Lecture / Ecriture
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Le lambeau de Philippe Lançon

Philippe Lançon
  Le lambeau

Le lambeau - Philippe Lançon

Blessé de guerre dans un pays en paix
Note :

   Prix Fémina 2018
   
   La veille il est allé au théâtre, il a d'abord été reporter, il est devenu critique par hasard, il travaille à Libération et à Charlie, un petit journal désormais fauché, presque mort, une bande de copains, libres, insouciants il vient d'apprendre qu'il a été retenu pour enseigner la littérature un semestre à Princeton. Nous sommes le 7 janvier 2015. La rapidité du massacre, comme la lave qui a saisi les habitants de Pompéi, une petite salle saturée de sang, de corps emmêlés de poudre, la cervelle de Bernard Maris étalée à côté de lui. Cinq minutes d'horreur qui liquident tant d'années de souvenirs. A la place de son menton et de la partie droite de la lèvre inférieure, un cratère de chair détruite et pendante, un monstre, on ne distingue plus la chair de l'os, une bouillie.
    
   Philippe Lançon nous raconte ses 282 jours d'hôpital protégés par quatre policiers armés, les multiples opérations, tant qu'il y a du bloc il y a de l'espoir. La douleur, il ne peut ni manger, ni boire, ni sourire, ni parler, il est comme un moine trappiste, il communique avec une ardoise et un feutre, il essaye de hiérarchiser ses maux, soutenu et accompagné par les soignants, les amis, la famille,Marilyn Gabriela, les femmes qu'il a aimées, les collègues, il est un élément d'une chaine humaine, celle des tisserands qui vont l'aider à refaire la tapisserie déchirée. Ses blessures sont aussi les leurs. Il est un blessé de guerre dans un pays en paix. Chloé, la chirurgienne, la branche à laquelle comme un naufragé il se raccroche et tout le personnel de l'assistance publique, des gens héroïques qui travaillent avec un matériel fatigué pour un maigre salaire et qui cachent leurs propres blessures. le patient est un vampire, il est égoïste, il n'a que très peu à offrir, tout est tourné vers son combat mental et chirurgical. Il a des sentiments pour ses amis, mais plus d'amour pour personne, il n'est plus possible de relancer la machine à aimer.
    
   Nous partageons son quotidien et toutes les étapes de sa reconstruction, la greffe d'un péroné sur ce qui reste de mâchoire pour combler le déficit d'os. L'arrivée de la nuit, l'heure de l'angoisse où les souvenirs d'enfance et de jeunesse défilent alimentant les rêves ou les cauchemars attenants avec de faux souvenirs et la confusion, heureusement il y a la sonnette d'appel comme un doudou qui tranquillise la vie du patient. Six mois de rééducation à l'hôpital militaire des invalides. Entre les séances de kiné, il écrit ses articles pour Libération et Charlie. Les livres lus, les films regardés dans la chambre, la musique de Bach, les premières sorties dans les jardins, au théâtre, au cinéma avec toujours deux policiers à ses côtés. le bonheur du premier aliment ingéré par la bouche, un simple yaourt après deux mois d'alimentation exclusivement par sonde, une renaissance , un retour vers la vie. L'inquiétude de devoir quitter l'hôpital, la liberté enfin de marcher seul, sans aide, sans policier, et puis lors d'un séjour à New York l'annonce de l'attaque au Bataclan, des morts, des blessés, et il sent que tout recommence. Et cette question qu'avons-nous manqué ? Que n'avons-nous pas su faire ? Philippe Lançon nous pose cette question, lui il n'a pas la réponse et les balles qu'il a reçues ne la lui donnent pas davantage.
    
