Lecture / Ecriture
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Attachement féroce de Vivian Gornick

Vivian Gornick
  Attachement féroce

Attachement féroce - Vivian Gornick

Je t'aime, moi non plus
Note :

   Vivian Gornick, née en 1935 à New York dans le Bronx de parents ukrainiens, est une journaliste, écrivaine américaine et activiste féministe. Elle suit ses études au City College de New York en 1957 qu'elle poursuit à l'Université de New York en 1960. Après quelques années d’enseignement de l'anglais à l'Université, elle travaille comme journaliste pour The Village Voice de 1969 à 1977. Son livre, "Attachement féroce", vient d’être traduit en français, trente ans après sa publication en 1987.
   
   Récit autobiographique, "Attachement féroce", comme le résume parfaitement son titre, relate la relation difficile (euphémisme !) entre l’auteure et sa mère tout au long de leur vie. La mère est juive, nous sommes à New York, la fille est née au milieu des années 30. Nous sommes en terrain connu, si tout comme moi vous avez lu Philip Roth et cette école littéraire nous ayant donné le plus souvent, d’excellents romans. La qualité est bien présente ici aussi, mais ce n’est pas un roman et c’est une femme qui tient la plume.
   
   Au cœur des années 80, la mère et la fille, se promènent dans New York, leur ville, leur territoire. Deux femmes mûres, la fille a la cinquantaine, qui revisitent les quartiers où elles ont vécu. Les souvenirs remontent, la narratrice revient sur ses années d’enfance et de jeunesse, l’appartement familial dans le Bronx, les deux parents et le frère aîné (peu évoqués en fait, le père meurt quand Vivian a quatorze ans, quant au frère il reste une silhouette), et les voisines ! Ah ! Ces voisines ! Nous avons droit à de savoureux portraits des unes et des autres, toutes participant à la vie remuante de l’immeuble. Une mention particulière pour Nettie, une jeune veuve élevant seule son gamin tout en essayant de vivre sa vie de femme, une diablesse dans le contexte du lieu (quartier juif) et de l’époque, donc très attirante pour Vivian au grand dam de sa mère, "Nettie avait envie de séduire, maman avait envie de souffrir, j’avais envie de lire."
   
   Vivian apprend le monde et l’émancipation par la fac et la littérature, ce qui tend plus encore ses relations avec sa mère, "ce qui amplifiait nos luttes, majorait notre angoisse, gonflait notre confusion, c’était le sujet du sexe." D’un côté l’exemple de Nettie, une dévergondée pour sa mère, de l’autre celle-ci, possessive et castratrice, un grand écart qui n’est pas sans conséquences sur les zones les plus profondes du cerveau et de la personnalité.
   
   L’analyse psychologique est très dure : parce qu’elle est réelle, parce qu’elle oppose une mère à la forte personnalité et sa fille, parce que l’une des protagonistes est la narratrice, parce que la mère est juive ce qui induit de la démesure. Une histoire de femmes, amour/haine, mais quand même amour puisqu’inséparables, si elles se baladent dans New York, c’est qu’elles sont restées voisines de quelques rues ; tout ce chambard s’articulant autour de la place – donnée ou non – de l’homme dans leurs vies…
   
   Un très bon récit, bien servi par une écriture nerveuse reflétant le caractère de Vivian Gornick, parfaitement résumé par cette constatation : "j’avais un avis sur tout".
   
   "Je restais jusqu’à dix ou onze heures du soir dans la cafétéria en sous-sol pour discuter avec une demi-douzaine d’étudiants qui, comme moi, n’avaient jamais envie de rentrer à Brooklyn ou dans le Bronx. C’est là, dans la cafétéria, que j’ai commencé mon éducation. Là que j’ai appris que Faulkner, c’était l’Amérique, Dickens de la politique, Marx du sexe, Jane Austen l’idée de la culture, que j’avais grandi dans un ghetto, et que D.H.Lawrence était un visionnaire. Ici que mon amour pour la littérature pris corps, que mon émerveillement au sujet de la vie de l’esprit fleurit. Où je découvris que des idées pouvaient nous métamorphoser, et que la conversation intellectuelle était éminemment érotique."

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critique par Le Bouquineur




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L’ambiguïté des sentiments
Note :

   "J'avais dix-sept ans, elle cinquante. Je n'étais pas encore une belligérante aguerrie, juste une adversaire respectable, tandis qu'elle était au summum de son art. Les lignes de front étaient bien tracées, et ni l'une ni l'autre ne se dérobaient au combat. On se jetait systématiquement sur l'appât de l'autre. Nos crises n'étaient pas sans impact sur l'appartement: la peinture cloquait, le linoléum se craquelait, les vitres tremblaient. Nous n'étions jamais très loin d'en venir aux mains et, à plusieurs reprises, nous avons frisé la catastrophe."
   

   Une mère et sa fille arpentent les rues de New-York. C'est la plus jeune qui raconte ces promenades suscitant des souvenirs, des récits, des portraits saisissants de vérité, tout un univers populaire qui resurgit. Petit à petit se construit la trame d'une relation mère/fille, à la fois intense, étouffante mais impossible à dénouer tant l'amour et la haine y sont intrinsèquement mêlés.
   
   La mère se révèle un personnage à multiples facettes, tantôt s'abandonnant avec une sorte de jouissance à la douleur du veuvage, tantôt relevant la tête et travaillant pour élever son fils et sa fille. La communication ne semble guère passer entre les deux femmes, la fille ne parvenant pas , par exemple, à transmettre ses enthousiasmes, aussitôt "douchés" par la mère. Pourtant, l’amour entre elles est bien réel.
   
   "Attachement féroce" cette alliance surprenante de mots est un procédé qui revient à plusieurs reprises dans ce récit autobiographique pour souligner toute l’ambiguïté et l’intensité des sentiments décrits. En effet, on a parfois le sentiment d'étouffer dans ce récit, surtout quand la mère reste confinée dans son salon, pièce saturée par sa douleur de veuve.
   
    Il n'en reste pas moins qu'on se trouve devant un sacré gros morceau de littérature qui parlera à toutes, mère et/ou fille.
   
   222 pages tout sauf confortables mais indispensables !

critique par Cathulu




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