Lecture / Ecriture
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Verre Cassé de Alain Mabanckou

Alain Mabanckou
  African psycho
  Verre Cassé
  Les petits-fils nègres de Vercingétorix
  Mémoires de porc-épic
  Et Dieu seul sait comment je dors
  Bleu, Blanc, Rouge
  Black Bazar
  Demain j'aurai vingt ans
  Tais-toi et meurs
  Lumières de Pointe Noire

Alain Mabanckou est un écrivain français né au Congo-Brazzaville (où il a passé son enfance) en 1966. Arrivé en France à l'âge de 20 ans pour poursuivre des études de droit, il les a poursuivies jusqu'au troisième cycle, puis s'est tourné vers la littérature et a publié plusieurs ouvrages. Il enseigne également la littérature à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA).

Verre Cassé - Alain Mabanckou

Roman à boire !
Note :

    « … disons que le patron du bar Le Crédit a voyagé m'a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l'histoire d'un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu'on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre…» Cet incipit annonce bien la couleur du roman d'Alain Mabanckou qui est désormais un incontournable de la littérature française.
   
    Comme l'exposé du professeur de criminologie dans "African psycho", le texte est divisé en deux sous-parties : "premiers feuillets" et "derniers feuillets". Après avoir expliqué l'origine du texte, Verre Cassé raconte une séance de "brainstorming" du cabinet présidentiel (pages 13 à 29), qui à elle seule vaut de se procurer ce roman, et l'histoire d'Escargot entêté, le patron du bar, natif du village de Ngolobondo. Suivent l'histoire du pauvre gars qui en est réduit aujourd'hui à porter des couches Pampers, puis celle de L'Imprimeur, qui avait épousé une Vendéenne, Céline – «quand y a un Noir devant elle, il faut qu'elle le croque» – et enfin l'histoire de Robinette avec «ses grosses cuisses potelées de personnage féminin de peinture naïve haïtienne» qui entraîne dans un concours très particulier Casimir dit le Géographe parce qu'il dessine des cartes en pissant derrière Le Crédit a voyagé.
   
    Après l'histoire de Mouyéké qui a été lâché par son fétiche, les "derniers feuillets" nous en disent plus long sur le passé et le présent du narrateur. Aventuré rue Papa-Bonheur, Alice aux jambes maigres le traite de crétin. Lecteur de Paris Match il vante Joseph le peintre SDF. Surtout, il y a Angélique rebaptisée Diabolique, car elle projette de faire soigner son grand buveur de mari (cf.extrait). S'il est devenu Verre Cassé l'alcolo – «Mompéro, apporte-moi deux bouteilles de rouge et mon cahier » – c'est qu'il a été viré de son poste d'instituteur sans diplôme. Pourtant il en avait eu des lectures et pas que Lagarde et Michard. Lui le collectionneur des San Antonio, il regrette de ne pas avoir écrit "Le Livre de ma mère", une maman aujourd'hui décédée et qu'il va rejoindre en plongeant dans le fleuve. Moralité : «L'enfance est notre bien le plus précieux, tout le reste c'est de la compilation de gaffes et de conneries.»
   
   
   EXTRAIT:
    «… et alors, un jour de grand soleil, ma belle-famille a débarqué à la maison, elle a tenu un petit conseil de guerre ethnique, et j'étais l'objet de leur discussion byzantine, moi Verre Cassé, ils ont parlé de moi en long et en large, ils ont pris un décret me concernant, et ils m'ont condamné par contumace parce que je ne m'étais pas présenté devant leur tribunal, c'était comme si j'avais pressenti le traquenard que ces gens me tendaient, en fait mon instinct avait parlé, j'avais déserté la maison depuis la veille, et c'est ainsi que j'avais échappé de justesse aux griffes de ces intolérants, de ces pourfendeurs des droits de l'homme, de ces trouble-fête, de ces fils du chaos, de ces fils de la haine, or c'était sans compter avec la vigilance et la rancœur de Diabolique qui savait où me trouver, et elle a traîné ce comité d'accueil familial dans la rue,{…} ils avaient décidé de m'emmener chez un guérisseur, un féticheur, ou plutôt chez un sorcier nommé Zéro Faute pour que celui-ci chasse le diable tenace qui habitait en moi, pour qu'il m'ôte l'habitude de me dorer sous le soleil de Satan, et nous devions aller là-bas, chez cet imbécile qu'on appelait Zéro Faute, moi je n'avais pas peur, je voulais les emmerder, et j'ai dit «laissez-moi tranquille, est-ce que quand je bois mon pot je provoque quelqu'un, pourquoi tout le monde est contre moi, je veux pas aller chez Zéro Faute », et tous ces braves gens de ma belle-famille ont dit en choeur « tu dois venir avec nous, Verre Cassé, tu n'as pas le choix, on t'emmènera là-bas, même dans une brouette s'il le faut», j'ai répondu en hurlant comme une hyène prise dans un piège à loups « non, non et non, plutôt crever que de vous suivre chez Zéro Faute », et comme ils étaient nombreux ils m'ont attrapé, ils m'ont bousculé, ils m'ont menacé, ils m'ont immobilisé, et moi je criais « honte à vous gens de peu de foi, vous ne pouvez rien contre moi, a-t-on jamais vu un verre cassé être réparé », et ils m'ont installé de force dans une brouette ridicule, et tout le quartier riait devant cette scène inédite parce qu'on me traînait comme un sac de ciment, et moi j'insultais Zéro Faute tout au long de mon chemin de croix pendant que ma femme parlait toujours du serpent noir qui l'avait mordue, et je demandais de quel serpent noir il s'agissait … »
   
