Lecture / Ecriture
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Le destin d'une tasse sans anse de Heinrich Böll

Heinrich Böll
  L'honneur perdu de Katharina Blum
  La Grimace
  Journal irlandais
  Où étais-tu Adam ?
  Le destin d'une tasse sans anse
  Mais que va-t-il devenir, ce garçon ?
  Chien blême
  Femmes devant un paysage fluvial
  Une mémoire allemande
  B comme: La leçon de pêche
  Le Train était à l’heure

Heinrich Böll est un écrivain allemand né à Cologne en 1917 et mort en 1985.

Le destin d'une tasse sans anse - Heinrich Böll

Nouvelles ironiques
Note :

   Dix-huit nouvelles écrites principalement dans les années cinquante forment ce recueil au titre repris de l'une d'entre elles. Il donne un panorama du savoir-faire de l'auteur, avec un ironie parfois mordante et quelques situations déconcertantes. Au fil des nouvelles quelques thèmes peuvent se distinguer.
   
   Ces nouvelles sont très différentes les unes des autres. "Le puissant père d'Ondine" est moins une nouvelle qu'un essai sur le Rhin, reliant les buveurs de vin du sud aux buveurs de schnaps du nord : avec Cologne, petite patrie de l'auteur, au carrefour des deux traditions. Certaines nouvelles appartiennent à la littérature de l'absurde. Dans "Des hôtes déconcertants", un couple héberge un hippopotame dans la baignoire de la salle de bain (petit l'hippopotame quand même...), un lion dans la cuisine et à la cave un éléphant confié par un directeur de cirque en faillite. Absurde encore quand le narrateur est un objet ; la nouvelle "Le destin d'une tasse sans anse" est racontée par une tasse emmenée à Rome par un archéologue ; le déménagement à Hambourg lui coûta cette anse si utile, qu'on y boive du café ou du schnaps. Également construite autour d'un objet, "Les aventures d'une musette", est à mon sens plus piquante. Le soldat prussien Joseph Stobski est tombé en Flandre en 1914. Récupérée par un soldat britannique, sa musette passa en Angleterre, puis de propriétaire en utilisateur, survécut à une guerre en Amérique du sud avant de rentrer en Allemagne : "et c'est ainsi qu'un matin d'avril 1945 [Mme Stobski] trouva sur le seuil de sa maison un adolescent blond qui étreignait de ses mains serrées une musette délavée."
   

   Parmi les thèmes fréquents figurent la justice et le travail. Une fillette ne veut pas toujours être la victime des jeux de son frère ("Un drôle de cirque" qui ouvre le recueil et date de 1950). Un professeur n'a pas à s'approprier en douce les travaux de ses étudiants ("Pas une larme pour Schmeck"). Un autre enseignant se souvient de l'examen d'entrée dans le secondaire ("Daniel le Juste"). L'importance du travail revient souvent chez cet auteur qui a vécu la reconstruction au temps de la République Fédérale ("Il va se passer quelque chose"). Ainsi, après les obsèques de son patron, un employé découvre sa vocation : il devient "porteur de deuil professionnel". Un autre salarié ne trouve pas juste d'être augmenté… suite aux négociations syndicales ("Reportage souhaité") : c'est le rejet de ce que les économistes appellent “la théorie du passager clandestin” !
   
   Deux nouvelles enfin ont ma préférence. Reprenant le schéma ternaire croissance, apogée et chute, "La Gare de Zimpren" est une allégorie économique et sociale. La découverte du pétrole est à l'origine de cette gare justifiée par l'essor du trafic. Le boom économique en fait une ville-champignon et les propriétaires sourient à la spéculation foncière. Seule exception : "une sexagénaire, la veuve Klipp, qui continua de cultiver ses terres avec son domestique, un faible d'esprit du nom de Goswin…" Le gisement épuisé, reste à gérer les emplois liés au chemin de fer, — le chef de gare voudrait être muté —, tandis que la veuve Klipp récupère d'immenses terrains car leur valeur a chuté.
   "Changements à Staech" est la plus ironique du recueil. C'est un monastère réputé en Rhénanie. Il abrite plusieurs dizaines de moines. L'abbé recueille de nombreuses subventions de Bonn et du Land, en contrepartie l'abbaye accueille des visiteurs de marque intéressés par le chant grégorien. Mais les temps changent : quand la reine d'un pays proche vient en visite, il n'y a qu'une petite poignée de moines pour entonner le chant grégorien. Le scandale éclate et monte jusqu'à Rome. Un enquête est ordonnée. Les moines ont toutes les raisons du monde pour être absents : conférences, recherches, voyages d'études, et même séjours en clinique psychiatrique. L'évêché et le gouvernement vont devoir trouver des solutions pour assurer à l'abbaye de Staech un… développement durable.
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critique par Mapero




