Lecture / Ecriture
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Sur la route de Babadag de Andrzej Stasiuk

Andrzej Stasiuk
  Par le fleuve
  Dukla
  Contes de Galicie
  Sur la route de Babadag
  Fado
  Taksim
  Pourquoi je suis devenu écrivain
  Un vague sentiment de perte

AUTEUR DES MOIS DE FÉVRIER & MARS 2018

L’écrivain, poète et journaliste polonais Andrzej Stasiuk est né en 1960 à Varsovie.

Après des études chaotiques puisqu'il fut successivement renvoyé d'un lycée professionnel, d'une école technique et d'une école professionnelle, A. Stasiuk a participé aux activités du Mouvement pour la liberté et la paix au début des années 1980.

Il a déserté l'armée, passé un an et demi en prison. En 1986 il quitte Varsovie et s'installe à Czarne, et quelques années plus tard à Wołowiec dans le Beskid Niski.

Considéré comme le chef de file de la littérature polonaise contemporaine, il collabore à diverses revues littéraires et culturelles. Il est l'auteur d'articles de presse, publiés dans "Tygodnik Powszechny", "Gazeta Wyborcza", "Tytułu", "Ozone", "Frankfurter Allgemeine Zeitung" et d'autres magazines.

Outre des recueils de poésie et quelques pièces de théâtre – dont une seule a été traduite en français (Les barbares sont arrivés, Éditions théâtrales avec France Culture, 2008), il est l’auteur d’une quinzaine de livres dont quatorze sont traduits en français et en d’autres langues.

Avec sa femme Monika Sznajderman, il dirige la Maison d'édition Czarne, spécialisée dans la littérature d'Europe centrale.

Il est apparu dans le film Gnoje (1995) de Jerzy Zalewski, une adaptation du Corbeau blanc..

Le 26 janvier 2018, l'album studio Mickiewicz - Stasiuk - Haydamaky a été enregistré avec le groupe ukrainien Haydamaky. Vous trouverez facilement sur le net si vous voulez l'entendre.

Sur la route de Babadag - Andrzej Stasiuk

Le but est dans le voyage
Note :

   Titre original : Jadąc do Babadag
   
   Enrichissons avec lui le club des écrivains-voyageurs, convoquons un Nicolas Bouvier, un Sylvain Tesson, pour ne parler que des plus récents, et partons pour un bout de chemin en la compagnie d'Andrej Stasiuk. La route, nous la ferons en train, en voiture, un bus, en vélo, camion, charrette ou même à pied, s'il le faut, mais nous irons. Nous irons vers des gares ouvertes sur rien. Rien qu'une route. Des auberges immuables, des tavernes où la lumière n'entre pas (mais l'alcool frelaté, si), des chemins où l'ennemi s'appelle chiens errants, ou froid aussi, ou chaleur de four au contraire, nous sommes en climat continental. Le plein hiver est trop froid, le plein été trop chaud.
   
   Nous irons. Andrej Stasiuk a une carte, une vieille, en papier, illisible sur les pliures. Je n'en avais pas. Je scanne et agrandis celle que nous offre la couverture, c'est la seule de l'ouvrage – et c'est bien dommage- mais ce sera pour constater qu'elle ne nous sera pas d'une grande aide, la plupart des ville évoquées n'y figurant pas.
   
   Nous irons, souvent attirés par les frontières, les passant, les longeant, les repassant à un autre endroit ou au même. Nous avons vu toutes sortes de douaniers. Nous connaissons leur façons de faire et de penser. Nous les craignons un peu, mais pas trop. C'est du temps perdu, des bakchich discrets sous d'amples explications, un micro despotisme qu'il ne faut pas froisser, et c'est tout. Quant aux frontières, quand on connait leur Histoire, on peut comprendre qu'ils n'y croient pas plus farouchement que cela.
   "J'ai compté les tampons sur mon passeport. Cent soixante-sept en sept ans environs, mais en vérité, ils auraient dû être plus nombreux, car quelques fainéants n'ont pas eu envie de se bouger." (…) "Oui, cent soixante-sept tampons, et si l'on ajoutait les non-apposés, cela ferait sûrement deux cents. Rouges, violets, verts, noirs, estompés, avec des ajouts au stylo-bille, avec des images d'antiques locomotives, d'automobiles, avec d'enfantines silhouettes d'avions et de bateaux, car tout ceci recèle en soi une part d'enfantillage (…) Côté sérieux, zéro."
   