   
    L'écriture ironique est riche de formules fleuries venues de la langue populaire ou inspirées par la culture occidentale, elle attire automatiquement la sympathie du lecteur pour des personnages sans doute abominables mais toujours en verve. Nous sommes loin des petits romans franchouillards et égocentriques de… — je ne citerai personne.
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critique par Mapero




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D’une traite
Note :

   Alors d’abord, il n’y a pas de point, que des virgules, et une parole bavarde qui déboule.
   «C’est pas normal, tu dois mettre ça un peu au propre [...] je suis un peu déçu» dit l’Escargot entêté, patron du «Crédit a voyagé», le bar congolais d’où démarre ce roman, quand il reçoit le cahier sur lequel «Verre Cassé», son ami, a écrit le livre que nous lisons.
   Verre Cassé fait partie des meubles de ce bar où se croisent clients forts en gueule. Ce sont ces personnages qui constitueront le livre commandé par l’Escargot à Verre Cassé qu’il pousse à écrire sur les habitués de son établissement.
   
   D’abord l’histoire du bar et de son patron. S’ensuit une moquerie des hommes politiques et de leurs discours qui vaut le détour. Puis celle du type aux Pampers. Suivi du personnage fanfaron de L’Imprimeur qui raconte qu’il a «fait la France», lui. Et aussi Robinette, personnage féminin (enfin si on veut!), championne en«pisse à durée indéterminée».
   Puis dans la suite, Verre Cassé se livrera. Sa vie d’avant, son histoire, sa femme qu’il surnomme Diabolique. Il dévoile son passé.
   
   C’est un petit régal d’humour: «et je ris en débitant ce mensonge gros comme une résidence secondaire de dictateur africain»
   
   J’ai lu ça d’une traite et avec beaucoup de plaisir. C’est plein d’humanité et d’intelligence. Plein de références littéraires. Plein de moquerie sur le monde des humains. Mais de la moquerie «bien foutue». J’ai tout de suite envie d’aller vers d’autres textes de cet auteur. Sans aucune hésitation.
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critique par OB1




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Avalanche de prix
Note :

   "Verre Cassé" est le surnom d’un pilier de bar, un alcoolique effacé, abîmé par la vie qui passe son temps à observer la triste humanité qui échoue au fin fond d’un bar crasseux congolais, "le crédit a voyagé". Un jour, la vie de Verre Cassé va changer, le patron du bar dit "l’Escargot entêté", lui proposant d’écrire les histoires qui lui passent par la tête sur un cahier qu’il lui remet.
   
   Il faut dire que Verre Cassé a des lettres. C’est un ancien instituteur, amoureux de la langue française et des livres, un brin poète et qui fut chassé de son école de par son alcoolisme irrépressible qui le conduisait à des attitudes inexcusables face à un jeune public pas encore bousillé par la vie africaine.
   
   Alors Verre Cassé va se lancer. Usant d’un style populaire et haut en couleurs, sur le mode d’un conteur ou d’un griot africain, Verre Cassé va d’abord nous faire plonger dans la vie stupide à mourir des autres piliers du bar. Nous y découvrirons un homme qui se déplace habillé de pampers, poursuivi par les mouches à merde, envoyé par erreur en prison par sa femme, pour s’en débarrasser, et où il fut victime de viols à répétitions. Ou bien celle encore d’une énorme maîtresse femme, experte en concours de pissage et qui finira par se faire clore le bec par un hurluberlu inattendu. Celle encore des dictateurs, ministres et autres chefs d’Etat locaux qui font main basse sur les richesses du pays pour en tirer un profit immédiat et exclusivement personnel. Ainsi que toute une cohorte de paumés.
   
   Puis, Verre Cassé, dans la deuxième partie du livre, va peu à peu nous révéler sa pauvre vie, ses terreurs et ses échecs, sa descente dans les bas-fonds de l’humain au fur et à mesure que sa consommation d’alcool va augmenter.
   
   Pour ce faire, A. Mabanckou choisit d’user d’une langue colorée et qui multiplie les allers-retours entre un français de France recherché et les expressions locales souvent hilarantes. L’auteur s’attache aussi à n’utiliser aucun point dans ses phrases qui s’enchaînent les unes ou autres, sans discontinuer, une idée en entrainant une autre, une confession amenant la suivante. Verre Cassé lui-même en donnera les raisons, arrivé au bout de son cahier. Il a voulu un langage bariolé, bizarre, hors du commun pour décrire des tranches de vie elles-mêmes hors du commun.
   
   C’est la violence de l’Afrique, ses profondes injustices mais aussi sa solidarité, son brassage de traditions qui servent de trames puissantes à ce récit. Malgré le tragique des situations, on y rit souvent de la stupidité, de la cupidité, de la capacité des hommes à être un loup pour l’homme.
   
   Le roman est une absolue réussite d’ailleurs récompensée par le "Prix des Cinq Continents de la Francophonie", le "Prix Ouest-France/étonnants voyageurs" et le "Prix RFO du livre". Alors, n’hésitez pas!

critique par Cetalir




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