Lecture / Ecriture
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Miss Islande de Audur Ava Olafsdottir

Audur Ava Olafsdottir
  Rosa Candida
  L'embellie
  L' Exception
  Le rouge vif de la rhubarbe
  Ör
  Miss Islande

Née à Reykjavik en 1958, Audur Ava Olafsdottir a étudié l’histoire de l’art à Paris et enseigné cette matière à l’Université d’Islande. Aujourd’hui elle en dirige le musée. Conférencière et organisatrice d’expositions, elle écrit depuis 1998.

Miss Islande - Audur Ava Olafsdottir

268 pages et plein de marque-pages
Note :

   Rentrée littéraire 2019
   Prix Médicis Etranger 2019
   
   "- Tu n'as toujours pas avoué à ton poète que tu écris ?
   Elle aurait aussi bien pu me demander: Est-il au courant que tu caches en toi une bête sauvage qui n'attend que d'être libérée ? Un écrivain est-il capable de comprendre un autre écrivain ? "
   

   Elle aurait pu choisir de se présenter, comme d'aucuns le lui conseillent à l'élection de Miss Islande, ou plus simplement endosser, comme son amie Isey, le destin de mère de famille. Mais Hekkla, qui écrit avec une facilité déconcertante, veut accomplir son destin d'écrivain.
   
   La voilà donc qui quitte son père et sa campagne pour aller de petit boulot en petit boulot à Reykjavik. Là elle retrouve son meilleur ami, Jon John, homosexuel qui, comme elle espère pouvoir déployer ses ailes dans la capitale.
   
   Mais en 1963, dans ce tout petit monde qu'est alors l’Islande, certes irrigué par la poésie, une femme écrivain et un jeune homme considéré de par son orientation sexuelle comme "...un criminel, un déviant, un malade [...] une infamie." vont avoir du mal à se frayer un chemin.
   
   Par petites touches subtiles, sans jamais donner de leçons, Audur Ava Olafsdottir montre ce que l'on n’appelait pas encore le harcèlement sexuel, la condition des femmes qui n'avaient pas encore accès à la contraception, l'aliénation des mères de famille et la mise au banc des minorités sexuelles, mais aussi la bohème des apprentis poètes.
   
   Ses héros sont lumineux, et si l'on connaît rarement les pensées de Hekkla, on les devine grâce aux lettres de son amie. Tous les personnages sont croqués à ravir et même si la décision finale de la jeune femme est frustrante, elle s'inscrit parfaitement dans la logique de l'époque. Un très grand bonheur de lecture et une héroïne qu'on n'oubliera pas de sitôt.
   
   L'étagère des indispensables, bien sûr.
   
   Magnifique traduction d'Eric Boury.
    ↓

critique par Cathulu




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Un Médicis bien mérité
Note :

   Le hasard a voulu que je lise à peu de temps d'écart, deux romans ayant beaucoup de points en commun. Il s'agit de celui-ci et de Souvenirs de l'avenir de Siri Hustvedt. A partir de là, il est intéressant d'établir les parallèles. C'est un chemin comme un autre pour parler d'un livre.
   
   Les deux romans racontent ce qui est arrivé à une jeune-femme ayant juste passé vingt ans et qui a quitté une famille aimante mais trop rurale pour gagner la grande ville (ici Reykjavík) où elle aurait plus de chances de réaliser son rêve de devenir écrivain. Dans le cas de S. Hustvedt, le récit est autobiographie, dans celui d'Audur Ava Olafsdottir, on peut penser que certaines choses le sont, mais c'est plus nettement un roman. Bien que sur des continents différents, les deux récits sont situés à peu près à la même époque.
   
   Arrivées en ville, les jeunes femmes doivent trouver à se loger et un emploi pour subvenir à leurs besoins, tout en se ménageant le temps nécessaire à l'écriture. Toutes deux se trouvent tout de suite confrontées à un monde d'hommes qui ne voit que leur jeunesse et leur beauté et fait peu de cas de leurs aspirations littéraires, voire intellectuelles. Les hommes vont tout de suite jusqu'au harcèlement voire l'agression frontale. Dans les deux romans, les jeunes femmes ne s'attendaient pas à se heurter à une barrière aussi sournoise et hermétique. Elles luttent et s'acharnent à poursuivre leur rêve quoi qu'il leur en coute jusqu'à la réussite ou l'échec.
   
   Dans Miss Islande, par l'intermédiaire des deux amis de Hekla (l'héroIne), l'auteur élargit son propos à deux autres problématiques : avec son amiE Isey, elle montre la vie des femmes qui elles ne luttent pas pour sortir de leur condition... et elle est désespérante ; et avec son amI Jon John, elle montre celle des homosexuels, et elle ne l'est pas moins. Dans ce monde très rude qu'est l'Islande du milieu du 20ème siècle, la littérature et particulièrement la poésie, a beau y être tenue en étonnamment haute estime, le machisme exercé sans plus de complexes que de nuances par des hommes ayant eux-mêmes des vies difficiles, fait le malheur de tous.
   
