Lecture / Ecriture
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Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

Nicolas Mathieu
  Leurs enfants après eux
  Aux animaux la guerre

Nicolas Mathieu est un écrivain français né en 1978 à Épinal dans les Vosges. Il a obtenu le Pris Goncourt en 2018 pour son roman Leurs enfants après eux.

Leurs enfants après eux - Nicolas Mathieu

Lorraine
Note :

   Prix Goncourt 2018
   
   Où?
   Le roman se déroule en France, principalement dans le Grand-Est, dans des villes de Lorraine que l’auteur recompose, entre Metz et le Luxembourg. On y évoque aussi des voyages en voiture jusqu’à Tétouan au Maroc avec des étapes à Orléans, Poitiers, Tours, Gibraltar, Ceuta où via Villeurbanne, Marseille, Tanger.
   
   Quand?
   L’action se situe de 1992 à 1998, avec quelques retours en arrière.
   
   En deux mots:
   De 1992 à 1998 une bande de jeunes tout juste sortis de l’adolescence vont tenter de prendre leur place dans la société. Anthony, Clem, Steph, Hacine et les autres ne veulent pas finir comme leurs parents, ne veulent pas crever dans leur vallée lorraine que l’industrie a désertée.
   
   Ma chronique:
   Lorraine, cœur d’acier… rouillé
   Après Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu revient avec un magnifique roman qui, à travers les portraits d’une bande de jeunes dans une Lorraine désindustrialisée, raconte la France des années 90. Fort, juste, dramatiquement vrai.
   
   Balzac, Hugo, ou encore… Karine Tuil. Il y a dans le second roman de Nicolas Mathieu la faconde de l’auteur de La Comédie humaine, la dimension sociale et politique de l’auteur des Misérables et l’art de dépeindre une époque de la romancière de L’Insouciance. Autant dire que je place Leurs enfants après eux dans le carré la plus précieux de ma bibliothèque, celui des livres "indispensables" dont j’imagine qu’ils pourraient devenir des classiques.
   
   Le roman s’ouvre au bord d’une plage, durant l’été 1992. Anthony s’y prélasse avec quelques copains, essayant de tuer le temps. Au sortir de l’adolescence, son horizon n’est guère enthousiasmant. Dans une Lorraine qui a beau comporter de nombreuses localités se terminant par "ange", c’est plutôt le diable qui semble avoir pris le contrôle du territoire. Après la fin du charbon, c’est la fin de la sidérurgie. La désindustrialisation a déjà fait des ravages. Le chômage a frappé les enfants du baby-boom et s’est étendu comme un cancer aux stigmates visibles dans tout le paysage. Comment s’imaginer un avenir au milieu de friches industrielles, d’usines désaffectées, de commerces ayant définitivement tiré leur rideau de fer? "Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu; il ne restait plus qu’à faire du bruit." Le bruit des motos pétaradantes ou celui de groupes tels que Nirvana ou Queen vont du reste accompagner le lecteur tout au long du roman. L’YZ que son père garde au fond de son garage va servir à Anthony à rejoindre la fête donnée dans une villa à quelques kilomètres de chez lui. Avec son cousin, il va essayer de trouver dans l’alcool, la drogue et le sexe de quoi agrémenter son spleen. Sauf qu’au petit matin, le bilan est loin d’être grandiose. Outre une altercation avec Hacine qui tentait de s’incruster dans cette fête, et une bonne gueule de bois, il constate que la moto a été volée.
   Il retourne chez lui la peur au ventre, car il n’a pas demandé l’autorisation à son père et sait combien ce dernier tenait à cette moto, même s’il ne s’en servait plus guère. Hélène, sa mère, redoute tout autant la réaction de son mari et décide de se rendre chez le père de Hacine pour récupérer l’YZ, sans succès. Car cette dernière est en train de brûler au milieu de curieux ébahis.
   