   Quatorze voyages, quatorze textes. On ira partout : la Moldavie, la Hongrie, la Roumanie, l'Albanie, l'Ukraine, La Pologne, la Slovaquie, la Slovénie, l'Autriche, la Croatie, la Serbie, la Bulgarie... Tous ces pays de la Mittel Europa qui ont connu des siècles si mouvementés, et si violents ! On partira, une fois dans un sens, une fois dans l'autre, sans but ni projet ou alors, vague et secondaire. On visitera la ville natale de Cioran, on cherchera les pas de Jakub Szela, la tombe du roi, des Tziganes... On aime convoquer le passé, tant légendaire qu'historique. On ne visitera pas les musées, on ne s'extasiera pas sur les paysages, on ne tentera pas de définir les caractéristiques des populations... Mais on aime observer les monnaies, pièces et billets, les tampons officiels, on l'a vu. On fréquentera les petites gens parmi lesquels on semble à l'aise et accepté. On verra les effets de la misère. On observera même les animaux. "Oui, mon Europe est remplie d'animaux" Vaches, bœufs, chevaux, moutons, buffles chiens... On n'a pas de "théorie du voyage". On avance. A peine arrivé, où que ce soit, on songe au départ. On ne sait pas rester en place. On ne dit pas pourquoi. Le sait-on ? En tout cas, on ne le cherche pas.
   
   Andrej Stasiuk n'est pas seul, mais il n'en parle pas. Parfois, à l'ombre d'une phrase, on devine l'ombre d'une présence, une femme, m'a-t-il semblé. Mais c'est à peine. Rien n'en est dit. Il ne parle pas beaucoup de lui même non plus, en dehors de relater ses déplacements.
   
   Quand il sera rentré, Stasiuk écrira ces récits que nous sommes en train de lire. "Au retour, je déniche des livres, je questionne des gens, j'entasse des bribes d'information et je vérifie où j'ai réellement été. Cela ne donne pas grand chose car tout devient encore plus étranger et fait penser à un rêve rêvé à l'intérieur d'un rêve. Je dois regarder mon passeport pour être sûr que ces pays étrangers existent."
   

   Et puis, surtout peut-être, Andrej Stasiuk a une belle écriture.
   "On sent l'eau partout, et la terre spongieuse et lourde s'incurve sous le poids du ciel. Les villages ressemblent à des ilots jaunes en pierre. Le monde colle à l'horizon et, vu de loin, tout se réduit à une ligne plane." (209)
   "Je m'étais dit que le ciel, dans ces contrées, aurait pu émettre un son métallique si on avait frappé dessus."

   Alors, nous irons.
   Et Babadag ? Me direz-vous ? Ah oui, on vous a laissé supposer que cela pouvait être le but de ces voyages, mais voyons, le temps d'arriver là, vous avez bien compris qu'il n'y a pas de but... final. Le but est dans le voyage.
    ↓

critique par Sibylline




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14 Nouvelles
Note :

   « Andrzej Stasiuk est né à Varsovie en 1960. Militant pacifiste dans sa jeunesse, il passe deux ans en prison pour avoir refusé de faire son service militaire, expérience qu’il racontera plus tard dans Mury Hebronu (Les Murs d’Hébron). Après avoir travaillé pour des journaux clandestins au temps de Solidarité, il quitte Varsovie en 1986 et s’établit dans un petit village à l’extrême sud de la Pologne. En 1996, il y fonde avec Monika Sznajderman, sa femme, la maison d’édition Czarne. En 2005, il reçoit le prix Adalbert Stifter ainsi que le prix Nike, équivalent polonais du prix Goncourt. »
   
