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Celui qui va vers elle ne revient pas de Shulem Deen

Shulem Deen
  Celui qui va vers elle ne revient pas

Celui qui va vers elle ne revient pas - Shulem Deen

Témoignage
Note :

    Prix Médicis Essai 2017
   
   C’est par cette phrase, "Celui qui va vers elle ne revient pas", que l’on désigne ceux qui auraient choisi la voie de l’hérésie pour quitter le giron de la religion juive. Une façon de dire qu’une fois l’incompréhensible décision prise de partir, tout retour sera interdit. Une sortie définitive.
   
   C’est cette issue que nous raconte Shulem Deen dans un récit autobiographique à la fois terrible, édifiant et poignant. Juif de l’Etat de New-York, il est élevé dans une famille de tradition hassidique modérée.
   
   A treize ans, comme tous les garçons, il doit faire le choix de ses études. Parce qu’il est un peu paresseux, il décide de rejoindre une communauté réputée pour ne pas être trop difficile. Au programme, les études talmudiques et un formatage des esprits (disons-le, un bourrage de crâne en bonne et due forme) destiné à préparer une nouvelle génération à perpétuer les traditions, à conserver un enracinement les ostracisant de toute société moderne. Point d’anglais, ni de mathématique, ni de science sociale. Il s’agit d’en faire des spécialistes des règles commerciales et juridiques des tout premiers siècles du côté de Jérusalem et de les préparer à argumenter à l’infini sur d’infimes détails de l’histoire biblique.
   
   Et puis, à dix-huit ans, impossible d’échapper au mariage arrangé. Les époux ne se seront en tout et pour tout rencontrés que sept minutes sans presque se parler avant que d’être livrés l’un à l’autre. Bien entendu, ils ne connaissent rien aux devoirs conjugaux et le "service du lit" avec le nombre hebdomadaire et les horaires imposés d’exercices appliqués seront expliqués avec le moins de détails possibles par le "rebbe" au jeune homme désemparé.
   
   Pendant des années, cela fonctionnera à peu près. Shulem enseignera, sans grande conviction, auprès d’enfants de la communauté hassidique, les préparant à leur tour à un avenir tracé d’avance. Il finira par arriver à avoir des enfants avec son épouse qu’il n’aime pas mais avec laquelle il aura su tisser une relation de relative tendresse.
   
   Mais, peu à peu, tout ce qu’on lui a enseigné se délite. Depuis des années, il se pose des questions sur le poids de ces traditions, sur les raisons d’un enfermement dans une communauté isolée, sur l’utilité de porter longues papillotes, chapeau et des couches de vêtements uniquement composées de noir et de blanc par tous les temps. Il souffre de plus en plus de ce qu’il perçoit comme un monde encerclé et étouffant, vivant en vase clos, fonctionnant en dehors des autres.
   
   Osant un jour braver un interdit, il commencera par allumer la radio et découvrir le choc des publicités et l’existence d’un monde différent. Bientôt, la télévision, puis internet, puis une voiture vont lui donner accès à un univers de connaissance que les gardiens du temple se sont évertués à diaboliser, bien conscients du danger que représenterait la prise de conscience de la vie arriérée dans laquelle ils maintiennent des ouailles à coups de dogmes, de croyances et de règles à n’en plus finir, régentant tout, interdisant toute liberté de réflexion dès qu’elle ne porte pas sur les textes sacrés.
   
   Shulem Deen finira par s’en sortir et à devenir un citoyen de son époque. Mais le prix à payer sera terrible : exclusion définitive, ostracisme, séparation d’avec ses enfants auprès de qui il est diabolisé, pertes financières gigantesques etc. C’est la rançon pour la liberté de conscience et de pensée.
   
   Son livre est salutaire car il démonte de façon factuelle (et souvent drôle car son auteur a un sens de l’humour caustique bien développé) comment tous les extrémistes du monde s’y prennent pour enfermer les foules dans un schéma mortifère. La religion n’y est que l’emballage car les pratiques psychologiques et de manipulation mentale sont les mêmes…
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critique par Cetalir




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Juifs ultra-orthodoxes
Note :

   Titre original: All who go do not return
   
    Celui qui va vers elle ne revient pas - Kol bo'eho lo yechouvoun- sont les mots de la bible envers la femme adultère (Proverbes ch 2 v 19, j'ai vérifié pour toi, lecteur), et aussi ceux du Talmud envers l'hérésie (là, je n'ai pas vérifié).
   