   Si l’on peut parler ici d’acte fondateur, c’est parce que cet événement cristallise toutes les rancœurs, toutes les peurs, tous les drames à venir.
   Hacine se fait proprement défoncer par son père, l’immigré forcément accusé de tous les maux. Patrick s’en prend à sa femme Hélène et à Anthony, provoquant l’éclatement de la famille. La vengeance va entraîner la déchéance…
   
   Nicolas Mathieu a découpé son roman en quatre périodes, quatre étés de 1992 à 1998 qui nous permettent, outre le passage de l’adolescence à l’âge adulte d’Anthony, de Hacine, de Clem, de Steph et des autres, de suivre l’actualité politique et l’actualité sportive. De la montée du front national à la Coupe du monde de football, l’auteur montre comment ces événements accompagnent le quotidien et marquent les esprits jusqu’à bousculer quelques existences. Car les drames et les réussites servent aussi de révélateur. À l’aune de cette époque floue et instable, entre la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers, la seule issue raisonnable semble devoir être la fuite.
   
   Disons encore quelques mots du style de Nicolas Mathieu. Il a parfaitement su retrouver le ton, les expressions et le ressenti de ses personnages – il est de la même génération – avec cette dose de violence et de fatalisme qui leur colle à la peau et qui vont faire voler en éclats leurs rêves. Retrouvant l’ambiance de son roman noir, Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu nous livre un constat aussi lucide que douloureux. Et qui résonne d’autant plus fort en moi que je fais partie de ces Lorrains qui ont choisi de s’exiler sous des cieux plus cléments.
    ↓

critique par Le Collectionneur de livres




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Mal du siècle
Note :

   Nous sommes en 1992, à Heillange, en Lorraine ; Anthony, 14 ans et "le cousin" un peu plus âgé, s’ennuient sur une plage près du lac, la plus mauvaise plage (elle jouxte une décharge municipale). Les deux garçons empruntent un canot pour rejoindre la "plage des culs-nus" où Anthony espère voir des filles à poil pour de vrai. Il va en pincer durablement pour Stéphanie (en maillot de bain). Ce fait l’entraîne dans une fête dans une maison bourgeoise où il se fait voler la moto de son père.
   
   Stéphanie, la moto, Hacine, le voisin à éviter qu’on retrouve toujours, les amis des jeunes et les soucis des parents (le chômage, l’alcoolisme) vont être les leitmotivs qui rythmeront les vacances d’Anthony jusqu’à la fin des années 90… Anthony est fâché avec l’école et susceptible d’obtenir un bac technique qui ne servira à rien ; Hacine est déjà déscolarisé et décidé à s’enrichir dans la petite délinquance ; Stéphanie se dirige mollement vers un avenir de cadre sup ; ces vacances relatées tous les deux ans mettent en scène la vie dans une cité et dans les pavillons en banlieue d’une ville moyenne. Les milieux sociaux sont minutieusement décrits, avec ces petits détails qui nous font vivre dans la peau des personnages, et arpenter ces lieux désolés (hauts fourneaux éteints, terrains vagues, centres commerciaux où l’on traîne, bistrots, piscines municipales, plage de bord de lac, genre de faux centre ville, où l’on se rend avidement en quête d’un peu d’animation.
   
   C’est un roman d’apprentissage de la vie, et il ne se passe rien de notoire. L’auteur a eu soin d’éviter les effets faciles : il y aura beaucoup de violence mais pas de crime, beaucoup de sexe mais souvent raté, des rêveries, mais pas de passion fatales ni d’avortements sanglants. Les dialogues des jeunes sont retranscrits dans une oralité scrupuleuse, avec les tics de langage de l’époque, et les non-dits qui sont palpables dans les propos échangés : les personnages finissent toujours par
   remarquer plus ou moins explicitement "au fond, on n’a rien à se dire".
   