   Polonais donc, on pourrait qualifier Andrzej Stasiuk de « Nicolas Bouvier de l’Europe de l’Est » ! Comme Nicolas Bouvier il a cette capacité à saisir des détails insignifiants d’un lieu, de personnages, de moments d’un voyage, à les saisir et à nous les donner comme preuves intangibles d’une réalité proprement indescriptible. Comme l’art d’une description en creux ; définir les « autour », les à – côté, pour mieux faire sentir l’insaisissable. Mais de l’Europe de l’Est (ou celle qu’on appelait ainsi avant la chute de Mur – vous savez ce fameux mur en ex-RDA), exclusivement de cette Europe là qui semble obnubiler notre Andrzej Stasiuk.
   
   Romancier il n’est point. Sur les quatre ouvrages lus à la file aucun ne raconte une histoire complète, continue. Ce sont toujours des fulgurances. De lieux, de pays ou de personnages. De courts chapitres qui souvent constituent un tout, à relier, ou pas, au reste. Quant au style, il est remarquable. Peut-être aussi est-il remarquablement traduit ? En tout cas la lecture d’Andrzej Stasiuk est une lecture exigeante. De par les sujets, les thèmes abordés et par la sophistication de son écriture. A contrario on dira que ses ouvrages ne sont pas des « page – turners » !
   
   14 Nouvelles dont une très longue dernière, éponyme. Nous sommes avec ce « Sur la route de Babadag » dans la même veine que « Fado », c’est-à-dire tendance « road movie », relations d’émotions du voyage, d’un écrivain « on the road ». Et là encore c’est l’Europe Centrale et Orientale qui en est la véritable vedette : ex – Yougoslavie, Albanie, Moldavie, Pologne, Roumanie, Hongrie, … tous ces pays qui font partie de notre espace européen et que nous méconnaissons avec constance ! Tiens, ne serait-ce que cet extrait tiré de la nouvelle « Moldova »
   
   « Le pays mesure trois cents kilomètres environ à l’endroit le plus long et cent trente environ à l’endroit le plus large. Le passage de Leuseni est en béton gris et il est désert. La femme en uniforme prend les passeports et disparait pendant une quinzaine de minutes. Ne passent ici que les Moldaves et les Roumains, et certainement personne par plaisir. »
   

   Personne par plaisir ? Pourtant « Moldavie » finalement ça me fait rêver. Ca m’évoque « Le sceptre d’Ottokar », un merveilleux album de Tintin. Ca m’évoque cette architecture… paysanne ( ?) qui m’avait surpris à Bratislava, la capitale de la Slovaquie. Une architecture toute simple, en vastes arrondis… Mais pourquoi je vous raconte ça, moi ?!
   
   Babadag, au fait, ce n’est pas une faute pour Bagdad (comme j’avais pu naïvement l’imaginer avant d’avoir le livre en main), Babadag est une ville roumaine, dans le delta du Danube. Où l’on trouve… ? Des Tziganes ! (comme dans toute l’Europe à vrai dire) Les Tziganes, un des sujets récurrents de Stasiuk. Comme nous, Stasiuk ne les comprend pas. Mais lui en tout cas, il est fasciné par eux. Il est vrai qu’entre l’ultra-conformisme de la société post-communiste et la fantaisie tzigane…
   
   L’ouvrage est décousu, parcouru de digressions, et pourtant vous avez l’impression d’en savoir beaucoup sur ces sociétés auxquelles on s’intéresse si peu par ici. Lisez Andrzej Stasiuk, vous aurez une idée de toutes les connaissances qui peuvent vous manquer. Si proches, si lointaines…

critique par Tistou




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