   Rien n'étant possible en Islande, Hekla et Jon John parviendront à partir à l'étranger et leur très belle amitié les aidera à affronter tous les combats, mais pas forcément à les gagner. Comme nous voyons tout ce que fait Hekla, mais jamais ce qu'elle pense, elle nous étonne parfois et la fin vous surprendra.
   
   Pour reprendre ma comparaison entre les deux livres, les deux premiers romans de deux écrivaines, connaitront le même destin, que je ne peux révéler sur ce site qui ne divulgue pas les chutes... A la différence de Souvenirs de l'avenir , et faute d'indication précise de l'auteur, on peut l’interpréter ici de différentes façons. Je ne cacherai pas que mon interprétation personnelle est la plus pessimiste.
   
   J'ai adoré ce roman.
   ↓

critique par Sibylline




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Mon auteure fétiche !
Note :

   Bon, pour être honnête, j'ai lu ce livre encore tout récemment mais j'ai volontairement éternisé la lecture parce que je ne voulais pas quitter les personnages, ni l'histoire, ni la plume de l'autrice, ni son univers.
   
   Je crois que je l'ai déjà dit, mais j'en suis maintenant convaincue : Auður Ava Ólafsdóttir a définitivement conquis mon cœur de lectrice, c'est-à-dire qu'elle peut écrire n'importe quoi, je serai toujours ravie de la retrouver, d'admirer son écriture, sa façon de narrer les événements avec une très grande intelligence du jeu, de manipuler ses créatures, de leur faire prendre des chemins détournés, de raconter leur quête de bonheur absolu.
   
   J'aime à la fois la simplicité et l'humilité d'Auður Ava Ólafsdóttir, son côté fantasque et sa voix (et voie) littéraire, j'aime ce qu'elle dégage à chacun de ses romans (et pourtant je n'ai lu aucune interview d'elle, je n'en éprouve pas le manque ni le besoin, peut-être à tort). Je suis définitivement accrochée à son œuvre et je suis heureuse qu'à chaque fois, elle me surprenne.
   
   Auður Ava Ólafsdóttir a reçu récemment le prix Médicis du roman Etranger 2019 pour ce très beau roman Miss Islande<, elle a obtenu le Nordic Council Literature Prize, prix des cinq pays nordiques pour honorer son formidable Ör. Je considère qu'elle a toutes les qualités pour devenir une future prétendante sérieuse du prix Nobel de Littérature et elle le mériterait amplement.
   Si je devais résumer Miss Islande en peu de mots, je reprendrai les paroles d'Isey, la meilleure amie de l'héroïne Hekla : c'est l'histoire d'une femme qui aime un homme et qui couche avec un autre.
   
   Mais Miss Islande est bien plus que cela : ce roman mesure en quoi le contexte social et politique d'époque influe sur les comportements, sur une liberté contrainte, où une fuite peut s'avérer une survie.
   
   Nous sommes dans les années 60, en Islande donc, période où les femmes sont cantonnées soit à des rôles domestiques, soit des participations stériles de concours de beauté, où le non-respect de la trajectoire dite normalisée (mariage-boulot-bébé) est considéré comme une déviance ou est farouchement réprimé ou rejeté (homosexualité, concubinage, sexualité libre et sans contraintes).
   
    Miss Islande met en lumière un trio d'amis, tous artistes, dont le talent est soit déjà révélé, soit en passe de le devenir : Hekla dont la beauté rend invisible le talent littéraire aux yeux des autres, Isey dont les maternités successives et la conjugalité noircissent les pages de son journal intime, John Jon dont l'art des ciseaux se confronte aux contraintes matérielles (et maritimes). Entre eux, une pelletée de personnages dont l'éclairage momentané sert l'intrigue et illustre l'époque : la voisine d'Isey en mère nourricière qui peu à peu se perd, le poète Starkadur dont les rimes ne trouvent aucun écho, le personnel du bar Borg, le père d'Hekla qui retient sa vie à chaque irruption volcanique, l'élément eau qui conditionne et rythme le quotidien de John Jon et rappelle que l'Islande est un pays de pêcheurs.
   
   Dans Miss Islande, on retrouve l'atmosphère cotonneuse de Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guénassia, l'exigeante retranscription de l'atmosphère de l'époque à la Patrick Modiano, la dissection minutieuse du fait sociologique à la Annie Ernaux (mais avec un côté plus romancé), une harmonie des rythmes et des synergies, une infinie bienveillance entre les principaux protagonistes (sans le côté bisounours ou nunuche, c'est selon). On redécouvre aussi avec douleur l'usage du pseudo masculin pour avoir une chance de publication ou de reconnaissance publique..
   
   Bref, Miss Islande est un roman multiple, complexe, totalement accessible, riche, profond, touchant, qui raconte le début de l'émancipation féminine et les nombreux quolibets que les pionnières ont supportés. Dans ce roman-ci, contrairement aux précédents, il y a une insaisissable forme de gravité, liée à l'âge des héros, à l'aube de changements ou de prises de décision importantes de leur existence. Il y a aussi une mélancolie, celle de l'abandon.
   
   Un roman génial comme l’œuvre de cette inestimable romancière qu'est Auður Ava Ólafsdóttir. Un grand moment de bonheur et un énorme merci à cette écrivaine de toujours atteindre mon petit cœur directement, sans détour !

critique par Philisine Cave




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