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Frère d'âme de David Diop

David Diop
  Frère d'âme

Frère d'âme - David Diop

Comme un conte africain
Note :

   Prix Goncourt Goncourt des Lycéens 2018
   
   David Diop s’est inspiré des lettres de jeunes poilus pour évoquer l’horreur de la Grande guerre et le traumatisme psychique qui a transformé à jamais les soldats, ici des tirailleurs sénégalais.
   
   C’est un roman, certes, mais un conte aussi. Tout y est ambivalent car "toute chose porte en elle son contraire" ; l’amitié peut engendrer la cruauté, et la guerre a ses bienfaits : "elle m’a fait grandir tout d’un coup" note le personnage narrateur, Alfa Ndiaye, "le dernier fils du vieil homme" Bassirou Coumba, et l’unique enfant de sa mère Penndo Ba, la belle peule. Scandé par l’antienne "par la vérité de Dieu", le récit semble celui du basculement d’Alfa dans la folie après la mort de son ami, son "frère d’âme" son "plus-que-frère", Mademba Diop, dont il se dit responsable. En fait, cette tragédie a fait de lui un rebelle aux lois et au devoir : une machine à tuer. Car c’est illusion de croire que l’on joue sur le "théâtre de la guerre", qui légitime la violence et la cruauté vengeresse.
   
   Là-bas, à Gandiol, Alfa avait neuf ans quand sa mère est partie rechercher son propre père et ses frères mais n’est jamais revenue. Recueilli par Aminata Sarr, son fils Mademba était devenu le "plus-que-frère" d’Alfa : complémentaires et opposés, Alfa, totem lion, beau et fort ; Mademba , totem paon, gringalet. A vingt ans Mademba a voulu partir à la guerre car "sauver la mère patrie, la France" c’était "une chance de partir de Gandiol", de voir le monde et, peut-être, pour Alfa, de retrouver sa mère.
   
    L'auteur restitue avec réalisme, sans emphase ni pathos, les émotions et les sentiments des ces soldats, le sang, la boue, l’odeur omniprésente de la mort, l’horreur des corps à corps. Au front, la France du capitaine Armand pousse les tirailleurs sénégalais, "les chocolats d’Afrique Noire" : "elle a besoin que nous soyons sauvages parce que les ennemis ont peur de nos coupe-coupe". Tous se jettent "comme des sauvages, fous temporaires, sous les petites graines de fer ennemies" car "la folie temporaire est la sœur du courage à la guerre" : c’est "le jeu de la guerre" après la bataille "on redevient humain". Pour le capitaine, "la vie c’est la guerre", sa maîtresse à qui il sacrifie ses hommes. Il fait exécuter ceux qui refusent de monter au front par leurs propres frères d’armes : "Il a dit Feu et nous avons tiré"...
   
   Mais un jour, Alfa a moqué, par plaisanterie, le physique gringalet et le totem paon de Mademba. Celui-ci, vexé, a "jailli en hurlant du ventre de la terre" pour prouver son courage. Blessé à mort, "il m’a demandé de l’achever, trois fois j’ai refusé", par respect des lois morales confesse Alfa. Tout est toujours ambivalent : achever son ami, par pitié et compassion, aurait été un geste d’amitié. Alfa "n’a pas été capable d’être un homme", parce qu’il ne savait pas encore "penser par lui-même", donc désobéir. Devenu "inhumain par obéissance aux lois du devoir" Alfa se métamorphose en rebelle : hanté par la culpabilité et le remords, il sera désormais humain, donc tueur ; il ne jouera plus au sauvage, il sera sauvage : "Ce que je n’ai pas fait pour mon ami, je le ferai pour mon ennemi. Par humanité" ? La souffrance et la honte ont poussé sa raison à l’extrême logique ; il est devenu le bras armé de Dieu, la figure du destin pour tous les "petits soldats aux yeux bleus". Il s’avère bien là que "le fou c’est celui qui a tout perdu sauf la raison". Aux yeux de tous, Alfa apparaît comme un "demm" un dévoreur d’âmes, tant il tue avec détermination. On l’évacue sur l’arrière. A l’hôpital, la thérapie par le dessin sert à "laver les esprits des saletés de la guerre". Alfa dessinera le portrait de sa mère et celui de Mademba, ses deux figures d’attachement ; mais aussi les sept mains qu’il a coupées à sept ennemis et rapportées momifiées dans son barda, "symboles de la furie, de la vengeance, de la folie de la guerre". Les anciens lui avaient enseigné qu’il "faut écouter la voix du devoir. Penser trop par soi-même, c’est trahir". En leur obéissant Alfa a perdu toute humanité.
   
