Lecture / Ecriture
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L'amas ardent de Yamen Manai

Yamen Manai
  La sérénade d'Ibrahim Santos
  La marche de l'incertitude
  L'amas ardent

Yamen Manaï est un écrivain tunisien né en 1980.

L'amas ardent - Yamen Manai

Récit implacable
Note :

   Je crois que je n'ai pas lu "L'amas ardent" de Yamen Manai au bon moment, avec un esprit embrumé par les contraintes professionnelles ardues. Si j'adore toujours la plume légère et intelligente de l'auteur, je n'ai pas retrouvé l'extase de "La sérénade d'Ibrahim Santos" ou la douceur et subtilité de "La marche de l'incertitude". D'où ce sentiment de frustration parce que "L'amas ardent", même s'il est plus grave et politique que ses deux copains, est un roman qui mérite d'être lu !
   
   Dans le village de Nawa, les habitants sont paisibles même s'ils manquent de tout : il faut faire des kilomètres pour récupérer de l'eau, chercher de la nourriture. Les vêtements, plus proches de guenilles, tiennent sur les corps à bout de ficelles. Au village de Nawa, les abeilles du Don vivent elles aussi en toute quiétude : elles tapissent leur ruche de miel succulent, trésor qui caresse les corps et les cœurs. Mais, au village de Nawa, les envahisseurs veillent, parfois par religiosité, souvent par animalité. Et la guerre sommeille.
   
   "L'amas ardent" vaut la lecture autant par l'intrigue qui décompose les étapes de décérébration puis d'aliénation mentale menées par les fondamentalistes musulmans, que par le style métaphorique de la description de tout conflit (tantôt animalier, tantôt humain, tantôt philosophique). Pas à pas, on y lit la lente déroute d'une république gangrénée par des énergumènes patentés à imposer l'ultime Loi.
   
   Récit implacable, très bien écrit avec une plume acerbe et pleine de joie, "L'amas ardent" retrace, comme tant d'autres avant lui, les conditions de montée des extrémistes de tout bord : une population en souffrance, une jeunesse au chômage galopant et à l'avenir incertain, une ascension sociale très limitée voire inexistante. Il ne s'agit pas de se tourner uniquement vers les pays du Maghreb (en particulier la Tunisie dont Yamen Manai est natif) pour constater que le risque d'explosion sociale guette tous les pays (en particulier la France).
   
   L'amas ardent s'achève sur une note pleine d'espoir : la confiance en une perle qui renforcera la cohésion de toutes les autres. Très joli !
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critique par Philisine Cave




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Deux luttes à mort
Note :

   Voici un roman qui a convaincu bien des jurys littéraires : Prix Comar d’Or, Prix des cinq continents de la Francophonie, Grand Prix du Roman Métis, Prix Maghreb de l’ADELF et enfin Prix Lorientales 2018. A cela sans doute une raison essentielle : un récit en forme de conte oriental aux sens multiples servi par une écriture simple et assez lumineuse.
   
   Quelque part dans un pays de langue et de culture arabe qui pourrait porter bien des noms qui font la douloureuse actualité, deux drames viennent troubler profondément un équilibre instable. Drame d’abord personnel mais à la portée universelle cet apiculteur, le Don, un ascète qui ne vit que pour le bien-être de ses chères abeilles avec lesquelles il entretient une relation d’une profonde osmose. Ce dernier vient en effet de trouver l’une de ses ruches totalement ravagée. Il ne tardera pas à découvrir que derrière les milliers de cadavres horriblement mutilés de ses insectes adorés se cache un redoutable prédateur : le frelon asiatique arrivé dans les malles du tout nouveau détenteur du pouvoir. Avec ce dernier, porté par une révolution qui fit tomber de façon violente le précédent tyran pour porter à sa place un personnage aux mœurs délétères sous couvert de stricts préceptes religieux, ne va pas tarder à s’annoncer une nouvelle menace. Celle des fous de Dieu, ces barbus armés jusqu’aux dents qui sous le fallacieux prétexte de la charité dissimulent à peine une seule ambition : placer sous leur coupe tout un pays en égorgeant et supprimant toutes celles et ceux qui tenteraient de s’opposer à leurs velléités.
   
   Deux luttes à mort s’engagent alors. Celle du Don qui n’aura de cesse de traquer le redoutable frelon et de trouver une parade permettant à ses abeilles de résister. Ce sera l’amas ardent, une technique mise au point par les abeilles japonaises qui forment au-dessus du prédateur venu reconnaître la ruche à attaquer un amas dont la température s’élève alors jusqu’à tuer le frelon ennemi, juste en-dessous de la température de survie des abeilles elles-mêmes. L’autre combat qui lui aussi va nécessiter de se regrouper pour vaincre sera celui d’une société crédule ayant porté le Mal absolu en son sein en croyant naïvement à son propre bien-être. En effet, depuis que les barbus fanatiques ont pris le pouvoir, la vie est devenue un véritable enfer. Deux combats qui finiront par se rejoindre lors d’une scène finale aussi terrifiante que symbolique.
   
   Sans être un roman de première importance, le livre ne manque pas de nous interpeler sur les risques de toute dérive alors que le monde entier semble peu à peu basculer vers toutes les formes d’extrémisme porteuses, par définition, de beaucoup plus de maux et de désastres que d’illusoires bienfaits promis aux crédules et aux naïfs. A méditer…

critique par Cetalir




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