Lecture / Ecriture
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Le harem et l'occident de Fatéma Mernissi

Fatéma Mernissi
  Le harem et l'occident
  Sésame, ouvre ma porte...

Fatima Mernissi, est une sociologue, écrivaine et féministe marocaine, née en 1940 et décédée en 2015.

Le harem et l'occident - Fatéma Mernissi

Dis-moi quel est ton harem, je te dirai qui tu es
Note :

   Fatema Mernissi est une universitaire marocaine d’une soixantaine d’années dont je n’ai connu le travail que très récemment.
   Son ouvrage, « Le Harem et l’Occident », rend compte d’un audacieux face-à-face Orient-Occident autour du mot Harem.
   Quand on est née et qu’on a grandi dans un harem, comme c’est le cas de l’auteure, et qu’on est une intellectuelle de renommée internationale, il est fatal qu’un jour ou l’autre, un occidental vous pose, l’œil brillant, gêné ou rêveur selon qu’il vienne du Nord ou du Sud de l’Europe, l’inévitable question : « alors, c’est comment un harem ?
   
   Mais ce qui a intéressé Fatema Mernissi, ça n’est pas de raconter «son» harem ou encore de dresser un tableau juste de ce qui se passe dans les sérails du monde musulman, mais plutôt d’aller chercher ce qui se cachait derrière la lueur de ces regards européens, croisés ça et là, à l’évocation de ce mot. Que représente le harem pour l’homme occidental, et par voie de conséquence, sa perception de Femme !
   
   Si l’occidental voit dans le harem un lieu où l’homme est le seigneur et maître incontesté d’une assemblée de femmes à moitié nues, dociles et prêtes à satisfaire le moindre de ses désirs, (cf. le bain turc de JD Ingres) l’oriental s'y rend, une pointe d'appréhension dans le coeur, certain que derrière chaque regard souligné de khôl se cache une âme frustrée de devoir rester cloîtrée, et dont l'unique alternative est de jouer de sa culture, son talent et son intelligence pour améliorer sa condition de malheureuse recluse. Il est à noter que la plupart des scènes de "harem" immortalisées par les Européens sont des scènes de bains, d'où cette abondance de chair mollement offerte à l'oeil masculin.
   
   « Seuls les hommes désespérément fragiles, convaincus que les femmes ont des ailes, peuvent recourir à une solution aussi extrêmes que le harem »…et nous voilà déjà là où ça blesse, chez l'homme oriental !
   Quand l’occidental tisse autour des femmes un filet invisible tissé par les conventions sociales mais aussi la nécessité de beauté et de jeunesse, l’oriental bâtit un mur (ou fait endosser un voile) pour les isoler et les effacer du paysage public.
   L'un utilise le temps et l'autre l'espace pour circonscrire le pouvoir forcément inquiétant des femmes.
   L'un susurre : sois belle et tais-toi.
   L'autre ordonne : étudie mais voile-toi.
   
   Fatema Mernissi profite de ce livre pour remettre quelques pendules à l'heure et démonter les amalgames récurrents proférés à l'encontre de la culture et de la société arabo-musulmane.
   
   Oui, les femmes étaient cloîtrées et voilées contre leur gré mais non, elles n'étaient pas soumises ni analphabètes. Encore moins lascives et oisives. Pour preuve, l'exemple éloquent (ça sent son pléonasme, ça madame) de Shéhérazade, qui sut par son art du conte, l'étendue de son savoir, son intelligence et son sang-froid faire plier un mari ultra-violent.
   Dans l'histoire musulmane mais aussi de tout l'orient, de nombreuses femmes furent de premier plan et l'instruction des filles n'y était pas optionnelle. Bien sûr, on ne parle ici que de l'élite sociale, bien sûr...
   Où en était la condition féminine des occidentales au XVIIème siècle ? On se souvient du sort réservé par Molière aux "Précieuses Ridicules" et aux "Femmes Savantes" ... pas de quoi pavoiser... « N’est-il pas étrange que, dans l’Orient médiéval, des despotes comme Haroun al-Rachid recherchaient des esclaves érudites tandis que dans l’Europe des Lumières, des philosophes tels que Kant rêvaient de femmes incultes ? »
   
   Mais revenons en à nos moutons... enfin, aux hommes !!!
   Quand, face aux femmes, l'homme oriental n'hésite pas à montrer sa fragilité, sa peur d'être abandonné ou exprime ses sentiments sans honte, l'homme occidental cuirasse les siens et n'assume aucune de ses faiblesses, mais pour parer les dangers inhérents à leurs natures respectives, l'un cloître et l'autre manipule. Cette mise en lumière de la configuration des affects masculins m'a confirmée bien des choses que j'ai pu expérimenter tout au long de ma vie, au voisinage de ces deux types d'homme.
   
   Et si les orientales peuvent sortir des harems en prenant la porte et revendiquer une émancipation méritée car due, il est plus malaisé pour leurs sœurs occidentales de sortir de l'emprise insidieuse de l'image à laquelle elles doivent correspondre : une femme jeune et mince, ce que Fatema Mernissi appelle "le harem de la taille 38" qui vient faire écho au "corset invisible", d'ailleurs.
   
   Si nous autres, en Europe, sommes désormais conscientes de cet état de fait, il n'en demeure pas moins qu'il est encore très compliqué d'y échapper. En effet, les activités tant créatives qu'économiques liées aux vêtements féminins, aux cosmétiques, la chirurgie esthétique et autres produits de régimes sont tenues essentiellement par des hommes.
   
   J'ai vraiment lu avec grand intérêt et énormément de plaisir cet ouvrage. Fatéma Mernissi n'hésite pas à exposer ses doutes, ses malaises tout au long de sa recherche. Pour mon plus grand bonheur : celui d'une volonté de clarté. J'y ai appris pas mal de choses, et constaté par la même occasion que j'étais sur les bons rails quant à ma réflexion sur la condition féminine. Par ailleurs, il est toujours très intéressant de lire les avis de personnes venant d'autres sphères culturelles, d'avoir d'autres angles de vue de notre condition.
   
   Enfin, une dernière chose sur le plan de ce face-à-face Orien-Occident: à travers ce livre j'aimerais aussi qu'on réfléchisse moins en termes de rivalité (automatisme de guerrier) que de complémentarité. L'Autre n'est pas mon ennemi. Il peut être mon miroir. Je ne suis pas naïve ou gnangnan (!) et suis tout à fait consciente de tous les enjeux des forces en présence et des jeux d'influence mais ... pourquoi pas, hein ?
   
   
   * Sur le même thème, on peut consulter sur ce site la fiche de "Le harem et les cousins" de Germaine Tillion.

critique par Evanthia




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