Lecture / Ecriture
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Lettres d'Ogura de Hubert Delahaye

Hubert Delahaye
  Lettres d'Ogura

Lettres d'Ogura - Hubert Delahaye

L'Asiathèque
Note :

   "C'est un monde en miniature non loin de Kyoto, où une vingtaine de maisons se serrent sur l'ubac d'un seul côté de la route qui ne mène nulle part, afin de laisser place à une vingtaine de rizières grandes comme la main. On les inondera bientôt, avant le repiquage, et les grenouilles folles de joie sortiront de la rivière pour y faire leur vie et leurs têtards." (4ème de couverture)
   

   L'Asiathèque est, comme son nom l'indique, un éditeur spécialisé dans les ouvrages d'apprentissages des langues d'Asie. Mais la maison publie également des romans et des nouvelles d'auteurs locaux et des petits textes d'auteurs français connaisseurs des pays d'Asie dans la jolie collection Liminaires. Ce fut le cas avec le très beau "Halabeoji", de Martine Prost ; c'est de nouveau réussi avec "Lettres d'Ogura". Cette fois-ci, le Japon. Mais pas celui qu'on nous montre partout, ultra-connecté, moderne, à la pointe du progrès. Hubert Delahaye s'intéresse à un petit village et plus particulièrement à une vieille dame qui y habite. Comme chez nous, ce village éloigné est déserté par les jeunes, des maisons sont abandonnées et ne restent quasiment plus que des vieux voire des très vieux qui s'aident, se parlent.
   
   Le texte est beau, lent, très lent, contemplatif, décrivant admirablement la nature, la faune et la flore. Il colle parfaitement au rythme de vie du village. Dès le début je suis sorti de mes lectures habituelles et me suis retrouvé plongé dans un monde qui n'a pas mes codes. C'est troublant parce le texte n'est pas écrit par un Japonais et que pourtant tout pourrait le faire croire. Cent-vingt pages de zen, de calme, de beauté, de fréquentation de cette vieille dame charmante qui ne se plaint pas. Cent-vingt pages positives teintées d'un léger humour qui font sortir du quotidien.
   
   Belle collection à la couverture et la mise en pages soignées qui a les bonnes idées d'abord d'insérer dans le texte français des mots écrits en japonais, non pas que je les comprenne, mais ça permet d'entrer encore plus dans le monde décrit par Hubert Delahaye et ensuite de n'être pas chère. Si vous ne connaissez pas encore L'Asiathèque -ce n'est pas bien parce que j'en ai parlé, toujours conquis (Le phare, Histoire de dame Pak, L'art de la controverse, Halabeoji, Le magicien sur la passerelle)-, passez le cap, regardez attentivement le catalogue et n'hésitez pas à en parler à votre libraire préféré(e). Je me permets ce conseil, car j'ai toujours eu un peu de mal avec la littérature asiatique -et particulièrement la japonaise- et grâce à L'Asiathèque entre autres -mais aussi Intervalles-, j'apprends à la connaître et à l'apprécier.
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critique par Yv




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La voix des vieux
Note :

   "On ne trouve à Ogura que quatre noms de familles, à parts égales. Il n'y a pourtant nul danger d'endogamie, tant les anciens se souviennent des lignées et veillent à la bonne marche des filiations. Ce sont des noms vieux de siècles, dont on est fier et qui remontent à une époque où la plupart des Japonais n'avaient pour identité qu'un prénom. Quelques anciens en sont les dépositaires officiels, mandatés par des tablettes de bois où ces noms sont inscrits. C'est là l'héritage d'ancêtres qu'on ne remerciera jamais assez de leur passage sur terre, eux dont la vertu a rendu le monde habitable et grâce à qui on est là".
   

   Si vous êtes des fidèles de ce site, vous savez que j'aime les textes asiatiques minimalistes, qui ne racontent pas grand chose, mais le font très bien, dans une langue épurée et ciselée.
   
   Les lettres d'Ogura n'ont pas été écrites par un Japonais, mais par un fin connaisseur du pays. Comme le précise l'éditeur "Chaque fois les textes se fondent sur une expérience directe et authentique et incitent le lecteur à l'ouverture d'esprit et à la réflexion".
   

   Ogura est un petit village japonais, dans la région de Kyoto, loin des grandes métropoles. Il est en voie d'abandon, les jeunes partent, seuls restent les vieux, gardiens des traditions et des histoires. On y a gardé un mode de vie respectueux des traditions et des valeurs des anciens. Le récit se déroule autour d'une vieille dame de quatre-vingt-six ans et de son quotidien.
   
   Elle a une grande connaissance du village, de ses us et coutumes et bien sûr des habitants. Sa vie est faite de petits gestes, elle maintient ce qu'elle peut, pense à ses enfants au loin, à ses voisins, décrit ses habitudes, l'environnement, en bref tout ce qui a constitué sa vie depuis longtemps.
   
   "Plus les mérites augmentent et mieux les enfants sont protégés. C'est simple. Le rite habituel n'est pas compliqué. Il consiste à offrir quelques fleurs, à planter éventuellement quelques bâtonnets d'encens dans la cendre d'une petite urne, ou à déposer quelques fruits ou pièces de monnaie sur un plateau devant les statues. Ensuite, l'encens monte vers le ciel, on murmure sa supplique en frappant dans ses mains et en y croyant très fort."
   

   C'est lent, c'est beau, jamais ennuyeux. Le texte est parcouru d'un humour léger et on sent l'observateur occidental plein de respect et de bienveillance pour ce monde encore préservé et hors du temps.
   
   "Le soir s'avance. S'il faisait encore jour, elle mettrait un châle et retournerait devant l'entrée de la maison pour regarder la montagne. Après, elle se sentirait mieux. La magie opère chaque fois. Tout ce qu'elle y voit est à elle. La montagne lui appartient et elle en fait partie".
   

   L'insertion de caractères japonais dans le texte ajoute au dépaysement. Une belle collection que je me promets de suivre.
   
   L'auteur a passé sa vie professionnelle au sein du Collège de France dans le domaine de la sinologie. Il a été attaché à la Chaire d'histoire sociale et intellectuelle de la Chine de Jacques Gernet, puis aux Instituts d'Extrême-Orient en tant que maître de conférences.

critique par Aifelle




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