Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Camarade Papa de Gauz

Gauz
  Debout-payé
  Camarade Papa

Gauz est le nom de plume d'Armand Patrick Gbaka-Brédé, né à Abidjan, Côte d'Ivoire, en 1971

Camarade Papa - Gauz

Au joli temps des colonies
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
    Après Debout Payé du même auteur, pas question de ne pas découvrir son nouveau roman!
   
    Un petit passage à Amsterdam dans les années 80, avec un gamin à l'esprit vif et complètement endoctriné par ses parents communistes, version Albanie d'Enver Hodja et Corée du nord. Son père l'envoie en Côte d'Ivoire, où résident des amis et de la famille. Le gosse découvre le village, l'école.
   
   Fin 19ème siècle, Dabilly s'en va chercher l'aventure dans l'Afrique coloniale à ses débuts; c'est l'époque des comptoirs sur la côte (Grand-Bassam, Assinie), des explorations vers le nord, et plus généralement de la lutte avec l'Angleterre visant à l'empêcher d'étendre ses colonies. Entre les deux, diverses tribus de la future Côte d'Ivoire, cherchant à tirer leur épingle du jeu.
   
    Les deux récits alternent, avec de courtes 'légendes' d'une ou deux pages, dont les éléments s’intègrent parfaitement ensuite dans le cours de celui de Dabilly.
   Voilà pour l'aspect général du roman.
   
   Ce qui frappe ensuite, c'est l'écriture, qui à mon avis devrait convaincre le lecteur le moins attiré par une histoire des premiers temps de la colonisation en côte d'Ivoire et l'ambiance dans un petit village dans les années 1980.
    "Dans la chaîne des discours de Camarade Papa, après les Philips, il y a les tulipes. Ce sont des fleurs turques qui ont attrapé la coqueluche chez les bourgeois hollandais il y a longtemps. Bien avant la vapeur anglaise, les bourgeois protesteurs hollandais utilisent la fleur turque pour fabriquer une bourse. la fleur n'est pas très belle, même les moutons refusent de la brouter. Mais à cause de la pluie value, ils s'achètent et se vendent la mauvaise herbe, ils inventent le capitalisme des bourses. Il ne vient pas d'Angleterre, tout le monde s'est trompé, Marx et son ange aussi."

    Voilà un petit bonhomme qui a ingéré les discours du Papa, et le ressort à sa façon inimitable, l'histoire des tulipes est vraie. Savoureuse façon de raconter, non?
   
    Avec Dabilly, on est dans un langage plus soutenu, ou la causticité affleure au 12ème degré. Ah ce temps des colonies, où la barre empêchait d'aborder en bateau sur le rivage, où l'on ne devait pas sortir sans casque avant 6 heures du soir, où l'on mourait vite fait de la fièvre jaune...
    "On a tous deux balances: celle des achats et celle des ventes. celle des achats allège, celle des ventes alourdit. Ils sont malins, mais ça, ils n'ont pas compris.
    A la colonie, les gens profitent.
   - N'allez pas crois qu'il sont naïfs. Ils ne ratent pas une occasion de nous gruger, ces singes-là. On ne compte plus les ballots de caoutchouc, de coton ou de graines de palme alourdis par des cailloux.
    La colonie rend les gens justes."
   

   On l'aura compris, j'ai bien jubilé au cours de ma lecture, Gauz sachant égratigner au passage les diverses catégories de personnages. On y croise -d'assez loin- des personnages ayant existé, tels Treich ou Binger (oui, ceux de Treichville et Bingerville...)
    ↓

critique par Keisha




* * *



Un conte ivoirien
Note :

   En 1893 la Côte de l’ivoire devint une colonie française. Gauz raconte de manière originale cette colonisation en imaginant deux personnages que tout oppose quoique...
   
   Au sortir de la guerre de 1870, Dabilly, fils de paysan creusois fuit son village ; à travers ses tribulations l’auteur revisite l'épopée coloniale. Un siècle plus tard un garçonnet métis afro-néerlandais, fils de "camarade Papa", communiste idéaliste, quitte Amsterdam pour rejoindre sa grand-mère en Côte d’Ivoire, habile manière de camper le monde postcolonial. Le récit passionne autant par les aventures des deux personnages que par les modes d’expression propres à chacun : au langage facétieux et inventif de l’enfant s’opposent les propos retenus et précis de Dabilly. Quel que soit le registre, on apprécie la plume décapante et l'humour de l’auteur tout au long de cette épopée historique et ethnologique.
   
