Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Lèvres de pierre de Nancy Huston

Nancy Huston
  Les Variations Goldberg
  Lignes de faille
  Professeurs de désespoir
  Instruments des ténèbres
  Prodige
  La virevolte
  Dolce Agonia
  Infrarouge
  Reflet dans un œil d’homme
  Danse noire
  Le club des miracles relatifs
  Bad girl: classes de littérature
  Lèvres de pierre

Nancy Huston vit en France depuis les années 1970, mais elle est d'origine franco-canadienne, née en 1953.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Lèvres de pierre - Nancy Huston

Des vies parallèles
Note :

   Bel ovni littéraire que ces lèvres de pierre où le romanesque joue en mineur dans le rapprochement inattendu entre la biographie de Pol Pot et quelques années de la vie de Nancy Huston : "nos trajectoires s’éclairent l’une l’autre" prétend-elle. En tentant d’en "rétrécir l’écart" l’auteure invite à réfléchir aux "humanités disparates", et incite à comprendre pourquoi le jeune Saloth Sâr s’est métamorphosé en un fanatique sanguinaire et elle-même, de son surnom Dorrit, en une féministe extrémiste. Très jeunes tous deux eurent en commun ces "lèvres de pierre", celles du Bouddha, ce sourire lisse, ce masque protecteur et fallacieux.
   
   Enfant fragile et cauchemardeux, le petit Sâr vit dans une famille aisée ; différent de ses frères il est moqué, traité de fille, mal aimé. Dorrit, elle, souffrira toute sa vie de l’abandon de sa mère et cherchera à combler ce manque. Dès lors la mécanique tragique s’enclenche pour les deux enfants. À neuf ans le jeune cambodgien quitte sans regrets sa famille pour le monastère ; il aime ce monde ordonné, il aime obéir, et répéter les mantras le rassure. Mais, le jugeant trop rêveur, sa famille l’envoie à l’école Miche, dirigée par des missionnaires. Il y endurera huit années de "vexations, de malentendus et d’humiliations". Il accumule les échecs scolaires, voyage beaucoup et connaît en 1948, à Angkor, la révélation : "le peuple qui a construit Angkor Vat est capable de tout. Pour retrouver cette perfection des origines, il nous faut revenir sept cents ans en arrière". Désormais "son corps a absorbé Angkor". Devenir objet sexuel pour payer son loyer à un prince lui importe peu. Fasciné par la révolution culturelle de Mao, Sâr voit sa voie : reconstruire le Cambodge d’antan, agricole et autosuffisant.
   
   Dorrit elle aussi vit sa révélation, à seize ans, lors d’une aventure érotique avec Adam ; il la gifle avec force à plusieurs reprises : "enfin je comprends ce que signifie être femme. Amoureuse, une femme doit laver de ses larmes les marches que gravira son homme" . Dans les années 1970 où la libération sexuelle s’épanouit aux USA, Nancy Huston accumule petits boulots et amants de passage. Postulant pour un emploi d’escort girl, on la juge trop grosse : son corps devient alors son ennemi, l’anorexie la discipline qui dynamise sa réflexion. Prenant conscience de l’aliénation des femmes aux désirs masculins, elle s’engage à les défendre, publie des articles dans les revues féministes. C’est grâce à son nouvel amant Gérard que son combat prend une dimension politique. Militant marxiste léniniste, il la convainc qu’elle n’est qu’une "petite bourgeoise", "un parasite". Désormais Dorrit hait son pays, l’Amérique, admire Lénine soutient Pol Pot et se radicalise au sein de groupes féministes. Elle devient "intolérante-intransigeante-insupportable".
   
    Certes les destins de Pol Pot et de Nancy Huston divergent. Lui, devenu paranoïaque, ne s’accusera jamais du génocide des Cambodgiens et restera convaincu d’avoir œuvré pour le bien de son pays. Dorrit, elle, trouvera le chemin du mariage et de la maternité. Mais ce qui interpelle, c’est que ces deux êtres étaient "Deux monstres, en somme. Deux enfants dévorés d’abord par la peur puis par la rage" derrière leur sourire trompeur. Le manque d’affection et de reconnaissance, les expériences douloureuses et des rencontres fondatrices ont tracé leur voie, donnant un sens à leur mal-être et un but à leur vie. La lecture du livre réduit bien l’écart entre eux. La haine, le désamour des autres et de soi pour soi-même induisent la radicalisation, quelque forme qu’elle prenne.

critique par Kate




* * *