Lecture / Ecriture
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Murène de Valentine Goby

Valentine Goby
  La note sensible
  Dès 10 ans: Le cahier de Leïla
  L'échappée
  Qui touche à mon corps je le tue
  Des corps en silence
  Banquises
  Kinderzimmer
  La Fille surexposée
  Une preuve d'amour
  Un paquebot dans les arbres
  Murène

Valentine Goby est une écrivaine française née en 1974.

Murène - Valentine Goby

Handisport
Note :

   Rentrée littéraire 2019
   
    Hiver 1956, A vingt-deux ans, François Sandre a la fougue de la jeunesse et l'avenir pour lui.Victime d'un accident, les médecins ne sont guère optimistes à son sujet. Grièvement brûlé, il doit sa survie à une amputation des deux bras.
   
    Je pourrais juste vous dire que cette histoire est tout simplement magnifique et que l'écriture de Valentine Goby n' a jamais été aussi somptueuse. Mais ce livre est beaucoup plus pour moi. Il ne m'a pas quittée pendant plusieurs jours et j'ai eu ce sentiment qu'il m'accompagnait partout. François a peuplé mes nuits, il a été avec moi à chaque instant. Ce que son corps lacunaire lui imposait et ce dont il le priverait à jamais, les embûches, son quotidien et ses questions m'ont habitée intensément.
   
    Malgré son invalidité, François veut retrouver une autonomie et Organisation sportive des mutilés lui permet de se redécouvrir dans des bassins d'eau chlorée. Il apprend à nager. Les muscles endoloris par l'effort, il apprivoise sa respiration et découvre des sensations autres car l'eau a ce pouvoir de brouiller les stigmates et les handicaps.
   
    Valentine Goby nous immerge dans l'histoire d'une métamorphose et et retrace la naissance de l'handisport. J'ai vécu une histoire d'amour avec ce roman, j'ai eu le cœur broyé et malaxé, des poissons d'eau dans les yeux et surtout un respect immense pour François et ses compagnons d'infortune. Des personnes qui se hissent pour la vie, se dépassent, franchissent de grands obstacles tout comme la souffrance et le regard des autres.
   
    Tout en étant extrêmement bien documenté, ce récit évite tout pathos car Valentine Goby fait preuve d'une finesse intelligente et éblouissante par son style, par sa capacité à rendre l'indicible et les ressentis.
   Cette lecture lumineuse m'a nourrie et enrichie, symbiose parfaite d'une histoire et d'une écriture.
   
    La sensation du ghetto s’estompe. La honte le quitte. Il se concentre sur la nage, aveugle aux moignons qui l’entourent, il n’a d’autre pensée dans le bassin que l’exécution d’un mouvement fluide. Il pense à la murène de l’aquarium, porte Dorée, non à la laideur de sa gueule, le corps reclus dans les anfractuosités de la roche, le bec à peine pointé vers dehors, mais à sa pavane suave.
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critique par Clara et les mots




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Nager pour vivre
Note :

   Pour François, ce jour de février 1956 s'est changé en trou noir. Les journaux ne parlent que du gel qui glace la France. Une déflagration, le corps de François qui s'arque, le corps allongé sur le dos, foudroyé, des brûlures profondes, un accident électrique. le corps moulé par la neige fait un excellent conducteur, une ligne de 25 000 volts qui vous grille en quelques secondes. Il n'est pas mort, c'est miraculeux. Il faut amputer ses deux bras, sa vie en dépend. Il continue à ne pas mourir, il cherche ses bras, ne les trouve pas.
   
   Valentine Goby nous plonge à l'intérieur du handicap à travers l'histoire de François, elle va décortiquer avec une plume rude parfois glaçante tout ce que ressent ce jeune homme, ses souffrances, ses doutes, ses désirs, ses amours. Elle ne nous épargne aucune des difficultés qu'il rencontre et cela fait la force de ce récit.
   
   Les amputations, le corps qui le torture, l'odeur de charogne, ses doigts qui n'existent plus et qui fourmillent, sa montre qui est comme une enclume sur un poignet qui n'est plus là. Les premiers jours décisifs, le besoin de morphine, les nausées. Il ne peut plus accomplir les gestes d'un enfant de quatre ans. Lui qui aimait grimper, défier les lois de la gravité, il refait les gestes d'un nourrisson.
   
   " Il ne pourra plus se brosser les dents, boutonner une chemise, se raser, cirer-lacer-délacer ses chaussures, enduire un mur, pincer la joue de Sylvia, boire une chope, attraper un bâton, glisser la clé dans la serrure, déplier le journal, rouler une cigarette, tirer la luge, décrocher le téléphone, se peigner, changer un pneu de vélo, ceinturer son jean, se torcher, payer à la caisse, couper sa viande, se suspendre aux branches, tendre un ticket de métro, héler un bus, applaudir, mimer Elvis à la guitare, signer, serrer une fille contre lui, danser avec une fille, donner la main à une fille, passer les cheveux d'une fille derrière son oreille, dénouer un ruban, toucher l'oreille d'une fille, la cuisse d'une fille, le ventre d'une fille, le sexe d'une fille, son sexe à lui, se pendre, s'ouvrir les veines, se tirer une balle, même se foutre en l'air il ne peut pas. "
   

   Il est devenu un buste sans bras comme les mannequins de l'atelier de couture De Robert son père. L'inéluctable pitié qu'il lit dans les regards.
   " Elle avait eu pour lui cette pitié dangereuse qu'on peut un temps confondre avec l'amour. "
   

   Vivre exige un effort colossal. Il revient d'entre les morts. le goût de la confiture qui convoque des images. La promesse d'un appareillage. L'amour d'une mère, la main invisible qui le précède, qui marche à ses côtés, qui débroussaille le chemin, mince et légère, mais solide comme le diamant. Il ne se souvient plus de Nine son amoureuse, ni de son visage, ni de son nom. Nadine l'infirmière qui le sauve du plongeon. Les médecins, les soignants qui sont décidés à lui rendre son corps, même s'il ne fait aucun effort. L'anxiété de quitter l'hôpital et de retrouver un monde dont il ne fait plus partie le grand silence de la montagne pour se retrouver. Et puis la rencontre derrière la vitre d'un aquarium, une tête grise, un bec-moignon, une silhouette grossière sans nageoires pectorales, il veut devenir une murène, apprendre à nager. Il s'y attelle de soir en soir à la piscine. L'inverse de la théorie de l'évolution de Darwin, il veut revenir à l'eau. le sport va être pour lui l'occasion de rejoindre le monde des gens normaux. Il a une vie à raconter, un travail, des projets.
   
   Un roman émouvant, car profondément humain, des personnages forts avec leur faiblesse et leur amour sans fin. Il y a bien sûr Mum, sa maman, Robert le papa, Sylvia la petite sœur qui lutte contre l'OAS quand lui lutte pour survivre. Bertrand, 15 ans, né sans bras, malin, drôle, dégourdi et provocateur, Joào le collègue de travail le compagnon de grève, condamné à être dans un fauteuil roulant après une chute d'un échafaudage et qui boit, joue sa pension, grossit et détruit sa famille.
   
   Valentine Goby nous décrit cette lutte quotidienne, cette envie de tout abandonner et puis il y a les balbutiements du handisport, le dépassement de soi, les limites de la chirurgie et des appareillages à la fin des années 50.
   
   J'ai été profondément touché par ce roman l'histoire d'un homme qui veut se métamorphoser en murène.

critique par Y. Montmartin




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