   Un livre très intime, parsemé de portraits puissants, les autres malades, tous rescapés d'une horreur, les soignants, les amis, Cabu, Wolinski, Tignous, son frère, ses grands-mères, jamais on n'a senti une telle proximité avec la douleur, l'auteur sait avec un talent rare nous faire pénétrer littéralement dans son corps brisé, mais aussi au cœur du service hospitalier français. Même si parfois on a l'impression de certaines longueurs, mais c'est du vécu de Lançon dont il s'agit, ce livre inclassable ne peut laisser indifférent ni pas sa forme, ni par son fond.
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critique par Y. Montmartin




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Avis mitigé
Note :

    Vous aurez sans doute remarqué que je ne suis pas tellement l’actualité littéraire mais j’étais très intriguée par Le Lambeau de Philippe Lançon et, ayant eu l’occasion de l’emprunter à une personne de mon entourage, je ne pouvais pas passer à côté.
   
   Ce récit évoque le parcours de Philippe Lançon, journaliste à Charlie Hebdo : sa vie avant, pendant et surtout après l’attentat du 7 janvier 2015, où il a été gravement blessé aux bras et à la mâchoire, la manière dont il s’est reconstruit lors de ses séjours à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière puis aux Invalides jusqu’à son retour chez lui et la reprise d’une vie autonome.
   
   Comme je suis assez mitigée sur cette lecture je vais essayer de faire la part des choses entre négatif et positif :
    L’auteur semble prendre plaisir à développer chaque sujet au maximum, ce qui occasionne beaucoup de longueurs. Moi qui, dans le domaine littéraire, aime la concision et la capacité à résumer en une phrase tout un développement, je n’ai pas vraiment été à la fête. Il m’a semblé que ces 500 pages auraient facilement pu être élaguées d’un quart.
   
    Les relations humaines, qui ont un rôle important dans la reconstruction du journaliste (relations familiales et amicales) n’ont pas une place très importante dans le roman et, pour le coup, auraient peut-être mérité plus de développements. Par contre, les relations entre le journaliste et sa chirurgienne sont extrêmement développées, dans un rapport de dépendance et d’espérance qui est assez finement analysé et m’a intéressée. Les relations de couple, qui s’avèrent vite difficiles et révèlent les incompréhensions de chaque côté, sont aussi tout à fait passionnantes et donnent à réfléchir.
   
    J’ai trouvé que ce livre parlait trop longuement des opérations chirurgicales, greffes, et autres problèmes purement médicaux dont je ne suis pas très friande. On comprend bien que son cheminement médical est complexe, douloureux, que les opérations ne réussissent pas toujours, que les médecins ne voient pas les choses du même point de vue que les patients, mais j’aurais préféré que ce ne soit pas le thème principal du livre.
   
    C’est un livre très bien écrit, avec des phrases plutôt longues, où l’auteur montre beaucoup de profondeur et d’acuité sur son propre état et sur son histoire. J’ai aimé les réflexions que lui inspirent les lectures de Proust et de Kafka ou encore les toiles de Velasquez. C’est dans ces passages que j’ai le plus apprécié ce livre.
   
   Extrait page 374:
   "Je regardais et j’écoutais, voilà tout. Le nerf qui me reliait au jugement semblait coupé de la même façon que celui qui me reliait à la mémoire : je voyais comment j’aurais pu juger, selon quels critères, mais l’envie de le faire avait disparu. Je n’existais plus que comme un corps qui n’était pas tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait. Je n’avais pas été un bien grand journaliste, sans doute par manque d’audace, de ténacité et de passion pour l’actualité, mais peut-être étais-je en train de devenir, ici, une sorte de livre ouvert : aux autres, et pour les autres. Je n’avais rien à refuser et rien à cacher."

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critique par Etcetera




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Un livre choc, un livre dur
Note :

   "Je ne vivais ni le temps perdu, ni le temps retrouvé, je vivais le temps interrompu"
   

   Le 7 janvier 2015, les frères K... surgissent dans la salle de rédaction du journal Charlie Hebdo, mitraillant tout ce qui bouge : Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Bernard Maris, Honoré tombent sous les balles. Philippe Lançon en reçoit une en pleine face, elle lui explose la mâchoire.
   
