Lecture / Ecriture
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A son image de Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari
  Un Dieu un animal
  Où j’ai laissé mon âme
  Dans le secret
  Le sermon sur la chute de Rome
  Balco Atlantico
  Le principe
  Aleph zéro
  A son image

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir été, durant quatre ans, professeur de philosophie au lycée international d’Alger, vit actuellement en Corse où il enseigne depuis 2007.

A son image - Jérôme Ferrari

Solaire et fulgurante d'Antonia
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
    Pour cette rentrée littéraire, le dernier opus de Jérôme Ferrari nous emmène en Corse, loin des ambiances de vacances pour évoquer l'image d'une enfant du pays, Antonia.
   
    La belle Antonia, grandit sur l'île et partage l'existence et les combats nationalistes de ses jeunes amis, pourtant elle va partir.
   
    Elle suivra la guerre dans les Balkans et captera le monde qui s'effondre dans ses photos.
   
    Quand elle revient tout a changé et pourtant les hommes restent les mêmes. Antonia choisit de devenir photographe de mariages.
   
    C'est autour de son cercueil que le livre débute vraiment et le prêtre qui est aussi son oncle, nous raconte l'histoire solaire et fulgurante d'Antonia. C'est lui qui lui a donné la passion de l'art photographique, c'est dire le chagrin qui l'étreint.
   
    Le livre se construit au rythme du déroulement de la messe d'obsèques, Jérôme Ferrari déploie son style d'une grande pureté et d'une beauté inclassable.
   
    Il nous parle de l'art bien sûr et de la photo qui fige et pourtant témoigne du monde, il nous raconte la famille avec ses valeurs et ses peines, il nous fait état des combats qui jamais ne cessent et il nous dit surtout l'instant où tout bascule et c'est beau.
   
    La beauté et la chaleur de l'île avec sa violence et ses secrets captivent le lecteur tout en interrogeant la guerre et l'amour, la mort et la vie.
   
    Les thèmes que l'on retrouve chez Ferrari sont ici sublimés par une héroïne solaire et par l'île, personnage insaisissable du roman.
   
   Les retours en arrière apportent une profonde nostalgie dans la lecture.
   
   J'aurais aimé connaître un peu plus Antonia, elle méritait peut être quelques lignes supplémentaires, mais sans doute est ce mieux ainsi, elle nous échappe.
   
   Jérôme Ferrari - A son image - Editions Actes Sud - Parution Août 2018 - 224 Pages - 19 €
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critique par Marie de La page déchirée




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La photographe et la mort
Note :

   Où?
    Le roman se déroule en France, principalement en Corse, à Calvi et dans la région d’Ajaccio et Bastelica mais aussi à Nice et Lyon ainsi qu’en Ex-Yougoslavie, à Belgrade, Osijek et Vukovar.
   
   Quand?
    L’action se situe des années 80, à l’époque de la guerre des Balkans jusqu’en 2003.
   
   En deux mots:
    Flânant sur le port de Calvi, Antonia reconnaît Dragan, qu’elle a connu alors qu’elle couvrait la Guerre des Balkans. Ils vont converser jusqu’au petit matin, avant que la photographe ne prenne la route et ne meure dans un accident de voiture. Ses funérailles nous offrent l’occasion de découvrir sa vie.
   
   Chronique
   Jérôme Ferrari, à travers le portrait d’une photographe corse, nous livre une passionnante réflexion sur le poids des images qui fixent le temps, sur la fascination de la guerre et sur la mort.
   
   Au mois d’août les touristes flânent sur le port de Calvi. Antonia déambule au milieu de ses gens. Elle est photographe, chargée de réaliser les clichés des mariages. Du moins, c’est son métier en 2003, au moment où commence ce beau roman et où s’achève sa vie. Antonia va en effet être victime d’un accident de la route quelques heures plus tard, sans doute à cause d’une maladresse due à la fatigue. Elle a en effet pris la route au petit matin, après avoir conversé de longues heures avec Dragan, qu’elle avait rencontré à Belgrade en 1991, au moment de la Guerre des Balkans et qui, lui aussi, se promenait à Calvi, ayant choisi la légion étrangère pour fuir son pays.
   
    Si Jérôme Ferrari a choisi ce drame en ouverture de son roman, c’est pour avoir «fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps: ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : "La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe."»
   

   Nous voici invités aux funérailles d’Antonia, célébrées par son oncle et parrain à qui la famille a un peu forcé la main. Car le prêtre est affligé, lui qui a offert à sa filleule son premier appareil photo à 14 ans, décidant ainsi de la vocation de l’adolescente. Dans cette Corse aux traditions et aux mœurs fortement ancrées, elle découvre dans ses clichés un moyen d’évasion mais aussi une part de pouvoir. En figeant une réalité, elle va écrire à sa manière les événements, montrer les réunions de famille puis – en étant embauchée par un quotidien régional – illustrer la rubrique locale et les faits divers et notamment ceux liés au FNLC. À travers son regard, les faits de gloire des séparatistes deviennent ridicules. "Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres. Chaque fois qu’elle appuyait sur le déclencheur, elle validait cette mise en scène qui n’avait rien à voir avec la réalité mais n’existait que dans l’attente de sa transformation en images. Tout cela ne lui semblait guère honorable. D’ailleurs, à bien y réfléchir, l’écrasante majorité des photographes n’exerçaient pas un métier honorable, ils donnaient de l’importance à des sujets futiles, pire encore, ils fabriquaient de la futilité, et s’ils avaient de surcroît des prétentions artistiques, c’était encore bien pire…"
   Une farce qui va pourtant entraîner à son tour des drames. Encore la mort et encore le déchirement quand Pascal B. – son homme – est arrêté puis emprisonné ou quand les nationalistes vont se combattre entre factions rivales.
   
    Quand arrive la Guerre des Balkans, Antonia décide d’aller couvrir ce conflit sans pour autant avoir de mandat. Peut-être pour voir à quoi ressemble une "vraie guerre", peut-être pour fuir la Corse, mais en tout cas par inconscience. Car ce qu’elle voit est terrible, accablant.
   
    Ses photos vont compléter celles réalisées par les photographes des guerres antérieures, celle de Gaston Chérau qui couvrit la guerre italo-turque entre 1911 et 1912 en Libye, celles de Rista Marjanović ou encore celles de Ron Haviv qui sont autant de témoignages de la barbarie. À moins qu’il ne s’agisse de propagande, d’un parti pris. Mais ce qui est sûr, c’est que cette expérience aura changé à jamais la vie d’Antonia.
   
    Comme dans Les vies multiples d’Amory Clay de William Boyd, le photojournalisme est au cœur de ce roman parce qu’il fixe ainsi le temps, donne une éternité aux événements, mais surtout pose parce qu’il pose la question, à l’heure des médias de masse et des réseaux sociaux, de la manière dont il rend compte du réel ou le déforme. Avec son écriture limpide, Jérôme Ferrari confirme son talent qui lui a valu le Prix Goncourt 2012.

critique par Le Collectionneur de livres




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