   C’est une gageure de réussir à intéresser avec ce type de sujet. Nicolas Mathieu y parvient.
    ↓

critique par Jehanne




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Vies médiocres, roman médiocre
Note :

   Déjà dans son premier roman, "Aux animaux la guerre", N. Mathieu montrait son intérêt pour les problèmes sociaux contemporains. Dans celui-ci il élargit ses investigations à la région d’Heillange, proche du Luxembourg, entre 1992 et 1998. C’est une enquête sociologique et un bon documentaire. C’est aussi un roman de l’amour impossible entre Anthony et Stéphanie. En adoptant le langage des adolescents l’auteur donne au récit son parfum d’authenticité. Tout se joue pendant l’été, quand l’ennui, le manque d’argent, la chaleur rendent plus palpable encore le mal être général. Le projet était ambitieux et souvent "qui trop embrasse mal étreint". Nicolas Mathieu réussit à "donner la gerbe" au lecteur : dans ce marécage de sexes, de drogue, d’alcool et d’embrouilles parfois émerge un îlot, comme un extrait de cours d’économie, des généralités sociologiques : on reprend souffle avant de replonger dans le glauque quotidien de ces "vies minuscules".
   
    L’intention était louable : attirer l’attention sur cette région désindustrialisée, sur le déterminisme social, sur cette "effroyable douceur d’appartenir". Car rares sont ceux qui échappent à cette terre natale où l’amour n’est pas joie, ni la sexualité plaisir. La plupart de leurs enfants après eux suivront les mêmes chemins.
   
   Dans la torpeur de Juillet les adolescents traînent en ville leur vague à l’âme, ce "malaise flou" que N. Mathieu rend perceptible à travers le personnage d’Anthony "nul au bahut, l’envie de rien, infoutu de se sortir une meuf". Le shit, la beuh ou la coke font passer le temps, tout comme les virées à "reluquer le corps des filles" au bord du lac, les soirées d’ivresse, voire les vols. Jeunes et adultes éprouvent le même sentiment de frustration, d’humiliation, générateur de rage et de violence. Tous les couples "ne cèdent pas à ces modes si répandues du divorce" ; certains mènent "une existence moyenne d’opiniâtreté et d’humbles sacrifices" que leurs enfants refusent. Tous rêvent de s’enfuir. Mais seules deux filles accèdent à des études supérieures, ayant vécu dans des familles solides et informées des divers parcours scolaires. Dans la plupart des foyers "les mecs étaient partis par le fond, les fils aussi avaient mal tourné ; seules les femmes avaient tenu, endurantes et malmenées".
   
   N.Mathieu replace ces parcours chaotiques dans leur dimension socioéconomique, donnant ainsi de la profondeur au récit. Mais ces considérations semblent souvent plaquées sur la narration romanesque. Ainsi évoque-t-il la fermeture des hauts fourneaux d’Heillange et ses conséquences dramatiques sur l’évolution du travail "On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules... l’heure était désormais à l’intérimaire, à l’isolat". Le désœuvrement de ces jeunes peu scolarisés les entraîne dans l’économie souterraine de la drogue et l’argent qu’elle génère "muait les voleurs en actionnaires, les trafiquants en conformistes, les proxénètes en marchands". Là comme ailleurs en France, l’orientation scolaire renforce les inégalités sociales, et "le mérite ne s’oppos[e] finalement pas aux lois de la naissance et du sang". Heillange a aussi accueilli de nombreux immigrés : "trois millions à peu près" et vu croître le chômage ; "ces feignants d’importation étaient la cause première des maux contemporains". Toutes les tensions de la société française se concentrent dans cette vallée où la majorité des habitants soupire comme le père d’Anthony ; "on s’aimait, on crevait aussi, on était maître de rien, pas plus de ses élans que de sa fin".
   
   En suivant des adolescents, N. Mathieu donne bien à comprendre les drames de cette région en reconversion. Toutefois, la construction romanesque reste souvent maladroite ; plus concis, son propos aurait gagné en pugnacité. Comme son précédent roman, leurs enfants après eux se prêterait aisément à une adaptation cinématographique.

critique par Kate




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