Lecture / Ecriture
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Il faut qu'on parle de Kevin de Lionel Shriver

Lionel Shriver
  Il faut qu'on parle de Kevin
  La double vie d’Irina
  Double faute
  Tout ça pour quoi

Lionel Shriver est le nom de plume de Margaret Ann Shriver, écrivaine et journaliste américaine née en 1957.

Il faut qu'on parle de Kevin - Lionel Shriver

Lecture-choc: le plus probable de l'improbable
Note :

   L'histoire commence par un anodin "Je ne sais trop pour quelle raison un incident mineur survenu cet après-midi m'a poussée à t'écrire." et dont on ne comprend la dimension dramatique qu'à la fin du roman. Et je vous avoue dès maintenant que j'ai refermé ce livre la gorge sèche, et tendue, de celle qui accompagne toute "lecture-choc".
   
   J'ai aimé l'intensité dramatique de ce livre
   J'ai même re-pensé à ce jour où, tendant ma main à une bohémienne, celle-ci l'a prise et subrepticement relâchée, comme si elle y avait vu le diable. De son regard inquiet, j'ai conservé un malaise intérieur me disant d'une petite voix "que va-t-il donc t'arriver d'irréversible, d'incontrôlable, d'inexorable …?", comme si le destin pouvait s'imposer à nous avec une force telle que nous ne puissions qu'assister vaincus à notre défaite annoncée …. Tantôt chronologique, tantôt à rebours, Lionel Shriver nous tient en haleine et nous emmène vers le plus probable de l'improbable.
   
   L'Amérique dépeinte ici n'est pas celle qui nourrit le "dream", c'est plutôt 'l'enfer du décor". "Il faut qu'on parle de Kevin" s'inspire du très grand émoi provoqué aux États-Unis par la fusillade du lycée Columbine (le 20 avril 1999, deux adolescents perpétrèrent un massacre avec des armes à feu, cette fusillade écolière a été la plus meurtrière de l'histoire des États-Unis jusqu'en 2007). Ce drame créa une psychose sociale sur le terrorisme et souleva de nombreux débats sur le contrôle des armes à feu, la sécurité dans les écoles, l'impact des jeux vidéo, de la musique et des films considérés comme violents aux États-Unis.
   
   Lionel Shriver ne nourrit pas les polémiques, et laisse en l'état les nombreuses questions sans réponses certaines. L'auteur se place en tant que mère, en mère ordinaire, en mère même dévouée … Et oui, de l'eau a suffisamment coulé sous les ponts de Lacan et de Bettelheim pour savoir qu'un enfant ne s'explique pas que par sa mère …, que "maternité" rime avec "responsabilité" au même titre que "paternité" et "société" …
   
   Et en tant que mère, je le dis sans ambages, cela fait peur. « (…) Notre argumentation reposait sur l'idée que j'avais été une mère normale, ayant déployé une affection maternelle normale, et pris les précautions normales pour être sûre d'élever un enfant normal. Déterminer si nous avions été des victimes de la malchance, de mauvais gènes, ou d'une culture fautive relevait de la compétence de chamans, de biologistes ou d'anthropologues, mais pas d'une cour de justice. Harvey cherchait à jouer sur la crainte, latente chez tous les parents, qu'il était possible de faire absolument tout ce qu'il fallait, et de plonger néanmoins dans un cauchemar dont on ne se réveille pas. (…) »
   
   A aucun moment de lecture ne nous viennent les causes évidentes du drame; de même qu'à aucun moment nous ne sommes en mesure de nous dire que cela ne peut pas arriver chez nous. Toutes les conditions pour que le meilleur advienne étaient réunies : un couple uni d'amour, des moyens financiers, un environnement socio-culturel non carencé, même plutôt favorisé, une mère qui met entre parenthèses son activité professionnelle pour élever ses enfants, et le faire avec motivation … Où le bât a-t-il donc blessé ?
   
   
   Alors je m'interroge sur nos attentes contemporaines de notre société …
   
   Le XXème siècle s'est ouvert à la psyché, et l'individu y a gagné la responsabilité de son droit au bonheur. Revers de la médaille oblige, le XXIème consolide le pourvoi en révision de cette responsabilité individuelle grâce aux découvertes neurobiologiques. Pour caricaturer, nous découvrons que des "légumes" du XIXème , devenus des "malades mentaux" familialement mal entourés au XXème , sont possiblement victimes de prédisposition génétique et/ou de lésion cérébrale au XXIème . Maintenant que nous savons que les maladies ne sont plus purement psychologiques, que nous découvrons la complexité des interactions entre les facteurs de prédisposition génique et des facteurs environnementaux, cela devient tabou. Comment cela se fait-il ?
   