   À la fin du 19ème siècle quelques comptoirs français et anglais occupaient le littoral de la Côte d’Ivoire mais l’intérieur restait un territoire inexploré, riche de légendes et de coutumes.
   Verdier, négociant rochelais, "ambitionnait d’en faire une concession privée" précise la notule introductive, et délégua son commis, Treich, en mission d’exploration afin de signer des traités avec les chefs locaux. Gauz réécrit l’histoire en lançant ce dernier à la recherche de son soi-disant frère, le militaire Bilger qui deviendra effectivement, le 10 mars 1893, le premier gouverneur de la Côte d’Ivoire.
   
   Après le décès de ses parents, le jeune Dabilly s’engage comme manutentionnaire à la manufacture d’armes de Châtellerault puis s’embarque à La Rochelle à bord d’un navire convoyant des caisses de fusils en Côte d’Ivoire : l’Afrique l'appelle, il y rencontrera son destin. Depuis Grand Bassam, la capitale, il part avec Treich établir un comptoir à Assinie. On découvre là les rivalités des Blancs de la concession, négrophiles et négrophobes, leur "patriotisme exacerbé" autant que leur haine de l’Anglais : "l’ennemi n’est pas le nègre mais l’anglais" note Dabilly dans ses carnets, essentiels puisque "le rapport écrit est l’exercice obligatoire du colonial". Il s’étonne des usages des Noirs qui ignorent la pudeur pour se laver ou déféquer. Ceux-ci se montrent accueillants et curieux — "lors de nos explorations nous sommes nous-mêmes objet d’exploration". Il remarque qu’entre l’hinterland et la côte le commerce des produits français — parasols, chapeaux, sel, fusils — est plus efficace que la présence des colons et note "nos articles commerciaux (...) assurent eux-mêmes la conquête coloniale". Néanmoins seule a valeur pour les Blancs la croix des chefs locaux sur le parchemin car : "Traité + présence effective = colonie". Cette colonisation semble s’installer sans violence... Bien sûr Dabilly souffre des fièvres tropicales et, roman oblige, n’en réchappe que grâce à Adjo, sa "femme destin", dont il est tombé amoureux.
   
   Cent ans après, en 1970, un garçonnet fils de communiste vit, bien sûr, dans le quartier rouge d’Amsterdam ! Sa mère étant partie soutenir Hodja en Albanie, son père, convaincu que le Grand Soir approche, expédie son fils en Côte d’Ivoire. Totalement intoxiqué par le discours paternel qui lui "enchaîne les oreilles", l’enfant voit le monde à travers un prisme déformant. Gare du Nord, "je me pleure de maman et papa" gémit-il devant "ces tristes têtes" de "Commune-de-Paris" avant de rejoindre "l’aéroport du bourgeois rempli d’avions à réactionnaires". Mais, parvenu à Grand Bassam, son oncle et sa tante ont souci de le désintoxiquer. Ce sera facile car l’enfant découvre un tout autre monde et constate que "pour la première fois personne ne (le) regarde, même pas par curiosité". Le petit métis rouquin bien accepté abandonne ses réflexes bagarreurs. En outre il découvre l’automobile — la Fiat familiale — et la télévision en classe : "Thomson", au-dessus du tableau, lui en apprend davantage que papa ! Sa copine Yafoun l’aide pour sa "langue de Français" quand "elle attrape une fourche" !!! C’est dans la maison sur la colline que se cache son bonheur, auprès de sa grand-mère Alloua Treissy, la fille de Dabilly bien sûr...
   
   Gauz, en réécrivant l’histoire, transforme la Côte d’Ivoire en terre du bonheur pour les deux personnages. Mal dans sa vie, Dabilly a voulu y partir et y a connu son accomplissement. Le jeune garçon, contraint d’y aller vivre, y a trouvé la place que l’Europe lui refusait. On peut lire comme un beau conte cette réécriture idéalisée de l’histoire ivoirienne nimbée d’un humanisme émouvant.

critique par Kate




* * *