Lecture / Ecriture
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Seul le grenadier de Sinan Antoon

Sinan Antoon
  Seul le grenadier
  Ave Maria

Sinan Antoon est un écrivain et traducteur irakien, né à Bagdad en 1967.

Seul le grenadier - Sinan Antoon

Un roman magnifique
Note :

   Dans une courette pousse un grenadier. Sous le soleil de l’Irak, il fait croître ses fruits rouge sang désaltérants et offre son ombre bienfaisante pour quelques minutes de repos. Cet arbre a un secret car sa source de jouvence il la tire de la mort. En effet, dans la rigole qui l’abreuve coule l’eau avec laquelle les morts auront été lavés par trois fois, selon un rite immuable, soigneusement préparés et parfumés avant d’être enroulés dans un triple linceul, mis en cercueil et enterrés. Car nous sommes chez le laveur de morts chiite de Bagdad, un métier que le père de Jawad, comme des générations entières avant lui, exerce par tradition, par bonté d’âme et conviction religieuse aussi.
   
   Un métier que Jawad ne veut pas perpétuer lui qui rêve de Giacometti, de sculpture, de dessin et d’art de façon générale. Le premier défi qui attendra le jeune homme sera d’imposer son choix, d’échapper à l’emprise familiale pour vivre sa vie et sa passion. Un défi qui trouvera une nouvelle justification quand il rencontrera celle qui allait devenir son amante, son égérie et, plus tard, son épouse.
   
   Mais, la vie n’est jamais un long fleuve tranquille et la maladie combinée aux guerres successives qui embrasent l’Irak et la région vont briser les rêves de Jawad et le ramener, malgré lui, vers ce à quoi il était inéluctablement promis.
   
   L’incroyable force qui habite ce superbe roman est de parvenir à mener trois récits en parallèle, tous se nourrissant des autres, tous illustrant la façon dont nos vies se trouvent contraintes par des puissances, des poids, des actes qui nous dépassent. Le tout sublimé par une langue d’une rare éloquence aux accents poétiques subtilement enchanteurs.
   
   Tantôt, nous suivons le lavage des cadavres que nous décrit avec minutie et une douce retenue l’auteur. Des cadavres dont l’état ne cesse de se dégrader et le nombre d’exploser au fur et à mesure que les guerres militaires puis civiles et religieuses plongent l’Irak dans un inextricable chaos.
    Tantôt nous assistons à des scènes d’une vie quotidienne dérivant en une absurdité totale où seule la violence et le fanatisme aveugle semblent servir de règle de conduite. C’est la destruction progressive physique, mentale, religieuse, économique et politique d’un pays de culture, d’histoire et de sagesse que nous donne à voir un auteur qui a fui son pays depuis près de trente ans pour vivre et enseigner aux Etats-Unis.
   Enfin, dans de courtes séquences d’une grande puissance, c’est au cœur des rêves de Jawad que nous nous trouvons. Des rêves au départ d’espoir et de vie qui, au fur et à mesure que la situation empire et l’espoir s’évanouit, se transforment en immondes cauchemars.
   
   Malgré l’horreur, malgré la mort omniprésente, Sinan Antoon réalise un hymne à la vie. Il nous dit que continuer d’espérer, maintenir les traditions, et, surtout, vivre pour un art quel qu’il soit, restent les meilleures armes contre toute forme de barbarie.
   
   Un livre absolument magnifique.
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critique par Cetalir




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Une lecture saisissante
Note :

    A Bagdad, le père de Jawad est laveur de corps, il prépare les défunts pour leur dernière demeure. Dans cette famille chiite, ce métier s’exerce depuis des décennies de père en fils et le père de Jawad aimerait que son fils prenne la relève. Mais Jawad est attiré par la sculpture et il entame des études d’arts plastiques. Alors que l'Irak subit les différents conflits et leurs violences inhérentes, Jawad voit ses souhaits s’éloigner.
   
    De l’adolescence à l‘âge adulte, on suit Jawad avec en toile de fond Bagdad meurtrie et violentée par des années de conflits. Entre des drames comme la mort de son père qui l'oblige à le remplacer bien loin de l'avenir qu'il s'imaginait, et les déceptions, la voix de Jawad nous plonge dans Bagdad, dans la vie des habitants au quotidien avec un réalisme frappant (les coupures d’électricité, l’embargo).
    Ses émotions et ses sentiments comme la résignation "Mais nous attendions les guerres comme d'aucuns attendent un invité qu'ils connaissent parfaitement; ils préparent tout ce qu'il faut pour rendre son séjour agréable" sont parfaitement rendus tout comme son cheminement personnel.
   
    Avec sensibilité, l’auteur nous livre des belles réflexions sur le désir d'affranchissement de Jawad qui pour autant ne veut pas renier les traditions, sur la vie et la mort intimement liées.
   
    L’écriture de Sinan Antoon adoucit les scènes très dures et confère une beauté à la solennité des gestes, des rituels des laveurs de corps.
   
    Les dernières pages sont tout simplement superbes et émouvantes. Une lecture saisissante par bien des aspects !

critique par Clara et les mots




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