   Et ici semble s'opérer comme une distinction entre victimes et bourreaux. Les victimes d'Halhzeimer, de sclérose en plaques, d'épilepsie, de Parkinson, d'autisme sont plus ou moins bien acceptés dans nos sociétés, car l'idée de la "maladie" rend prudent chacun. En revanche, évoquer une prédisposition génétique est très mal vécue s'agissant des bourreaux coupables de troubles du comportement aussi gravissimes que la pédophilie ou les meurtres en série comme ceux commis par ces adolescents de Columbine.
   
   Et pourtant … Si, à matériel génétique égal, personnalité et habileté à faire face comparable, c'était la sévérité des stress psychosociaux issus de l’environnement qui déterminait le risque pour un individu vulnérable de développer une maladie mentale … cela pourrait revenir à dire que nos sociétés sont aussi responsables de leurs maux.
   
   Et d'un pas, nos valeurs judéo-chrétiennes a priori culpabilisantes sont déstabilisées en partageant la responsabilité entre l'individu et la collectivité. Et pourtant, cela paraît non seulement acceptable, mais de bon augure pour notre liberté ….
   
   
   Parlons aussi de la violence ordinaire …
   
   A plus petite échelle, quand la violence s'est installée dans nos petites écoles d'Europe, les réflexions, les débats, les émois ont tous mené à la même conclusion : "la violence engendre la violence". Et de combattre la violence ordinaire à l'école en interdisant le châtiment corporel dans l'élémentaire et toute forme de sanction en maternelle. Et de prouver que la violence physique peut être, en réalité, plus dangereuse pour la santé de l'individu que la violence morale.
   
   L'adulte ignore souvent que le sentiment d'empathie n'est pas expérimenté avant l'âge de 11 – 13 ans. S'il est nécessaire, par l'éducation, d'apprendre aux enfants l'importance de "se mettre à la place de l'autre", ils ne le ressentent que plus tard. Focalisé sur les seules choses qu'il connaît, ses sentiments et ses sensations, l'enfant doit être protégé par l'adulte pour grandir dans la fierté d'être ce qu'il est.
   
   Et si tout ceci revenait à rappeler que toute activité intellectuelle, et notamment philosophique, doit s'adapter à la réalité, et non l'inverse ? ….
   
   
   Vous l'aimerez aussi
   En laissant un instant de côté le tragique dénouement de la déviance, j'ai aimé la description sans concession des pensées – taboues – des femmes actives, libres et modernes, qui enceintes deviennent "habitées", et qui mères ne sont plus femmes. Oui, faire un enfant, c'est aussi perdre un temps un mari. Oui, donner la vie, c'est beaucoup donner de la sienne … Et la reconstruction d'un couple et d'un foyer est un projet en tant que tel, une histoire de vie. Et au nombre de divorces atteint par nos sociétés libres – et il n'y a pas à le regretter, il serait hasardeux d'affirmer que les (+) l'emportent facilement sur les (-) …
   
   
   A noter que cet ouvrage a obtenu le Prix Orange Prize en 2005
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critique par Alexandra




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Abasourdie par le récit d'un tueur
Note :

   Eva écrit des lettres à son ex mari dans lesquelles elle revient sur le fameux jeudi qui a changé sa vie, ce jeudi au cours duquel leur fils Kévin a tué sept de ses camarades de lycée, un employé de la cafétéria et un professeur, Kévin à qui elle rend visite régulièrement au centre de détention de mineurs de Claverack bien que leurs relations soient difficiles pour ne pas dire conflictuelles.
   
   Ces lettres sont pour elle l'occasion de revenir sur sa vie de couple avec Franklin, avant la naissance de leur fils, son travail de directrice d'une boîte de guide touristique qui l'éloigne souvent de son compagnon, ses hésitations face à la maternité, la naissance de cet enfant qui se révèle très vite avoir un caractère difficile, ses difficultés pour dialoguer avec lui et les problèmes que cela a entraîné au sein de son couple et de sa famille.
   
   J'ai ADORÉ ce livre malgré un sujet pour le moins délicat, ces lettres sans réponse ce qui ajoute à la tension du récit dressent tout d'abord le portrait d'un criminel mais aussi le portrait d'une femme, ses doutes, sa culpabilité, son incompréhension, sa solitude, ses pensées, la vision qu'elle a de son couple mais aussi celle sans concession de l'Amérique.
   
