Lecture / Ecriture
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La misère du monde de Collectif

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La misère du monde - Collectif

Sous la direction de Pierre Bourdieu
Note :

   La pauvreté c’est manquer du superflu, la misère manquer du nécessaire.
   Au début des années 90, le très célèbre Pierre Bourdieu a effectué un travail de sociologie appliquée à la rencontre de tous ceux qui souffrent de la misère. Pas au bout du monde, mais ici, en France, dans la quatrième puissance économique du monde (à l’époque).
   
   L’étude porte bien au-delà des niches bien connues du mal être (clochardisation, banlieues poubelles, travailleurs précaires) : des commerçants, des professeurs, un directeur de collège, bref des personnes insérées socialement dans des postes à responsabilité y parlent de leurs difficultés. On se rend compte très vite que la sécurité financière ne peut être un mètre étalon et que ce fameux seuil de pauvreté ne veut rien dire en lui-même. La misère peut s’afficher partout dans une société qui a perdu ses repères sans en avoir trouvé d’autres. Ce travail en profondeur, à la rencontre de ceux qui souffrent, peu importe leur position sociale finalement, date de 30 ans, à une époque où l’URSS venait juste d’exploser, où Mitterrand était reconduit pour un second mandat, où le monde du travail, durement touché par les crises économiques des années 70, du moins dans ce qu’elle avait de plus industriel, n’avait pas encore été contaminé par cette exigence de rentabilité exacerbée, où ce libéralisme destructeur n’était incarné que par les années Reagan dans une Amérique qui tentait de redorer son blason des années 50, lourdement saboté par les coups de boutoirs sans pitié du Japon ou par une Angleterre Thatcherisée à l’extrême avec toutes les conséquences sociales qui s’en suivirent.
   
   Il serait intéressant de retrouver les acteurs de cette étude 30 ans après. Quelle a été leur vie ? Ont-ils pu s’en sortir ? Et rencontrer de nouveaux candidats à cette précarisation de la vie à tous ses niveaux : travail, éducation, santé, place dans la société, reconnaissance…
   
   Cette somme (quasiment 1500 pages) se parcourt comme un recueil de nouvelles. Articulée autour de thèmes primordiaux : travail, éducation, violence, santé, rapports humains, chaque interview peut être lue indépendamment. Chaque parole est précédée d’une brève introduction du sociologue qui a mené l’enquête. On a donc droit à une glose universitaire parfois indigeste (je retrouve "mon" Bourdieu : au secours, un traducteur, vite !), mais, paradoxalement, ce n’est pas cette prose intellectuelle qui pose problème. Il suffit de se concentrer un brin et puis, le témoignage des personnes qui souffrent va être une récréation, une respiration.
   Grave erreur.
   A part deux ou trois exceptions, notamment Antoine, videur de boite, heu pardon, physionomiste ou portier de discothèque, qui nous livre une vraie réflexion sur la violence, les propos retranscrits in extenso sont illisibles. Une vraie torture.
   
   J’appartiens à un milieu modeste, ma famille est essentiellement constituée jusqu’à ma génération de petits paysans, d’ouvriers, d’employés, aucun n’a fait d’études supérieures. Pourtant pas un ne s’exprime avec autant d’hésitation, dans un français malmené de la sorte, des phrases interrompues, des répétitions, une syntaxe inexistante qui rend souvent le propos incompréhensible. Quand cela vient d’un adolescent qui n’a eu que peu de rapports avec l’école, d’un employé à qui l’on ne demande aucune réflexion, j’arrive à comprendre. Mais où ont-ils dénichés ces gens ?
   Je comprends la volonté de rendre vivant une étude qui aurait été, sans ces témoignages, quasiment réservée à des étudiants en sociologie, sans grand intérêt pour le grand public. Mais était-ce trahir celui qui parle de gommer ces imperfections dues, peut-être, à une appréhension (présence d’un micro, devoir se raconteur devant "quelqu’un", difficulté d’organiser ses pensées – ont-ils été prévenus du projet ? leur a-t-on permis de réfléchir à ce qu’ils allaient dire ?).
   J’en suis même venu à penser que tout cela était peut-être voulu, comme lors de reportages télévisés sur la banlieue, d’articles sur la précarité et ceux qui en souffrent. On force le trait. On interviewe ceux qui s’expriment le plus mal. On encore ces candidats aux jeux télévisés, apparemment plus bêtes que les questions posées. Montrer une France des démunis en laissant croire que c’est bien de leur faute. Mais je dois être de mauvaise foi.
   Le dernier chapitre (comprendre) explique en partie ce résultat : la volonté d’interférer le moins possible avec le témoin. Soit.
   
   Autre douleur, psychologique celle-là. 30 ans avant que les thèses de l’extrême droite n’aient pignon sur rue, on y sent cette xénophobie, ce racisme de concierge qui avait déjà permis à Le Pen de siéger au parlement Européen. Et l’on sent bien toute la responsabilité des médias et l’effort pédagogique à fournir pour éradiquer ces réponses trop simples à des questions compliquées.
   
   Quoi qu’il en soit et même si la langue parlée ici est rendue difficile par sa transposition directe par l’écrit, ce volume est d’une rare intensité. On y croise des hommes et des femmes d’une grande valeur : on ne les rencontre pourtant pas dans les couloirs des grandes entreprises ou les salons des ministères (ou si… mais juste pour vider les poubelles).

critique par Walter Hartright




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