   Diop donne à comprendre les horreurs de la guerre et ses conséquences irrémédiables sur le psychisme des soldats. A travers le thème du double, il nous invite aussi à réfléchir à la relativité des valeurs et des principes. La guerre en constitue l’exemple extrême qui, en subvertissant toutes règles, réveille le loup qui sommeille en tout homme.
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critique par Kate




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Incantation
Note :

    Un matin dans les tranchées de la Grande Guerre, l'appel est lancé. Alfa et Mademba tirailleurs sénégalais émergent de leur trou et se lancent à l'assaut.
   
    C'est durant cette attaque, que Mademba blessé va mourir dans une atroce agonie. Alfa, son "plus que frère" le veille mais malgré son insistance et sa souffrance, refuse de mettre un terme à sa vie.
   
    Alfa rapportera son corps dans la tranchée, prenant dans ses bras le corps mutilé de son ami d'enfance. Il le portera toute sa vie et n'oubliera jamais cet instant où la guerre est devenue barbare.
   
    Il bascule dans la folie et devient un sauvage, une véritable machine à tuer.
   
    D'une façon cruelle et systématique, il assassine et effraie son entourage.
   
    Il est envoyé à l'arrière, loin des tranchées, pour se reposer et reprendre ses esprits.
   
    Il raconte sa terre d'Afrique, son enfance, son frère d'âme Alfa et son amour pour Fary.
   
    Alfa devient griot, et sa longue mélopée vacille comme son âme entre culpabilité, souffrance et terreur.
   
    C'est un roman d'une très grande poésie malgré des scènes insoutenables. L'auteur arrive à nous montrer l'humanité dans ces hommes venus de si loin pour défendre la France.
   
    On est un peu ébranlé par la lecture tant les détails sont fournis mais cette lente incantation nous permet de souffler quand Alfa nous raconte l'Afrique.
   
    David Diop est le lauréat du Prix Goncourt des Lycéens 2018 et c'est mérité.
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critique par Marie de La page déchirée




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Les sauvages
Note :

   Avec son presque frère Mademba, ils étaient comme deux frères jumeaux, ils couraient comme des fous furieux, en hurlant vers les ennemis d'en face, épaule contre épaule, ils tiraient leurs coups de fusil en même temps. Mais Mademba, son presque frère a été grièvement blessé, il a supplié Alfa Ndiaye de l'achever, mais il est resté sourd à ses supplications. Il a regretté de ne pas l'avoir tué, de l'avoir laissé souffrir.
   
   Alors Alfa Ndiaye va se transformer en un être de vengeance et de férocité. Il va sombrer dans une folie meurtrière. Ses camarades commencent à le craindre, même les rats ont peur de lui. Son odeur sent la mort, pour tous il est devenu un dévoreur d'âmes.
   
   Un roman envoûtant sur les horreurs de la Grande Guerre, où un capitaine qui aime la guerre comme une maîtresse la fournit en vies de soldats. Les tirailleurs sénégalais, les chocolats d'Afrique noire, devenus chairs à canon sortent des tranchées pour se faire massacrer sous une pluie de cervelle.
   " La France du capitaine a besoin de notre sauvagerie et comme nous sommes obéissants, moi et les autres, nous jouons les sauvages. Nous tranchons les chairs ennemies, nous estropions, nous décapitons, nous éventrons."
   

