Lecture / Ecriture
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Le poisson dans l'eau de Mario Vargas Llosa   

Mario Vargas Llosa
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  Tours et détours de la vilaine fille

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2007

Mario Vargas Llosa est né au Pérou, à Arequipa, en 1936. Il a vécu son enfance en Bolivie et au Pérou. Il a suivi ses études à Lima, à l’Académie Militaire à partir de 14 ans, puis à l’Université. Durant cette période, il a collaboré à des revues ainsi qu’à des mouvements politiques de gauche.


Grâce à une bourse, il a poursuivi ses études en Europe (Espagne). Il obtient son doctorat, devient enseignant et traducteur et commence à publier. Il rencontre immédiatement le succès et de nombreux prix couronnent son œuvre. Il vit alors dans d’autres villes d’Europe dont Paris.

Il écrit des romans, des essais et du théâtre.

Le temps passant, ses options politiques deviennent plus libérales et il fonde finalement un mouvement de droite démocratique au nom duquel il se présente aux élections présidentielles de son pays en 1990. Mais il n’est pas élu. Il s’installe alors en Espagne et jouit de la double nationalité : péruvienne et espagnole.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le poisson dans l'eau - Mario Vargas Llosa

La chair de la réalité péruvienne
Note :

   C'est presque à son corps défendant - et au grand dam de son épouse - que Mario Vargas Llosa s'est trouvé embarqué, entre 1987 et 1990, dans la course à la présidence du Pérou (une course finalement remportée par Alberto Fujimori). De son propre aveu, cette décision avait quelque chose de contre-nature, la poursuite d'une carrière politique nécessitant une véritable soif de pouvoir qui lui était complètement étrangère: "Le pouvoir m'avait toujours inspiré de la méfiance, même dans ma jeunesse révolutionnaire. Et l'une des fonctions qui m'avaient semblé les plus importantes de ma vocation, la littérature, c'est précisément d'être une forme de résistance au pouvoir, une activité depuis laquelle tous les pouvoirs pouvaient être en permanence mis en question, la bonne littérature montrant toujours les insuffisances de la vie, les limites de tout pouvoir à combler les aspirations humaines." (p. 127)
   
   La carrière politique de Mario Vargas Llosa a donc commencé en 1987 par un concours de circonstances et une mobilisation massive de la société civile péruvienne contre la nationalisation des banques projetée par le président d'alors, Alan Garcia, une nationalisation qui aurait de facto permis à l'Etat d'exercer un contrôle total de l'ensemble de l'activité économique du pays, y compris de celle de la presse. Cette mobilisation eût un tel succès qu'un mouvement citoyen et apolitique fut fondé dans la foulée, le mouvement Liberté. Et de fil en aiguille, c'est presque naturellement que Mario Vargas Llosa s'est trouvé à la tête de ce mouvement et dans la course aux présidentielles.
   
   "Le poisson dans l'eau" est, entre autre chose, le récit de ces trois années de campagne, des nombreux voyages de Mario Vargas Llosa à travers tout le Pérou, de ce qu'il a découvert alors de la vie de ses compatriotes, et de ses réflexions en ce compris la présentation du programme qu'il voulait défendre: un programme de réformes libérales qui a fait couler beaucoup d'encre. C'est là d'ailleurs un motif récurrent dans beaucoup de notices ou d'articles consacrés à Mario Vargas Llosa dans la presse ou sur la toile qui mentionnent des "convictions de droite qui lui ont été souvent reprochées". L'expression est à mon avis plutôt malheureuse car, les notions de droite et de gauche politiques étant très relatives, elle laisse imaginer tout et n'importe quoi et jusqu'à des convictions fascisantes et anti-démocratiques. Il me semble donc qu'à ce sujet, une précision s'impose: en l'occurrence, la droite de Mario Vargas Llosa est viscéralement démocratique et économiquement (très) libérale, prônant un programme de privatisation de nombreux secteurs de l'économie péruvienne qui avaient auparavant été nationalisés avec des conséquences parfois dramatiques (mauvaise gestion, népotisme, corruption...). Plus précisément, "la privatisation devait toucher la totalité du secteur public et être conçue de façon à permettre la création de nouveaux propriétaires parmi les ouvriers et les employés des entreprises privatisées et les consommateurs de leurs services. Il fut d'accord. L'objectif principal de ce transfert à la société civile des entreprises publiques ne serait pas technique - réduire le déficit fiscal, doter l'Etat de ressources - mais social: multiplier le nombre d'actionnaires dans le pays, donner accès à la propriété à des millions de Péruviens aux revenus modestes." (p. 498). Somme toute, il s'agit là d'un programme de libéralisation de l'économie tel que ceux qui ont été mis en oeuvre, avec des bonheurs variables et à la même époque, en Europe de l'Est: un programme bien dans l'air du temps...
   
