Lecture / Ecriture
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Un amant de fortune de Nadine Gordimer

Nadine Gordimer
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  Un amant de fortune
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  Le magicien africain
  Histoire de mon fils
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  L'arme domestique
  Un caprice de la nature

AUTEUR DES MOIS DE décembre 2018 & janvier 2019

Nadine Gordimer est née à Springs (Afrique du Sud) le 20 novembre 1923, dans une famille bourgeoise, d'un père lituanien et d'une mère anglaise. Enfant à la santé fragile, elle trouve très tôt le réconfort dans la lecture.

Elle a toujours été sensible aux injustices de la société de l'Apertheid. Elle publie ses premières nouvelles dans les grands magazines américains et acquiert une importante notoriété. Cependant, le roman Un monde d'étrangers publié en 1958, qui raconte une amitié impossible entre un jeune Anglais et un jeune Sud-Africain, est condamné par le pouvoir et interdit.

Elle est pendant longtemps membre du Congrès national africain, l'ANC de Nelson Mandela. Les injustices et répressions sanglantes dont elle est témoin ne font que renforcer sa détermination à lutter contre l'apartheid, malgré la censure qui frappe souvent ses œuvres.

En 1974, elle reçoit le prestigieux prix Booker Prize pour Le Conservateur.

En 1991, le prix Nobel de littérature lui est attribué pour « l’œuvre épique a rendu à l'humanité d'éminents services ». Avant elle, seules 6 femmes ont reçu ce prix.


Elle est morte chez elle à Johannesburg (Afrique du Sud) le 14 juillet 2014. Elle avait 90 ans.

Un amant de fortune - Nadine Gordimer

Choix de société
Note :

   S'il est un mérite qu'on doive reconnaître à ce roman, c'est bien de nous surprendre en empilant invraisemblance sur invraisemblance. Imaginez un peu l'affaire : Julie, riche héritière d'une famille sud-africaine tombe amoureuse d'un petit garagiste immigré clandestin, le présente à ses amis snobs, et quand l'amant auréolé de cambouis est sur le point d'être expulsé d'Afrique du Sud, elle achète deux billets d'avion, l'épouse vite fait au consulat et l'accompagne pour revoir son village à l'orée du désert dans un fichu coin perdu d'un misérable pays arabe ! Et ce n'est pas fini — étonnez-moi demandait Cocteau ! — et c'est bien ce qui arrive quand Abdou/Ibrahim décroche enfin un visa pour aller travailler aux Etats-Unis, notre Julie pourrait décider de rester avec ses belles-sœurs...
   
    On ne sait pas si leur histoire d'amour finira bien ou mal mais peut-être que le plus important est ailleurs. Qu'est-ce qui fait qu'on se sent bien ou qu'on se sent mal dans un milieu (social, familial) donné ? Nadine Gordimer dépeint deux sociétés bien différentes. Dans sa métropole sud-africaine post-apartheid, Julie critique la vie des membres de la classe dirigeante, qu'ils soient blancs ou noirs — à l'exception de l'oncle Archie. Elle s'entend particulièrement mal avec son père, riche homme d'affaires, divorcé et remarié. Elle déteste les réunions mondaines où ces gens se retrouvent pour parler affaires et de placements. Rompant avec son milieu friqué, elle fréquente la société d'un bar branché où l'on aime une touche de provocation et de non-conformisme.
   
   D'un autre côté quand Julie se retrouve plongée dans le village arabe, on sait bien, son mari sait bien, qu'elle n'a rien à y faire. Elle tombe de la planète Mars. Elle, la fille indépendante et délurée, serait-elle vraiment disposée à vivre à peu près recluse, à porter la foulard, à croupir dans une baraque sans salle de bain, et à rompre avec les plaisirs et la culture de la ville. Mais il se produit chez elle la découverte fascinante du désert qui commence au bout de la rue où habite sa belle-famille, en même temps que la découverte d'une famille unie et chaleureuse avec, entre autres, deux belles-sœurs qui vont la comprendre, la jeune Maryam qui l'a convaincue de se rendre utile en enseignant l'anglais, et Khadija dont l'époux travaille à l'étranger sur un gisement de pétrole et ne semble pas vouloir revenir au bled.
   
   Le roman est donc intéressant mais le hic c'est l'écriture qui régulièrement s'emballe sans me convenir et devient hachée pour faire moderne. Je cite la fin de l'incipit : "Voilà : vous avez vu. J'ai vu. Le geste. Une femme dans un embouteillage comme tant d'autres dans la ville, n'importe quelle ville. Vous ne vous en souviendrez pas, vous ne saurez pas qui elle est. Mais moi je sais, à partir de cette image je vais trouver l'histoire de ce banal embarras de rue, jusqu'où il l'entraînera. Ses mains en l'air. Ouvertes."
    ↓

critique par Mapero




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Problématique de l’immigration
Note :

   Un amant de fortune a été écrit en 2001, soit dix ans après la fin de l’apartheid. Il n’est donc pas un roman dénonçant ce qui opprima si longtemps la majorité des habitants de l’Afrique du Sud ; les non-blancs pour faire simple, mais il concerne un problème finalement d’une grande actualité dans nos contrées, le problème de l’immigration depuis des pays où la liberté n’existe pas, non plus l’avenir, l’immigration à but économique dans ce cas précis.
   
   Abdou est employé comme mécanicien dans un garage de Johannesburg et c’est ainsi que Julie, blanche aisée, même si rebelle, le rencontre pour la première fois ; sa voiture est tombée en panne. On ne sait pas formellement quel est le pays d’Abdou, sinon que c’est un pays sans ressources propres. Allez, je miserais une pièce sur la Somalie ou un pays de cette zone d’Afrique de l’Est.
   
   Plus important, Abdou est ce qu’on appellerait ici un « sans papiers ». Et même carrément un illégal puisque sous son vrai nom, l’Etat sud-africain lui a demandé de quitter le territoire et qu’il est resté sous une fausse identité. Il est employé, exploité, au noir par le garage et vit dans l’instabilité permanente. Une relation improbable se noue entre Julie, l’idéaliste, et Abdou, celui qui cherche une reconnaissance de son droit à exister et à prospérer. Julie aime Abdou. Nadine Gordimer nous le laisse clairement entendre. Dans le cas d’Abdou, certainement de l’opportunisme se mêle aux sentiments. Rapidement la réalité va rattraper Abdou et il est sommé de quitter le territoire.
   
   Contre toute attente, Julie décide de le suivre dans son pays, aux franges du désert et où le statut de la femme n’existe pas en tant qu’individu indépendant et responsable. C’est surtout cette aventure qui captive Nadine Gordimer – et moi avec, je dois le dire – et ses développements sont plus qu’intéressants. Marque des grands auteurs, elle dépasse – et de loin – le stade de la bluette pour emprunter des chemins de traverse philosophiques. Pour autant le rythme de l’histoire racontée est très différent des autres romans de Nadine Gordimer que j’ai pu lire. Elle qui procède couramment à la façon d’un entomologiste examinant chaque détail consciencieusement et progressant très lentement on a plutôt l’impression là qu’elle a pris de l’altitude, qu’elle envisage dès le départ la problématique dans sa globalité et que l’histoire est moins essentielle, moins fouillée. Au moins dans la première partie avant qu’ils ne quittent l’Afrique du Sud.
   
   A mon sens un Nadine Gordimer qui sort de l’épure classique.

critique par Tistou




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