Lecture / Ecriture
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Les Variations Goldberg de Nancy Huston

Nancy Huston
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  Bad girl: classes de littérature

Nancy Huston vit en France depuis les années 1970, mais elle est d'origine franco-canadienne, née en 1953.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les Variations Goldberg - Nancy Huston

L'univers, en un aria et trente variations
Note :

   Paris, un beau soir d'été. Liliane Kulainn a invité quelques proches, des êtres qu'elle aime ou qu'elle a aimés, à venir écouter son interprétation des "Variations Goldberg" de Jean-Sébastien Bach, chez elle, dans la pièce où elle a l'habitude de travailler. C'est un concert de musique de chambre au sens premier du terme. Il fait chaud. Les portes-fenêtres qui donnent sur le balcon sont ouvertes. On entend les bruits de la ville, une voiture qui passe dans la rue, le son d'un klaxon...
   
   A mesure que s'élèvent les notes de l'aria qui ouvre ces "Variations Goldberg" et qui leur sert de thème, Liliane se laisse emporter par ses souvenirs. L'éblouissement lorsqu'elle a découvert le clavecin pour la première fois. L'économie. La rigueur. L'impossibilité des effets de manche, de la violence, du pathos qui lui répugnaient tant dans le grand répertoire du piano. La découverte d'un instrument idéal. Et puis de variation en variation, elle se laisse aller à imaginer les pensées de chacun de ses auditeurs. Le souvenir d'un moment partagé des années auparavant. L'écoulement inexorable du temps qui parfois sépare deux êtres, les rapproche et les sépare à nouveau. Les nuits d'insomnie. L'ennui. L'envie obsessionnelle de fumer une cigarette. L'amertume ravalée de la tourneuse de page, "petite-main" indispensable mais perpétuellement repoussée dans l'ombre. Et les doutes des uns font échos aux certitudes des autres...
   
   Un aria pour une claveciniste. Trente variations pour trente auditeurs. Trente et une tranches de vie. Trente et un portraits esquissés en quelques pages, d'une plume alerte, avec une lucidité implacable, sans complaisance mais non sans compassion pour ceux des auditeurs qui sont aux prises avec la souffrance... Cela suffirait pour faire des "Variations Goldberg" un très bon roman. Mais il y a dans ce livre quelque chose de plus, car Nancy Huston fait partie de ces écrivains rares qui sont capables non seulement de parler de musique avec une profonde intelligence, mais mieux encore de lui donner vie au moyen des mots alignés sur les pages, de la susciter véritablement, avec tout son cortège d'émotions, de réflexions et de rêveries. Les "Variations Goldberg" de Nancy Huston révélent de nouvelles richesses au lecteur qui se donne aussi la peine d'écouter celles de Jean-Sébastien Bach, de préférence dans une interprétation au clavecin (par exemple celle, magnifique, de Christophe Rousset). Parce qu'alors toute interprétation est question de dynamique, du choix des tempi et des ornementations plutôt que de nuances. Et aussi parce que "L'important, comme le sait chaque insomniaque, n'est pas de se faire bercer par la réitération d'une thématique, mais au contraire de déclencher l'étincelle qui permettra de court-circuiter le courant de la pensée pour le brancher sur les ondes de l'inconscient. Or, les Variations Goldberg sont admirablement conçues pour produire cet effet*: chacune d'entre elles constitue un petit univers imaginaire, avec ses propres lois et sa propre cohérence." Et c'est bien ce que Nancy Huston a réussi à recréer dans son roman, trente et un petits univers qui se nourrissent de la musique de Bach et qui y renvoient le lecteur, avec la possibilité pour chacun de donner un "tour de roue supplémentaire" et de créer trente et un autres petits univers, totalement différents...
   