   Shulem Deen, le narrateur, sait de quoi il parle. Né dans une famille hassidique et ayant grandi au sein de la communauté satmar, il choisit, dès l'adolescence, de s'intégrer à la communauté skver.
    Stop, déjà! Ben oui, ces communautés diffèrent un peu. Le père de Shulem Deen, lui, disait "Je le comprends et je le respecte, mais je ne l'approuve pas." Alors que pour ce que j'en ai compris, les skver, c'est très très ultra orthodoxe. Pas question de faire n'importe quoi, et surtout pas de poser des questions ou de remettre en cause les croyances.
   
    Comment tout cela a-t-il démarré? Oh une simple curiosité, écouter la radio, lire un livre profane (comme un dictionnaire dans une bibliothèque). Pour terminer par une hérésie insupportable.
    "Etre hérétique n'avait rien d'anodin. Gitty et moi, ainsi que nos cinq enfants, vivions à New Square, une localité située à quarante-cinq kilomètres au nord de New York, peuplée par un groupe de Juifs ultra-orthodoxes, les skver. Le village avait été crée dans les années 1950 par Yankel Yosef Twersky, le grand rebbe de Skver, issu de la dynastie hassidique de Skver et de Tchernobyl, au centre de l'Ukraine. Arrivé à New York en 1948, le rebbe était descendu du paquebot, avait promené un long regard sur la ville américaine et l'avait jugée décadente. 'Si j'en avais le courage, avait-il déclaré à ses disciples, je remonterais à bord pour retourner en Ukraine'."
   

    De façon fluide, Shulem Deen revient sur sa vie parmi les skver, les moments où il se sent complètement membre de la communauté, puis comment ça dérape. Ses fiançailles à dix-huit ans avec une inconnue choisie par d'autres, avec moins de dix minutes ensemble pour faire connaissance, puis le mariage, où forcément ça tâtonne un peu. Un mariage pas si raté que cela, avec une certaine tendresse voire parfois de l'amour, semble-t-il. Et cinq enfants qu'il aime plus que tout, d'où sa grande souffrance quand il ne pourra plus les voir comme il le désire.
   
    Au début du mariage son projet était de passer son temps à prier et étudier la Torah et le Talmud, mais il lui a fallu chercher du travail pour nourrir la famille. Même s'il existe des aides financières pour les étudiants de son genre (page 118), cinq enfants, ça faisait beaucoup (et encore, les familles plus importantes étaient nombreuses). Cela m'a beaucoup intéressée (parce que je me demandais comment ils faisaient pour vivre)
   
    On s'en doute, ce n'est pas un bastion féministe, même si les hommes sont soumis eux-aussi à pas mal de pressions. Ils doivent se contenter d'une éducation 'laïque' très succincte, ne parlant pas toujours bien l'anglais, quant aux mathématiques et autres, c'est très très réduit.
    Quand Shulem tombe sur un livre dans la chambre d'une de ses sœurs, il s'en voit interdire la lecture, "Ce n'est pas pour les garçons!".
    "Chez les Juifs ultra-orthodoxes, les garçons doivent veiller à la pureté de leur âme et consacrer leurs journées à l'étude de la Torah. Les filles, elles, peuvent s'en abstenir. 'Celui qui enseigne la torah à sa fille, affirment les sages, lui enseigne la futilité." Les filles, nous expliquait-on, n'ont pas les mêmes besoins et ne sont pas soumises aux mêmes tentations que les garçons, tandis qu'ils doivent, eux, éviter leur regard à tout prix. Certains disent en outre que les femmes avaient l'âme plus élevée que les hommes, raison pour laquelle elles n'étaient pas tenues d'étudier la torah et de respecter autant de commandements que leurs conjoints. Cette particularité les autorisait à étudier la littérature anglo-saxonne, l'histoire, et même un peu d'art et de sciences: elles possédaient une telle noblesse d'âme que ces matières ne pouvaient leur faire de mal - du moins, pas autant de mal qu'aux garçons. "
   

    Vu la longueur de ce billet, on commence à se douter de la richesse de ce livre, et de son grand intérêt. Mais pas question que l'auteur se lance dans une diatribe vengeresse.
    "Mon récit n'est ni un essai historique ni une autobiographie à proprement parler. J'ai cherché à restituer les faits plus qu'à les décrire; et tout en les restituant, j'ai tenté de trouver un sens à cette histoire, d’entremêler les fils narratifs afin qu'ils puissent, en éclairant certains aspects de ma vie, offrir au lecteur un éclairage nouveau sur la sienne. Je n'ai jamais eu d'autre objectif que celui-là."
   

    Actuellement il fait partie de Footsteps, une association d'aide à tous ces "sortants", qui ont du mal à s'insérer dans un monde dont ils ignorent tous les codes...

critique par Keisha




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