Lecture / Ecriture
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Civilizations de Laurent Binet

Laurent Binet
  HHhH
  La septième fonction du langage
  Civilizations

Laurent Binet est un écrivain français né en 1972.

Civilizations - Laurent Binet

Le cinquième quartier
Note :

   Rentrée littéraire 2019
   Grand Prix du Roman de l'Académie Française 2019
   
   Il avait retenu les propos d'un historien qui disait qu'il n'avait manqué que trois choses aux Indiens pour résister aux Conquistadors : le cheval, le fer et les anticorps. L'idée enflamma l'imagination de Laurent Binet qui, deus ex machina, leur donna ces trois éléments et regarda le monde se refaire sous ses yeux.
   
   Je trouve cette idée tout à fait enthousiasmante, et ils n'étaient pas nombreux, ceux capables de la réaliser, mais Laurent Binet est de ceux-là. D'abord, nonobstant les travaux de recherches supplémentaires, cela suppose une solide culture de base ; et ensuite, il fallait une parfaite maîtrise littéraire alliée à une aptitude à la vaste vue d'ensemble et une capacité à rendre réaliste jusque dans les détails, paradoxalement liée à un savoir éluder et simplifier qui seul pouvait permettre de raconter cette histoire en 400 pages et non en dix tomes de 1000. Jamais l'auteur ne se perd dans ces détails qu'il fournit pourtant assez abondamment pour que les scènes aient un parfait air de réalisme. Jamais il ne s'égare dans les digressions. Il trace sa route du point de départ de son idée, quelques traversées réussies de la Grande Mer par des Européens du nord, irlandais, islandais, vikings, pour apporter les trois éléments manquants, jusqu'à Cervantes (naissance du roman moderne, croire que c'est un hasard?).
   
   Car c'est encore une des choses qui m'ont particulièrement plu : on retrouve dans le monde des Incas, les même personnages que dans celui que nous connaissons. Ils ont globalement le même caractère, la même apparence (là on voit que l'inspiration vient directement d'un tableau les représentant, à cause par exemple des vêtements), et cette union à la peinture est un charme supplémentaire ; mais il leur arrive des choses différentes... On se régale avec Luther, Le Gréco, Pizarro, François 1er, Laurent de Médicis etc. On jubile avec la vision très libérale et hyper tolérante que les Incas ont de la religion, eux pour qui elle n'est qu'un détail sans grande importance et qui ne voient aucune objection à aucun culte, du moment qu'on reconnaît en l'Inca le fils du soleil. On rit de voir ces immigrés dont hommes et femmes aiment à se promener nus (fussent-ils princesses ou généraux) débarquer en Espagne en pleine Inquisition... Car c'est ainsi que cela commence, à la même date que nous avons eu la découverte de l'Amérique par C. Colomb, c'est cette fois Atahualpa, l'Inca, et quelques centaines de ses hommes, qui ayant dû tenter la traversée de l'Océan Atlantique poursuivis par leurs ennemis débarquent à Lisbonne qui vient de subir un terrible tremblement de terre. Bientôt ils poursuivront leur route en Espagne où ils rencontreront Charles Quint (trompés par les peintres de cour, nous oublions parfois ce que eux voient tout de suite : ils "furent frappés par sa mâchoire de crocodile et son nez de tapir"). Charles Quint, quasi maître de l'Europe, ne considère guère ce sauvage nu sous sa cape de duvet de chauve-souris auquel il ne reste plus que 200 hommes, mais Atahualpa est l'Inca, c'est à dire un dieu, et toute idée de subordination lui est donc totalement inconnue.
   
   Quand ils ont débarqué, les Indiens se sont installés dans un cloitre, découvrant là les "tondus" (ecclésiastiques) et leur "Dieu cloué". Ils ont découvert les croyances du lieu (sans leur accorder grande importance). Mais surtout, lors de son séjour, l'Inca a apprécié et étudié en détail, un livre d'un certain Machiavel... et pour ce qui est de tenir sur la durée, il faut se souvenir qu'il y a une chose que les Incas ont : l'or, et beaucoup. Atahualpa sait que "C'est la misère qui crée le désordre." aussi libère-t-il tous ses affidés de tout impôt, ne leur demandant pour tout tribut qu'un peu de travail obligatoire gratuit. Comme on le devine, alliée à une totale liberté de culte, cette façon de faire va lui valoir de larges ralliements dans cette difficile Europe du 16ème siècle...
   
   C'est un livre passionnant et grandiose. Ne le ratez pas !

critique par Sibylline




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