   
   * Tel est bien le rôle que les Variations Goldberg devaient remplir, selon une anecdote dont l'authenticité n'a pas pu être vérifiée mais qui a la vie dure. Elles auraient en effet été commandées par un riche mécène, le comte Hermann Carl von Keyserlingk qui souffrait de fréquentes insomnies et qui aurait donc demandé à Jean-Sébastien Bach de composer une musique pour l'aider à s'endormir.
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critique par Fée Carabine




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De la musique de chambre
Note :

   Mon premier Nancy Huston est aussi son premier roman. Une coïncidence qui n'est cependant pour rien dans le plaisir que j'ai pris à lire cette oeuvre.
   
   Liliane Kulainn invite trente personnes à venir l'écouter jouer les Variations Goldberg au clavecin dans sa chambre. Trente personnes qu'elle aime, ou qu'elle a aimées. Trente personnes avec qui elle a envie de partager ce moment. Trente personnes qui vont avoir des manières bien différentes de vivre ce moment entre intimité et exhibition.
   
   En fait, on ne peut pas vraiment parler de roman. La quatrième de couverture parle de suite narrative, et c'est bien de cela dont il s'agit. Trente chapitres, chacun donnant le regard d'un invité sur cette soirée, sur ses relations avec la musicienne et ses proches. Trente chapitres qui peu à peu construisent un tableau. Un tableau aussi beau que l'oeuvre musicale qui l'inspire.
   
   La contrainte pour l'écrivain était sans doute forte. Et elle s'en tire avec plus que les honneurs. C'est brillant. J'ai beaucoup aimé le style de Nancy Huston, cette capacité à épouser la manière de s'exprimer de ses personnages sans que jamais le trait soit forcé, sans que jamais on se lasse.
   
   Je dois avouer que je me suis perdue parfois dans le grand nombre de personnages, que j'ai parfois eu du mal à me souvenir des liens familiaux ou d'amitié les unissant. J'ai aussi été un peu gênée au départ par des débuts et fins de chapitre un peu curieux (on entre dans la réflexion des personnages au détour d'une phrase et on la quitte au détour d'une autre), mais au final, emportée par la musique des mots. J'entendais en même temps résonner les notes de Jean-Sébastien Bach.
   
   En plus d'être beau, c'est intelligent. La finesse des propos, la confrontation de points de vue très différents sur un même objet la musique donne un résultat d'une intelligence rare et d'un intérêt qui ne faiblit pas. A chaque variation, une nouvelle manière de voir la vie, la musique, le monde. Avec peu, Nancy Huston dresse un portrait des relations humaines, des incompréhensions entre parents et enfants, entre amis, entre amants. C'est parfois terrible d'ailleurs, ces regards croisés qui dévoilent à quel point le fossé peut être profond. Et c'est terrible aussi ces malaises, ces désespoirs si bien cachés que même ceux qui devraient pouvoir les percevoir ne le peuvent pas. En même temps, les liens existent, et ils restent forts. On les voit se recréer au fil de la lecture, au fil de la compréhension qu'on en acquiert.
   
   On ne sait pas vraiment au final pourquoi Liliane offre ce concert. Peut-être pour se trouver elle-même, peut-être pour retrouver ce qu'elle a perdu. Peut-être pour faire de tous les fragments qui constituent sa personnalité un tout. Peut-être tout simplement pour avoir un moment de silence en dehors du temps et dans le temps. Temps qui passe au fil des variations qui s'enchaînent, et temps qui se suspens pendant que la musique prend forme. C'est un peu le cadeau que Liliane Kulainn fait à ses invités d'ailleurs. Un temps pour le silence, un temps pour s'écouter soi-même en même temps ou à la place d'écouter la musique, un temps pour la pensée ou l'absence de pensée.
   
   On finit quand même par comprendre un peu. Par comprendre la souffrance d'une femme qui a fait de la musique sa vie, mais qui n'est jamais parvenue à l'entendre, cette musique, occupée qu'elle était à en être le passeur. Par comprendre qu'entourée par ces gens, elle cherche et réussit enfin à entendre, à se trouver.
   
