Lecture / Ecriture
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Me voici de Jonathan Safran Foer

Jonathan Safran Foer
  Extrêmement fort et incroyablement près
  Faut-il manger les animaux?
  Me voici

Jonathan Safran Foer est un écrivain américain né en 1977. Il est marié à l'écrivaine Nicole Krauss.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Me voici - Jonathan Safran Foer

Mais pourquoi tant de pages ???
Note :

   En quinze ans, Jonathan Safran Foer n’aura produit que trois romans complétés d’un essai glaçant sur la consommation de la viande animale. Quinze années durant lesquelles le romancier sera passé du stade du hipster new-yorkais encensé par la critique pour son premier roman Tout est illuminé, à celui d’un auteur de best-seller avec son deuxième livre Incroyablement fort et extrêmement près qui nous plonge dans le monde post 11 Septembre. Quinze années marquées aussi par l’explosion de son couple et son divorce d’avec la romancière Nicole Krauss. Une épreuve qui l’aura marqué et qui l’a amené à restructurer sa vie, passer du temps à élever ses enfants sans trop se soucier du temps qui file sans écrire ni publier.
   
   Me voici est un roman à l’image de son auteur : un livre sur la vie, les choix, les épreuves, l’importance de la famille, le divorce. Un livre sur le sens de la judéité aussi traité avec ce mélange de tragi-comique et d’un brin de dérision qui fait le style de Foer.
   
   Me voici sont les deux mots prononcés par Moïse lorsqu’il paraît devant Dieu, obéissant à l’ordre qui lui a été donné de venir sacrifier son fils adoré sur l’autel préparé à cet effet. Une épreuve pour tester la loyauté, la dévotion, une épreuve aussi et surtout pour faire prendre conscience de l’importance des choix et de l’arbitraire. Or, c’est fondamentalement de ceci qu’il est intensément question tout au long de cet épais (et un brin interminable) roman de près de 750 pages.
   
   Jacob et Julia Bloch sont mariés depuis seize ans. Parents de trois enfants, bien établis professionnellement et socialement, ils se rendent compte sans le dire ni oser l’avouer que leur amour s’est peu à peu délité. Finalement, c’est plus à cause des enfants et par facilité qu’ils vivent encore ensemble dans une intimité de façade. Jusqu’à la découverte par Julia de texto à caractère pornographique rédigés par Jacob à destination de l’une de ses collègues de travail. Ce sera l’électrochoc qui aura raison du couple et donnera l’impulsion nécessaire pour passer de la cohabitation passive à la séparation consentie.
   
   Pendant que le couple explose, étape par étape, par détours et hésitations en cascade, un violent séisme secoue tout le Moyen-Orient menant Israël à une quasi-destruction qui la place sous le danger immédiat des pays arabes prompts à se saisir des moindres maladresses et provocations de leur voisin honni pour régler définitivement leurs comptes.
   
   Ces deux crises majeures dans lesquelles sont directement ou indirectement impliqués tous les membres de la famille résonnent dès lors comme d’urgentes obligations pour que Jacob réponde à son tour à un appel supérieur, qu’il soit enfin en mesure de dire Me voici. Voilà des années qu’il se cache derrière les obligations familiales ou professionnelles pour ne pas avoir à se définir par et pour lui-même. Des années qu’il consulte en vain un psychiatre où il décortique par le menu des questions existentielles sans y apporter de véritables réponses. Des années à vivre une judéité très superficielle et sociale ayant le vague sentiment d’appartenir à une communauté dont le sens aurait été perdu. Des années qu’il hésite entre le statut de fils d’un père rescapé des camps et aux positions d’ultra-droite radicale, celui de père d’enfants qui cherchent un référent, de mari d’une femme qu’il aime encore mais autrement, d’amant qui n’est jamais passé à l’acte, de scénariste rêvant d’écrire autre chose qu’une série à succès.
   
   En clinicien des maux familiaux, Jonathan Safran Foer décortique les états d’âme et brosse le tableau d’un homme, et à travers lui d’une société, d’une religion, en pleine hésitation, en lente et hésitante progression vers la réponse à apporter sur ce que sont vraiment ceux capables de dire Me voici.
   
   C’est à la fois brillant, drôle, grinçant, original et insupportablement long.
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critique par Cetalir




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Une extraordinaire fluidité
Note :

   Titre original : Here I am
   
    En abordant ce pavé de 740 pages, le lecteur qui connaît (un peu) l'auteur se doute qu'il y aura du copieux et du non linéaire, et que l'effort demandé sera récompensé.
   
   Pour aller vite, disons qu'il s'agit d'une histoire de famille. Celle de Jacob et Julia Bloch, avec leurs trois fils Sam, Max et Benjy (sans oublier le chien Argos, l'Odyssée me poursuit!), les parents de Jacob, et son grand père Isaac, dont le passé est résumé dans l'éblouissante première page du roman. Passé, présent (Sam doit faire sa bar-mitsva mais il y a un petit hic) et futur (oui, l'histoire se déroule de nos jours, avec un événement imaginaire, et courtes ouvertures sur vingt ans après). Le tout avec une extraordinaire fluidité.
   
   Le couple Julia-Jacob est en train d'exploser, en dépit de la famille qu'ils ont formée. Le lecteur omniscient ou presque se dit qu'il suffirait de si peu pour que... Les deux sont (ou essaient d'être) de bons parents et de superbes passages sur l'amour parsèment le roman.
   
    J'ai parlé de bar-mitsva, la religion juive et Israël forment un arrière plan (voire premier plan à certains moments) incontournable. C'est absolument intéressant et intelligent, et même émouvant (j'ai aimé le discours du rabbin à l'enterrement). D'ailleurs le titre 'Me voici' reprend la réponse d'Abraham à trois reprises quand il se prépare à sacrifier son fils Isaac (là c'est un passage de la Genèse) (page 144 dans le roman).
   
    Ajoutons des cousins israéliens en visite, un Second Life ou même genre (au fait, ça existe encore, Second Life?), des pages inénarrables sur IKEA (vers page 714), et plein plein de passages qui font mouche. Je ne dis pas qu'on ne ressente pas le besoin de souffler parfois, mais un dialogue vif (oui il y a beaucoup de dialogues, ça aide!), une réflexion percutante arrivent, et on est repris...
   
    "Nous vivons dans le monde, songea Jacob. Cette pensée semblait toujours s'imposer en général en contrepoids du mot idéalement. Idéalement, nous ferions des sandwichs dans des foyers pour sans-abri chaque week-end, nous apprendrions à jouer d'un instrument à un âge avancé, et cesserions de considérer qu'être parvenu à la moitié de sa vie, c'est avoir un âge avance, et nous utiliserions d'autres ressources mentales que Google, et d'autres ressources physique qu'Amazon, et supprimerions définitivement les macaronis au cheddar de notre régime alimentaire, et consacrerions au moins un quart du temps et de l'attention qu'ils méritent à nos proches vieillissants, et ne mettrions jamais un enfant devant un écran. Mais nous vivons dans le monde, et dans le monde il y a l'entraînement de foot, l'orthophoniste, les courses, les devoirs, le maintien d'une maison dans un état à peu près propre, l'argent, les humeurs, la fatigue, et puis nous ne sommes que des êtres humains,

critique par Keisha




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