   Mais la monumentale autobiographie de plus de 700 pages qu'est "Le poisson dans l'eau" ne se réduit heureusement pas à une présentation du programme du candidat Vargas Llosa. J'ai mentionné plus haut les nombreux voyages qu'il a effectués aux quatre coins du Pérou tout au long de ses trois ans de campagne. Mario Vargas Llosa a en outre choisi de nous raconter, en alternance avec les petits et grands événements de cette période, ses années de jeunesse, ses études, les lectures qui l'ont marqué, les expériences qui ont nourri son travail d'écrivain (je pense en particulier à ce voyage d'étude dans l'Amazonie péruvienne qui a inspiré une partie de "L'homme qui parle", mais les exemples sont nombreux)... Dans le va-et-vient entre les deux époques se dessine un état des lieux de la société péruvienne, construit sur le mode de l'énumération. C'est un défilé d'anecdotes, de menus faits, de rencontres, de noms, qui se traîne parfois en longueur: il semble que l'auteur aie tenu à remercier nommément ses amis d'enfance, ses anciens professeurs et tous ses collaborateurs de la campagne électorale, c'est sympathique mais long, trop long... Pourtant il se dégage une telle impression de vie de ces pages foisonnantes qu'en fin de compte, "Le poisson dans l'eau" m'apparaît comme un témoignage passionnant qui nous fait véritablement plonger dans la chair de la réalité péruvienne. Et cerise sur le gâteau: Mario Vargas Llosa nous fait partager avec une réelle générosité ses réflexions sur son travail de romancier.
   
   
   Extraits:
   
   "Depuis lors, chaque fois qu'on m'a demandé pourquoi j'étais prêt à renoncer à ma vocation d'écrivain pour la politique, j'ai répondu pour une raison morale:«Pour une raison morale. Parce que les circonstances m'ont placé dans une situation de leader à un moment critique de la vie de mon pays. Parce qu'il m'a semblé qu'il y avait là une chance d'opérer, avec l'appui d'une majorité de Péruviens, les réformes libérales que dès le début des années soixante-dix je prônais dans mes articles et polémiques comme nécessaires pour sauver le Pérou.»
   Mais quelqu'un qui me connaît autant que moi-même, voire mieux, Patricia [l'épouse de Mario Vargas Llosa], n'est pas de cet avis. «L'obligation morale ne fut pas décisive, dit-elle. C'est l'aventure, l'espoir de vivre une expérience pleine d'excitation et de risque. D'écrire, dans la vie réelle, le grand roman.»" (pp. 63-64)
   
   "Le Pérou n'est pas un mais plusieurs pays, coexistant dans la méfiance et l'ignorance réciproques, dans le ressentiment et les préjugés, dans un tourbillon de violences. Violences au pluriel: celle de la terreur politique et du trafic de drogue; celle de la délinquance commune qui, avec l'appauvrissement et l'effondrement de la légalité (limitée) rend chaque jour plus barbare la vie quotidienne; et naturellement la violence appelée structurelle: discrimination, manque d'égalités de chance, chômage et salaires de misère dont sont victimes de vastes secteurs de la population." (p. 291)

critique par Fée Carabine




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