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18 nouvelles
Note :

   Dix-huit nouvelles dans ce recueil qui présente la particularité de couvrir 30 ans d’écriture de nouvelles, de 1950 à 1980. Elles sont présentées dans l’ordre chronologique si bien que la lecture des dix-huit nouvelles dans l’ordre permet de se rendre compte de l’évolution de la pensée et des thèmes d'Heinrich Böll.
   Pour autant, la qualité est très inégale ce qui donne à la lecture un petit côté "montagnes russes".
   
   La première "Un drôle de cirque" (1950) n’est pas comme on s’y attendrait une nouvelle de guerre. Elle est même assez inattendue, surtout venant de Böll, avec un côté un peu moins désespéré que de coutume ! Le "drôle de cirque" en question est bien un cirque, un établissement de spectacle vivant
   "La femme-tronc s’avéra l’une des plus charmantes personnes du sexe que j’aie vues de ma vie : coiffée d’un ravissant chapeau de paille en forme de sombrero, elle s’était assise, comme une discrète maîtresse de maison, du côté ensoleillé de la petite terrasse montée le long de sa caravane."
   
Pas précisément un démarrage typique à "la Böll". Et cette courte nouvelle conserve étonnamment ce ton jusqu’à sa fin...
   
   La suivante "Les aventures d’une musette" (1950 également) est en lien avec la guerre. Il s’agit des tribulations de la musette d’un soldat qui passe de mains en mains au fil des évènements guerriers. "Engagez-vous, vous verrez du pays, qu’ils disaient" (dixit un centurion éméché dans je ne sais plus quel album d’Astérix... !)
   
   La quatrième "Au bout de la ligne" (1950 toujours) nous ramène à des standards plus "Bölliens". Bien désespérée... quoique la fin soit assez ambigüe pour laisser planer l’espoir. Mais un espoir fou alors...
   "Je sais que tout cela est insensé. Je ne devrais plus y aller du tout, tellement c’est insensé, et pourtant y aller me fait vivre. Une seule minute d’espoir et vingt-trois heures et cinquante-neuf minutes de désespoir : voilà de quoi je vis."

   Bienvenue dans le monde dépressif d’Heinrich Böll !
   
   La septième, qui a donné son titre au recueil, "Le destin d’une tasse sans anse" (1952), sans être réellement une nouvelle de guerre a ce petit côté dépressif – désespéré de ses nouvelles de guerre. Il s’agit, littéralement, du destin d’une tasse sans anse, passant de mains en mains, risquant son existence à tout instant. Ah qu’il est dur le destin de la vaisselle !
   
   La neuvième "Des hôtes déconcertants" (1954) est elle-même fort déconcertante, un peu... "chtarbée" (si ça veut dire quelque chose). Une bizarrerie dans la production usuelle d’Heinrich Böll.
   
   La onzième "Comme dans les mauvais romans" (1956) préfigure le genre de thèmes qui vont beaucoup l’inspirer par la suite : les arrangements, les compromissions dont il faut s’accommoder dans le monde de la politique et des affaires. Et notamment quand les deux domaines se recoupent. Sans illusion, l’initiation d’un jeune naïf aux attitudes recommandées pour réussir par sa femme, issue de la haute société. Sans illusions.
   
   La quatorzième "La gare de Zimpren" (1958) est une allégorie de ce qui peut se dérouler lors de la découverte d’un eldorado et jusqu’à sa ruine. C’est encore une fois tendance dépressive et sans illusions.
   
   La quinzième "Pas une larme pour Schmeck" (1962), la plus longue du recueil, sort un peu de l’épure et ne m’apparait pas très "Böllienne". Et je ne saurais dire pourquoi. Peut-être une histoire plus forte que les autres, une nouvelle moins dans la psychologie et davantage portée par une histoire ?
   
   La dernière "Nostalgie ou Les taches de graisse" (1980), elle, est bien dans l’épure. Bien triste et bien dépressive.
   
   Eh bien ainsi on prend congé du recueil en forme "Böllienne" ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’aspect dépressif de l’écrit ne gâche pas la profondeur des messages que cherche à faire passer Heinrich Böll. C’est juste la forme qui est dépressive.

critique par Tistou




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