   Je sors de cette lecture enchantée, dans tous les sens de ce terme. Un peu de magie s'est glissée dans mon quotidien, et j'en remercie Mme Huston. Je voudrais pouvoir vous faire partager des morceaux de cet émerveillement, mais il y en a tant que j'ai été obligée de choisir au hasard. C'est une oeuvre que je prendrais plaisir à relire. En entier ou par fragment. Juste pour le plaisir d'en réentendre la petite musique.
   
   "La première note, rejointe par la deuxième, les deux entrelacées dans l'air, les tenir, insinuer un arpège de la main gauche, laisser vibrer ensemble, enlever un doigt, l'accord est transformé, détissé petit à petit, le silence se reconstruit, redevient intégral. Qu'en savent-ils des pauses, des soupirs, des aspirations, des suspensions, de tout ce qui fait le souffle de la musique, son aire invisible? Rien. Ils ne savent rien de rien. Ils ne veulent rien en savoir. Donnez nous notre bruit quotidien."
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critique par Chiffonnette




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Exercice de virtuosité
Note :

   A travers ces 30 monologues alternés, des amis, des proches, et des intimes, invités par une claveciniste pour un concert privé, on lit et on entend les préoccupations, le langage, les problèmes d' hommes et femmes d'âges divers, et d'il y a vingt ans.
   
   Plus exactement la façon de s'exprimer, une génération plus tôt.
   
   Ainsi en est-il aussi de la musique. Le goût pour les instruments d'époque, la mode des «baroqueux», mais aussi l'intérêt porté à la musique synthétique, une grande variété de pensées qui sont intemporelles et ne seraient plus dites de la même façon, aujourd'hui.
   
   Ce qui fait de ces variations tant un beau livre, qu'un document sur les façons de penser de la fin des années 70 en France.
    
   Certains de ces participants font des remarques sur la musique qu'ils entendent, d'autres n'en parlent absolument pas, quelques uns s'ennuient à mourir et le disent... chacun est dans son monde et tente ou non de pénétrer dans celui de la musicienne, tantôt par l'écoute, tantôt par l'observation des autres, d'elle, de la salle, de souvenirs la concernant.  
   
   Un exercice de virtuosité réussi, même s'il y a deux ou trois variations qui se répètent tant, qu'elles sont presque de trop.
   
   Ces monologues tellement bien composés m' émeuvent au premier degré, en dehors de toute sentimentalité.
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critique par Jehanne




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Le temps d’un Concert
Note :

   Ce livre est le premier roman de Nancy Huston, écrit directement en français, et publié d’abord au Seuil en 1981.
   
   Liliane Kulainn est claveciniste et elle a convié trente personnes – des êtres qu’elle a aimés et qu’elle aime – à écouter durant une soirée les Variations Goldberg de Bach : trente personnes  "comme autant de variations".
   
   Le livre est le récit des pensées et préoccupations de ces trente personnes, à chacune étant consacré un chapitre.
   Mon avis : Ces trente variations sont d’une qualité un peu inégale, certaines étant extrêmement réussies, et d’autres paraissant un peu superflues.
   
   Nancy Huston montre néanmoins une grande virtuosité pour créer et faire vivre les trente différents caractères de ces personnages, avec leurs opinions, leurs soucis et leurs façons de s’exprimer bien à elles. Les personnages de jeunes filles et de jeunes femmes, en particulier, sont très beaux, frappants de vérité.
   
   J’ai trouvé qu’il y avait des réflexions très intéressantes sur la musique et le silence ( et, plus généralement, sur le rôle de l’art dans la vie des gens), mais aussi sur les relations hommes-femmes, avec notamment une belle variation sur le personnage de Don Juan.
   
   On peut dire, sur un versant moins positif, que les liens entre les différents personnages ne sont pas toujours très développés, et que le récit en lui-même n’est pas vraiment prenant, mais je crois que ça aurait été difficile à réaliser avec une si grande quantité de personnages.
   
   Reste tout de même une impression forte et captivante à la fin de la lecture.

critique par Etcetera




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