   Ce livre qui s'inspire de la tuerie de Colombine fait froid dans le dos. Il m'a pourtant scotchée d'un bout à l'autre. L'analyse de cette femme touchante et lucide est un vrai morceau de bravoure et de sincérité, un cheminement au coeur de l'âme humaine. C'est un de mes plus gros et derniers coups de cœur.
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critique par Clochette




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Bloody Thursday
Note :

   Tout d’abord, il convient de dire que le prénom de l’auteur pourrait prêter à confusion : Lionel Shriver est une femme, américaine et journaliste de son état.
   
   Son roman "Il faut qu’on parle de Kevin" (traduction littérale du titre original) est un roman choc. Un de ceux dont vous ne sortirez pas indemne et qui vous hante, longtemps après l’avoir refermé.
   
   Avant d’écrire son roman, Lionel Shriver a longuement enquêté sur les raisons qui peuvent pousser des adolescents américains, souvent sans histoire, à basculer soudainement dans le crime et l’horreur en commettant des tueries gratuites et hyper-violentes sur des campus scolaires.
   
   Ce livre se présente sous la forme d’un long monologue d’une femme, Eva, à qui tout a réussi, en apparence du moins. PDG d’une société qui publie des guides touristiques du type "Routard", elle est riche, mariée. Pourtant, très vite, nous allons apprendre que son fils, Kevin, a commis l’indicible en tuant neuf de ses camarades, une professeur et un employé de cafétéria un certain JEUDI.
   
   Eva, séparée de son mari (attendez la fin du roman pour comprendre), éprouvée par le choc terrible de découvrir son fils assassin et sortant d’une série de procès au civil comme au pénal, éprouve un irrépressible besoin de se confier par écrit à son époux. Une thérapie littéraire en sorte où rien ne sera laissé de côté. Une exploration absolue de l’intime d’une femme américaine située du bon côté de la barrière sociale.
   
   Comment en sont-ils arrivés là? Quelle est la part de responsabilité de chacun des parents? Qu’auraient-ils dû faire pour éviter cela et était-ce évitable?
   
   Autant de questions qui vont amener une intense et douloureuse introspection en tant que femme, épouse et mère. Or c’est là la force incroyable de ce roman unique : entrer profondément dans l’auto-analyse, sans circonstances atténuantes car la recherche de sa vérité (il ne peut y avoir une seule vérité face à ces questions qui sont et resteront pour beaucoup sans réponses) est structurante pour Eva. Tenter de répondre c’est pouvoir encore vivre, c’est exorciser le mal. Il y a une intense sensibilité féminine, un amour sincère dans chacune des longues lettres qu’Eva rédige à l’intention de son époux, Franklin.
   
   Rien n’est laissé dans l’ombre : la relation sulfureuse mère-fils, le rejet d’un enfant envahissant et perturbant, le refus de voir la réalité, le caractère psychologiquement gravement perturbé de l’enfant laissé sans traitement idoine, l’absence de front commun parental, la préférence donnée à la sœur cadette…
   
   Chaque point est longuement examiné, comme dans un procès virtuel, en disséquant crûment chaque moment essentiel de la vie familiale et en le regardant a posteriori.
   
   L’auteur se livre également à une assez féroce critique de la société américaine républicaine et à ses clichés. L’opulence, la richesse, l’autosatisfaction et l’aveuglement ne joueraient-ils pas un rôle dans ce besoin, pour ces adolescents, à s’affirmer autrement puisque tout est déjà fait, acquis, atteint?
   
   Quel rôle la télévision, Internet, les jeux vidéo jouent-ils dans la banalisation de la violence comme mode d’expression par défaut? Tous ces points sont abordés de façon conséquente dans l’introspection d’Eva sans pour autant chercher à se défausser de sa responsabilité de parent.
   
   Au-delà de la charge émotionnelle propre à l’horrible JEUDI, ce roman nous interpelle sans cesse sur nos rôles en tant que parents, adultes, conjoints, sur notre relation au modèle social dominant, sur notre capacité à réfléchir et à agir pour prévenir une catastrophe. Il est impossible de rester en dehors ce qui est présenté car nous avons toutes et tous, à un moment ou un autre, eu à gérer au moins une situation similaire dans notre vie de couple ou de parents.
   
   La fin du roman est particulièrement éprouvante : elle marque le point d’orgue d’une longue descente aux enfers qu’aucun des deux parents n’aura su prévenir et encore moins arrêter. Pire, ils en sont indubitablement co-responsables, à des degrés divers.
   
   Un roman intense, bouleversant, dur et auquel il est impossible de rester insensible. Un très grand livre.

critique par Cetalir




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