   Deux ans après l'attaque meurtrière, le journaliste raconte dans Le lambeau ces quelques minutes terrifiantes, où gisant au milieu des cadavres de ses camarades, il se pense mort. Le lambeau, c'est aussi le récit d'un chemin de croix, d'opérations lourdes, de soins et de rééducations effroyablement douloureux, entre la Pitié-Salpêtrière et les Invalides, de va-et-vient entre le bloc opératoire et la chambre pendant deux longues années.
   
   Quel livre ! Je commencerai par dire que j'aurais sincèrement préféré que Philippe Lançon n'ait pas eu à l'écrire mais voilà... Je ne vais pas être très originale non plus en affirmant qu'on tient là un chef-d’œuvre, un futur Goncourt peut-être. Tant pis pour l'originalité, ce livre est d'une telle force que les commentaires, le mien comme les autres, sont de toute façon un peu vains...
   
   Outre ses indéniables qualités littéraires - la plume de Philippe Lançon est magistrale - Le lambeau est le récit d'une incroyable expérience, celle qui consiste à aller creuser au plus profond de soi-même pour en faire jaillir le ressenti, s'en approcher au plus près, bien au delà d'une juste description des événements par celui qui les a vécus et en porte les marques dans sa chair. Cette expérience passe par une sorte de dédoublement : il y a le Phillippe d'avant et celui qui est à terre, qui ne comprend pas ce qui se passe mais réalise peu à peu que tout cela n'a hélas rien d'une "farce". Ces moments du livre sont absolument saisissants, mais la suite l'est tout autant. Le récit de la lente résurrection de Philippe Lançon, devenu en seulement deux minutes une "gueule cassée", ce récit sans haine, sans un gramme de pathos, courageux et digne, de sa vie au milieu des soignants, le courage et l'amour de ses proches, la sollicitude exigeante de Chloé "sa" chirurgienne - qui a beaucoup plu à notre ancien président en visite, l'anecdote est stupéfiante- , tout cela bouleverse. Son amour des livres (certains, dont "mort de ma grand-mère" de Proust, sont devenus des compagnons de bloc...), de l'art qui sauve de tout même du pire, m'a remué profondément.
   
    Le lambeau est un livre choc, un livre dur, de ceux qui vous hantent longtemps après lecture. J'avais par prudence téléchargé un petit extrait. Je n'ai pas pu m'en contenter et je l'ai lu en entier, hélas pas comme il l'aurait mérité, c'est-à-dire en apnée, sans rien ni personne autour de moi pour perturber ma rencontre avec Philippe Lançon. On se sent un peu coupable de lire un témoignage de cet acabit entre un épisode de Maya l'Abeille avec fiston, un repas à préparer, des tracas divers et variés. Petits tracas qui rendent évidemment très modeste au regard du 7 janvier... mais on fait ce qu'on peut.
   
    Philippe Lançon m'a donc accompagnée quelques jours et quand je ne le lisais pas, je pensais à lui. Beaucoup. A son calvaire, à son épatant courage, à sa volonté farouche de vivre, malgré les tuyaux, la douleur, les moments de découragement, les longs couloirs de l'hôpital qu'il ne quitte plus pendant de longs mois. Il y aura un avant et un après ce livre pour moi, c'est certain.
   
   "Et ce sont les violents qui l'emportent" ce sont les paroles de Saint Mathieu (11.12) prononcées par Michel Houellebecq lorsqu'il croise Philippe Lançon le temps d'une soirée. Il a tout faux.
   
   Au bout du tunnel, il y a heureusement la vie... et la littérature, ce livre en est la preuve éclatante.
   
   "Victime, moi? Un journaliste peut être blessé ou tué en reportage, mais victime il ne peut pas l'être. Un journaliste peut être une cible. Il n'est pas un sujet. Il n'est pas préservé de l'histoire qu'il couvre, mais il peut devenir le cœur de l'histoire elle-même. C'est une plante qui pousse dans l'angle mort de l'événement."

critique par Une Comète




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