Lecture / Ecriture
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Héliopolis de Ernst Jünger

Ernst Jünger
  Héliopolis
  Sur les falaises de marbre
  Orages d'acier
  Le Boqueteau 125

Ernst Jünger est un écrivain allemand né en 1895 et décédé en 1998.

Héliopolis - Ernst Jünger

Hermétique et troublant
Note :

   Mes deux rencontres avec Ernst Jünger - "Héliopolis" et plus récemment "Jardins et routes" (le journal des années 1939-1940) - m'ont plongée dans la perplexité. Dans le cas de "Jardins et routes", Ernst Jünger a bel et bien utilisé un double langage, dans une tentative de déjouer la censure. Il s'en explique d'ailleurs dans sa préface: "Le premier de ces six journaux, "Jardins et routes" décrit l'avance allemande à travers la France; il y fut connu peu de temps après. En ce temps-là, j'aimais à composer un certain genre d'images à double sens pour faire comprendre la situation à certains hommes - ou à ceux qui voulaient le rester: parmi ces images, il y avait la citation du 73ème psaume. Il fallut un an pour que cette arabesque fût connue de tous; le ministre de l'éducation populaire fit alors dépendre une réédition de la suppression de ces passages. Comme je refusais, on mit "Jardins et routes" à l'index - et il y est longtemps resté." Langage à double sens parfois bien difficile à décoder pour le lecteur d'aujourd'hui qui ne partage plus les mêmes références.
   
   J'avais éprouvé les mêmes difficultés à la lecture d'"Héliopolis" avec l'impression de me trouver confrontée à un langage codé auquel je n'avais pas été initiée. Dans "Héliopolis", Ernst Jünger crée en effet un univers foisonnant, dressant le portrait d'une société complexe, très avancée techniquement et profondément divisée entre une populace insatisfaite qu'une étincelle suffit à déchaîner, une élite qui semble l'héritière de cette petite noblesse prussienne qui peuple les romans de Theodor Fontane ou d'Eduard von Keyserling, propriétaires terriens se consacrant à l'administration rigoureuse de leurs domaines et l'organisation du travail de "leurs" paysans, militaires de carrière tout dévoués au service de leur patrie et pour lesquels l'obéissance à l'autorité - celle des rois de Prusse, puis celle de leurs successeurs - est décidément une vertu. Et enfin, il y a les Parsis, habiles commerçants et artisans, dépositaires d'une culture aussi ancienne que raffinée qui accorde une grande place à l'exploration des abîmes de l'inconscient, une exploration menée à l'aide de substances psychotropes et dont le héros d'"Héliopolis", Lucius, découvrira à ses dépens qu'elle n'est pas sans risque, tant les forces qui sommeillent dans ces abîmes peuvent se révéler terribles. Cette familiarité des Parsis avec des puissances cachées, jointe à leur relative aisance matérielle, ne manquera pas d'éveiller la vindicte de la populace qui se déchaînera, brûlant et saccageant tout sur son passage, sous le regard un peu dédaigneux mais surtout indifférent de l'élite qui se gardera du reste bien d'intervenir.
   
   Conte, légende, roman de science-fiction ou d'héroïc fantasy? Peut-être. Mais "Héliopolis" est avant tout resté gravé dans ma mémoire comme une admirable allégorie de l'Allemagne nazie, admirable en effet car l'écriture d'Ernst Jünger est de toute beauté (il fait partie des rares élus qui ont su mériter l'admiration de Julien Gracq, ce qui n'est pas peu dire) mais aussi des plus hermétiques. Page après page, "Héliopolis" distille le trouble dans l'esprit du lecteur, suscitant des interrogations qui resteront sans réponse claire: jusqu'où doit-on pousser la pratique de l'obéissance et du patriotisme, jusqu'à quel point peut-on se contenter d'observer la mêlée du sommet de sa tour... Questions qui se sont posées avec une terrible acuité pour Ernst Jünger et pour ceux de ses compatriotes qui, en 1939, ont repris l'uniforme au service d'un gouvernement que pourtant ils méprisaient. Questions qui sont toujours d'actualité et qui d'ailleurs n'étaient pas nouvelles.
   
   Hermétique et troublant, "Héliopolis" fait partie de ces livres qui continuent à accompagner le lecteur longtemps après qu'il ait tourné la dernière page. Une lecture difficile. Une lecture essentielle.
   
   
   
   

critique par Fée Carabine




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