de Franco. Juan De Vere, 23 ans, assiste Eduardo Muriel, réalisateur de films, marié à Beatriz. Pour ses recherches, il passe de plus en plus de temps dans l'appartement du couple, devenant inaperçu, et découvrant l'inexplicable détestation de son employeur à l'égard de son épouse. Par ailleurs, Eduardo lui confie une enquête sur un de ses amis, le docteur Van Vechten, dont le comportement aurait été insupportable.
   
   Deux questions prégnantes durant tout le roman : qu'a donc fait le docteur, et quand? Pourquoi cette haine à l'égard de Beatriz?
   
   Mais quel roman! Javier Marias est un maître de la narration. Le jeune Juan - de nos jours plus âgé et père de famille- est à la fois naïf et curieux. Il sera témoin ou acteur de scènes absolument fascinantes, qui auraient pu se révéler de mauvais goût, mais croyez-moi, non, jamais.
   
    D'accord, l'auteur, comme d'habitude, emmêle son lecteur dans des phrases longues, à incises et parenthèses, usant d'échos au fil du texte, mais ce n'est pas un problème. Toujours il garde son lecteur vigilant, participant lui aussi à ces grands questionnements sur "l'oubli et le pardon" (et pas uniquement relativement au franquisme), et la "passion et la haine".
   
   Explication du titre
    "Si rude soit le début, le pire reste derrière nous, voilà ce que dit la citation de Shakespeare que Muriel avait paraphrasée pour se référer à l'avantage, au bien-fondé de renoncer à ce que l'on ne peut savoir, de se soustraire au bruit de fond de ce que l'on nous raconte tout au long de la vie, d'autant plus que ce que nous vivons et ce dont nous sommes témoins ressemble parfois davantage à une histoire que l'on nous raconte, à mesure que cela s'éloigne de nous, que cela se ternit au fil du temps, s’estompe, tandis que s'égrènent les jours, ou s'embue, non que nous commencions à douter de son existence (même si cela peut nous arriver) mais plutôt que cela perd de sa couleur et se racornit. Ce qui était important ne l'est plus, ou ne l'est que très vaguement, et pour lui reconnaître la moindre importance, il vous faut faire un réel effort; ce qui nous semblait crucial s'avère insignifiant, et ce qui nous a gâché la vie nous paraît un enfantillage, une exagération, une sottise. Comment ai-je pu me mettre dans un état pareil et culpabiliser à ce point? Comment ai-je pu...(...) (Pages 419 à 421)
   
    "Chacun de nous est une masse dans l'océan que les autres évitent ou vers laquelle ils se dirigent ou contre laquelle ils se heurtent."
   

    Si rude soit le début, le pire reste derrière nous... Thus bad begins and worse remains behind. Hamlet, Acte III, scène 4

critique par Keisha




* * *