Lecture / Ecriture
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Idaho de Emily Ruskovich

Emily Ruskovich
  Idaho

Idaho - Emily Ruskovich

Les fantômes des absents
Note :

   Au-dessus de Pendarosa, dans les montagnes de l'Idaho.
   
   Ann a épousé Wade, un an après qu’un événement tragique se soit produit un après-midi d’aout, lorsqu’il allait couper du bois pour l’hiver accompagné de Jenny sa femme et de leurs deux petites filles. Jenny, a tué May, six ans, d’un coup de machette.
   
   Le récit tourne autour du drame; Ann s’efforce de le comprendre, et le revit obsessionnellement, d'autant plus qu'elle n'y a pas assisté, et que son mari ne veut pas en parler. On a l'impression qu'elle éprouve de la culpabilité.
   
   Le temps de la narration s'étend de 1970 (Wade et sa femme faisaient connaissance) à 2025, un épilogue qui semble satisfaire les protagonistes ! mais le lecteur... peut-être pas. A vous de voir!
   
   Entre ces deux dates, les scènes sont nombreuses et nous transportent dans des lieux divers.
   
   A partir des années 2000, Ann aide tant bien que mal Wade à vivre, il est atteint d’Alzheimer précoce, comme son père et son grand-père avant lui. Il y a aussi Jenny en prison à perpétuité , avec Elizabeth sa compagne de cellule qui devient son amie. Car Ann n'est pas la seule narratrice du roman...
   
   Les différents récits s’organisent autour de l’événement tragique survenu en 1995, et que, progressant dans la lecture, on ne comprend toujours pas. La mère aimait ses deux filles et s’était toujours comportée normalement avec elles. Au début, j'ai même cru que Jenny s'accusait pour couvrir quelqu’un. Personne d’extérieur à la famille, n’a assisté à l’homicide de la petite May, et la mère s’est accusée immédiatement sans s’expliquer. La fille ainée a disparu .Les explications et tentatives de reconstitution d'Ann, tendent à suggérer, de la part de Jenny, un terrible acte manqué.
   
   On a un récit des commencements de la vie du couple initial, qui a acheté la maison et plusieurs hectares de terrain dans la montagne lorsque Jenny était enceinte. Leur hiver, leur printemps et les premiers mois du bébé, leurs sentiments ambigus pour une femme qu’ils ne connaîtront jamais, l'apprentissage d'une existence rurale âpre, ses difficultés et ses joies. Ce récit (sans doute le meilleur du roman) est-il imaginé par Ann? Je le crois trop précis pour cela. Je ne sais trop qui en est le narrateur...
   
   Plusieurs autres récits, avant le drame, concernent May et son désarroi lorsque sa sœur qui grandit, n’est plus tout à fait la même partenaire de jeu. D’autres, la survie de leur mère en prison. Mais la narratrice étant sa compagne de cellule à qui elle ne se confie pas, nous ignorons ce qu’elle pense.
   
   Certains récits se révèlent sans rapport avec l’intrigue principale, bien qu’on ait pensé, d'abord, qu’ils y étaient liés : l’avenir du garçon dont June (la fille aînée âgée de 9 ans) était amoureuse et son drame à lui.
   
   La vie d’Elizabeth la compagne de la mère, ne nous intéresse que lorsqu’elles apprennent à se connaître, or on a droit à un long récit de la vie d’Elizabeth avant qu’elle n’intègre la cellule de Jenny…
   
   Le texte regorge de réminiscences, de rêves éveillés, de souvenirs, et d’évocations : que serait devenue la fillette disparue ? A quoi ressemblerait-elle, que ferait-elle aujourd’hui ?
   
   Ann vit avec les fantômes des absents. Sa vie avec Wade n'est pas une nouvelle existence, elle ne fait qu'imaginer le passé d'un homme qu'elle aimait depuis longtemps, mais qu'elle a épousé dans des circonstances néfastes ; il n'a pas refait sa vie, et elle a oublié de vivre la sienne.
   
   Un premier roman très travaillé, parfois on sent l'application de la bonne copie, la lourdeur de répétitions, mais la richesse du propos est indéniable. L'impression dominante est négative : c'est éprouvant, frustrant, plein de rêves et de cauchemars, parfois bien rendus. Évidemment, pour un premier roman, c'est prometteur !
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critique par Jehanne




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Ruskovich frappe un grand coup
Note :

   
   L’Idaho, un de ces Etats sauvages de l’Amérique, une de ces contrées où la Nature règne en maître imposant sa loi, dictant selon les intenses variations de son climat la conduite aux humains téméraires qui auraient décidé de s’y installer.
   
   C’est là que Wade et son épouse Jenny, jeunes et pleins d’entrain, se sont installés il y a de cela des années. Quelque part sur une montagne que la neige l’hiver rend pratiquement inaccessible. Une vie rythmée par les saisons et dans laquelle deux jeunes enfants peuvent donner libre cours à leur fantaisie. Du moins jusqu’au drame, inexplicable. Car, un jour d’été brûlant, sans crier gare, Jenny tuera d’un coup de hache l’une de ses filles sous les yeux de l’autre qui prendra la fuite et que, jamais, on ne retrouva.
   
   Depuis, Jenny est enfermée dans la prison de femmes de l’Etat où elle s’inflige les tâches les plus ingrates et se réfugie dans un mutisme et un enfermement total pour se punir d’un geste impardonnable aussi bien qu’inexplicable.
   
   Depuis, Wade a refait sa vie et épousé Ann, une professeur de piano beaucoup plus jeune qu’elle. Ensemble, ils tentent de reconstruire quelque chose, de réparer une existence à jamais marquée par la disparition brutale, définitive, des trois femmes de Wade. Une tentative qui peut conduire à l’épuisement, au désespoir tant la mémoire de Wade s’évanouit. Tandis qu’Ann s’enferme régulièrement dans le vieux pick-up rouillé où eut lieu le crime, tentant de comprendre ce qui a bien pu se passer, Wade fabrique des couteaux d’artisanat qu’il vend. Un art qu’il a bien du mal à maintenir présent tant son esprit se brouille. Alors, peu à peu, les souvenirs et la vie passée de Wade s’effacent tandis que celle d’Ann tente de se poursuivre, coincée entre ses occupations professionnelles, la gestion d’un époux qui dérape dans une douce folie, la quête d’une explication à ce qui s’est passé des décennies plus tôt. Et, à distance, la vie de Jenny se transforme à toutes petites touches au gré d’une fragile amitié entre deux femmes prisonnières, toutes deux meurtrières d’êtres aimés et à la recherche maladroite d’un pardon mêlé de punition et de repentance.
   
   Emily Ruskovich frappe un grand coup avec ce premier roman, superbement construit et maîtrisé, polyphonique et hypnotique. Le lecteur se trouve plongé malgré lui dans une quête impossible, celle d’explications qui n’existeront jamais, celle de solutions qui ne peuvent être que bancales, celle de vies qui, jamais, ne pourront suivre un cours normal. Un roman fascinant où la Nature, magnifiquement rendue et essentielle, est omniprésente et exerce un poids constant sur les actes et les déraisons.

critique par Cetalir




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