   Une fois de plus la magie des mots écrits par un auteur africain a opéré. David Diop sait si bien évoquer l'âme, il réussit à introduire la poésie dans cette boucherie, un style oral et naïf où le narrateur répète inlassablement les mêmes mots comme pour conjurer le sort. L'histoire d'un homme rendu inhumain et dément par la folie des hommes. Rien ne pourra le sortir de cette démence où il s'est enfermé à jamais, même pas les souvenirs de son enfance, de son père, les règles, les croyances, et Fary Thiam, la jeune femme qui contre toutes les lois du village lui a offert son corps avant son départ pour la guerre.
   
   Un roman très original sur la guerre, où David Diop redonne la voix à ces 135 000 les soldats issus des colonies françaises d'Afrique de l'Ouest qui se sont battus pour une France qui les ignorait. Une fois de plus les lycéens m'ont agréablement surpris par leur choix judicieux pour leur prix Goncourt.
   
   "Mais ce que nous ressentons est toujours neuf car chaque homme est unique, comme chaque feuille d'un même arbre est unique. L'homme partage avec les autres hommes la même sève, mais il s'en nourrit différemment."

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critique par Y. Montmartin




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Véritables plus que frères
Note :

   Alfa Ndiaye et Mademba Diop ont vécu une enfance et une adolescence heureuses dans leur village natal au Sénégal au point de devenir plus que des amis : des véritables plus que frères, des frères d’âme. Alors, c’est ensemble que le chétif Mademba et le colosse Alfa vont s’engager dans les forces coloniales pour aller se battre dans les tranchées de l’épouvantable guerre de 14-18. Par amour de la patrie et par désir de revenir auréolés de gloire et riches.
   
   Sur le terrain de bataille, ils veillent l’un sur l’autre, se battant au coude-à-coude jusqu’au jour où Mademba, jailli avant tous les autres de la tranchée pour monter à un nouvel assaut se fait traitreusement éventrer. Il mourra lentement, dans d’atroces souffrances, dans les bras d’Alfa. Dès lors, le colosse noir va sombrer dans une sorte de folie meurtrière, décidé à faire payer coûte que coûte aux ennemis d’en face la mort de son frère d’âme. Il ne s’agit plus de tuer pour survivre ou gagner quelques illusoires mètres d’un terrain dévasté, infesté de cadavres et de rats. Le but d’Alfa est de semer la terreur parmi les rangs allemands en éventrant froidement des victimes hors des temps de combat pour ramener ensuite une main accrochée au fusil ennemi en signe de trophée.
   
   Cela vaudra au début gloire et reconnaissance au soldat Alfa. Puis, les mains s’accumulant, la peur, le dégoût et une forme d’ostracisme vont se faire jour. Car ce n’est plus de morts guerrières qu’il s’agit alors mais de froides vengeances, d’une pratique qui, s’apparentant à une forme de sorcellerie, protégeant son auteur des balles ennemies, terrifie ses compagnons d’armes.
   
   Toute l’originalité et la force de ce premier roman tient dans la langue utilisée. Une langue colorée et imagée comme celle des griots africains, une langue qui, à force de formules sans cesse répétées, installe un rythme quasi-hallucinatoire rendant bien compte de l’abrutissement bestial qui prévaut chez ces soldats épuisés et en survie permanente. De plus, l’auteur parvient à faire remarquablement coexister le récit d’une guerre horrible, où toute joie semble avoir disparu, avec celui de la réminiscence des années africaines qui, elles aussi, comportèrent peines et joies. Car, désormais, toute la vie d’Alfa oscillera entre cette terre qu’il a quittée heureux et fier et celle qui a englouti son plus que frère Mademba et où lui, Alfa, a perdu son âme.
   
   Au final, c’est un récit frappant et réussi que nous découvrons, un livre qui, par ses images choc, s’installera durablement et à part dans une littérature de genre aux titres aussi innombrables que les victimes du conflit qu’ils décrivirent.

critique par Cetalir




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