Lecture / Ecriture
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Fendre l’armure de Anna Gavalda

Anna Gavalda
  Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part
  Ensemble, c'est tout
  L'échappée belle
  La vie en mieux
  Fendre l’armure

Anna Gavalda est un auteur français né en 1970.

Fendre l’armure - Anna Gavalda

Amitiés de contrebande
Note :

   Il y a une vingtaine d’années, j’avais découvert mademoiselle Gavalda au détour d’un petit recueil de nouvelles mettant en scène des femmes… et des hommes, mais aussi des femmes.
   Surtout des femmes.
   Comme un coup de poing. Percutant.
   
   Après une demi douzaine de vrais romans, voici une nouvelle livraison de petites pépites.
   J’avoue aimer assez ce genre. Paradoxalement, l’écriture d’une nouvelle demande davantage d’exigence et de travail que le long marathon de se lancer dans un roman fleuve. Il faut posséder le talent de la concision. Savoir brosser les personnages en deux coups de pinceaux, euh, de stylo. Installer une intrigue (s’il y a) en quelques phrases. Tout jeter aux orties et ne conserver que l’essentiel, la moelle. Et la chute. Très important, la chute. Primordial. Madame de Sévigné le reconnaissait elle-même en s’excusant dans ses lettres "veuillez m’excuser, je n’ai pas le temps de faire court".
   Bref, après s’être intéressée aux femmes, Anna nous parle des enfants. Ils sont présents, parfois même centraux, sauf dans la première et la dernière histoire, disons tranches de vie.
   Et c’est comme ça que j’aurais intitulé ce spicilège, encore que ça manque d’originalité, n’est-ce pas?
   Peu importe.
   
   Des enfants, mais aussi leurs parents. Car Anna Gavalda sait saisir ces petits détails qui vont définir mieux qu’un long discours ou une interminable description les joies, les peines, les attentes, les rêves, les souhaits… la vie de ses personnages.
   Pourtant ça partait mal.
   
   Première histoire (l’amour courtois). Une jeune femme, pas encore tout à fait sortie de l’adolescence, et tout le vocabulaire moderne qui m’est hermétique (d’ailleurs, je n’ai jamais été un grand amateur de verlan ni d’argot, à moins qu’il ne soit élevé à son plus haut degré : Audiard et Frédéric Dard).
   Bon, c’est un mauvais moment à passer. Surtout ne pas jeter le bouquin pour ces quelques broutilles langagières. Ce serait dommage.
   
   Car, dès la seconde rencontre (la maquisarde), on plonge dans ce que Gavalda sait faire de mieux : une rencontre, justement. Un début d’amitié. Une longue nuit blanche entre deux femmes, brisées. Brisées par la vie; par des hommes pas toujours bien malins. De ceux qui font mal sans le vouloir vraiment comme s’ils ne savaient pas quoi faire de leur carcasse, de leurs mains. Des éléphants dans une boutique de porcelaine. Et puis tous ceux, plus vicieux, qui font le mal pour le mal. Pour jouir de la souffrance des autres. Celle des femmes, bien entendu. C’est si mesquin, si petit, de faire souffrir des êtres vulnérables. Misérable.
   
   Autre histoire d’amitié, quasiment sa définition même, la rencontre entre un pédégé et un avocat (le fantassin). Là encore, on assiste à un vol plané d’écriture, un tourbillon qui prend des risques et malmène la syntaxe, dégoupille des mots, explose les phrases. Et, au milieu de ce bombardement, quelque chose qui nait entre deux hommes. Ce lien invisible et si fort qu’on appelle l’amitié. Autour d’une passion pour les belles chaussures et, une fois n’est pas coutume, pas en compagnie d’un bon whisky mais de… soupes!
   
   Il y a aussi cette bluette (happy meal) qui nous ballote tendrement. Un simple déjeuner dans un macdo (mais peut-on parler de "déjeuner" dans un tel lieu?) qui nous berne en beauté.
   
   Ce chauffeur poids-lourd qui récupère un chien abandonné sur le bord de la route (mon chien va mourir). Et toute sa vie, sa femme, le fantôme de son gosse. Surement la perle de cet assortiment.
   
   Et juste derrière, en seconde position, cette leçon de vie d’un gamin d’à peine dix ans (mes points de vie). Il y est question d’honneur, oui Madame, oui Monsieur. D’honneur et de fierté. Cette fois, la femme est absente, il ne reste qu’un père (expert pour un cabinet d’avocats du bâtiment) et son fils, collectionneur de cartes Pokémon.
   
   Anna Galvalda sait mieux qui quiconque manier les non-dits et installer quelque chose de fort entre ses personnages sans rien dire. Au-delà de la parole. Au-delà des mots. Seulement les gestes justes. Les regards qui racontent mieux que l’épanchement inutile des propos. Ce que l’on ne voit pas mais qui existe bel et bien. Plus fort encore que le visible.
   Bon, ça y est, je l’ai, mon titre :"L’invisible butin des amitiés de contrebande".
    ↓

critique par Walter Hartright




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Empathie
Note :

   "Grâce à lui, qui avait été abandonné et qui m'avait attendu sagement la première nuit, qui avait pas douté une seule minute que j'allais revenir le chercher et qui maintenant comptait sur moi pour son bien être, j'ai été mieux. Je ne dis pas heureux, je dis mieux."
   

   Leur armure, ils l'ont forgée consciemment ou pas, qu'ils soient "fantassin du capitalisme",employée d'animalerie, chauffeur routier ou expert en bâtiment. Pour échapper à un deuil, à un amour sans espoir ou à un destin inscrit d'emblée dans l'origine sociale ou dans un corps avantageux.
   
   Par la grâce d'une rencontre improbable, le plus souvent éphémère, mais marquante, ils vont pouvoir Fendre l'armure, laisser libre cours aux émotions qu'ils avaient soigneusement cadenassées, ôter le caparaçon que leur éducation ou leur volonté leur a légué et dont ils ne remarquent même plus le poids, restant imperturbables dans les situations les plus éprouvantes.
   
   Ce sont deux femmes qui échangent dans un petit appartement, lovées dans un canapé aux allures de contes de fées réconfortant, deux voisins partageant la même passion pour les chaussures, un père qui sait interpréter avec beaucoup d'humanité la "grosse bêtise" de son fils, pour ne citer que ceux qui m'ont le plus touchée.
   
   Alors oui, d'aucuns diront que Gavalda n'est pas une grande styliste, même si ici l'oralité qu'on lui a tant reprochée apparaît nettement moins et de manière plus juste, mais sa tendresse, son attention à d'infimes détails, sa malice dans la chute de la dernière nouvelle, sous forme de clin d’œil au lecteur, et surtout l'émotion qu'elle fait naître chez lui, font qu'à son tour celui-ci ne peut que Fendre l'armure.

critique par Cathulu




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