Lecture / Ecriture
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Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel

Philippe Claudel
  Meuse l'oubli
  Trois petites histoires de jouets
  La petite fille de Monsieur Linh
  J'abandonne
  Le bruit des trousseaux
  Les âmes grises
  Quelques-uns des cent regrets
  Le café de l’Excelsior
  Le rapport de Brodeck
  Le monde sans les enfants
  Les petites mécaniques
  L'enquête
  L'arbre du pays Toraja

Philippe Claudel est un écrivain et réalisateur français, né le en 1962.

Le rapport de Brodeck - Philippe Claudel

Ici, les âmes sont passées du gris au noir…
Note :

   Ce qui devait arriver arriva : les habitants du village ont collectivement fait payer à «l’Anderer» (l’autre) son crime ultime, celui d’être différent et Brodeck n’y est pour rien comme il tient à bien le souligner d’emblée. Pourtant, c’est lui qui est chargé par le village de rédiger un rapport sur l’événement inéluctable («l’Ereigniës») qui vient de se produire sous prétexte qu’il a fait quelques études et sait par conséquent le mieux écrire de tous. Lui qui souhaitait fermement pouvoir «ligoter sa mémoire» à tout jamais, il va devoir au contraire libérer celle de tout un village et retracer l’inracontable et les circonstances qui ont amené bon nombre de villageois à un tel acte collectif. Et Brodeck a bien du mal à se cantonner à retranscrire uniquement ce qui lui a été demandé et exhume par ailleurs bien des horreurs étouffées de toute cette communauté.
   
   Autant dans un des précédents ouvrages de l’auteur, les âmes sombraient dans la grisaille, ici elles virent plutôt au noirâtre mêlant la barbarie de l’Histoire (la grande) à la sauvagerie de l’histoire (plus petite) de tout un village. Alors que la narration se situe dans une contrée indéfinie, l’époque pourrait l’être tout autant s’il n’y avait tous ces éléments si éloquents de notre mémoire collective dont chacun perçoit clairement, page après page, l’ombre de plus en plus oppressante. En tout cas, l’action se passe sans équivoque le long d’une frontière germanique, comme le dialecte en témoigne (il me plaît même à penser qu’il pourrait s’agir de l’Est de la France tellement meurtri par son passé), au lendemain d’une terrible guerre de domination et d’avilissement implacables, tyranniques planifiée par le pays voisin.
   Et Brodeck, victime de cette tyrannie et pourtant revenu de là où on ne revient pas, a connu l’ignominie de l’intérieur bien qu’ayant échappé à son propre anéantissement (ce «Ich bin nichts», je ne suis rien, infligé par le pouvoir) en devenant le «Chien Brodeck» du camp.
   «… les gardes…s’amusaient avec moi en me mettant un collier et une laisse. Il fallait que je marche ainsi…Il fallait que je fasse le beau, que je tourne sur moi-même, que j’aboie, que je tire la langue, que je lèche leurs bottes. Les gardes ne m’appelaient plus Brodeck mais Chien Brodeck.»
   
   Dans ce livre, les horreurs de l’Histoire sont implicites et lui donnent, par cette volonté de ne pas les nommer, un caractère universel extrêmement sombre et difficilement supportable car sans doute bien proche d’une certaine nature humaine.
   L’auteur exploite avec une remarquable perspicacité comment la peur est capable de transformer les hommes qui, sous son emprise diabolique, sont enclins aux plus abjectes cruautés en sombrant dans la pire déraison.
    «L’idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L’une et l’autre s’engraissent mutuellement, créant une gangrène qui ne demande plus qu’à se propager.»
   
   
   Ce livre sombre et suffocant est un gros, un très gros coup de cœur et nul doute qu’on entendra largement parler de lui (enfin je l’espère).
   
   M. Claudel, je vous admire !
    ↓

critique par Véro




* * *



La peur de l'Autre
Note :

   «Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.»
   Le roman de Philippe Claudel commence par ces trois phrases lapidaires qui mettent immédiatement le lecteur dans l'ambiance du récit.
   
   Nous sommes dans un petit village perdu, au milieu de vallons, dans un pays, une région indéterminée....dans un lieu universel. Les hommes n'y sont ni pires ni meilleurs qu'ailleurs en cette période d'après-guerre. Un étranger arrive, un jour, en compagnie de son cheval et de son âne, et s'installe dans l'unique auberge du village, pour une durée indéterminée. Ce voyageur solitaire est étrange, original: des vêtements d'un autre temps, des manières affables parfois efféminées, une grâce certaine, un goût prononcé pour le thé, le dessin et les promenades dans la campagne. Il sourit beaucoup et parle peu ce qui agace peu à peu les hommes du village. Un soir, suite à l'exposition de dessins et aquarelles de l'étranger, l'irréparable est commis. Les notables chargent Brodeck, sans lui donner vraiment le choix, de raconter ce qui s'est passé.
   
   Brodeck s'attelle consciencieusement à la tâche et très vite, le rapport donne naissance à un récit parallèle: celui de la vie de Brodeck, depuis son arrivée dans ce village isolé jusqu'à cette nuit funeste. Il est venu, avec Fédorine, d'une région ravagée par la guerre (sans doute des pogroms) qui lui a pris ses parents. Fédorine l'a recueilli puis s'est installée avec lui dans ce village.
   
    Brodeck est noir de cheveu et de teint, Fédorine parle «l'ancienne langue», il grandit sans souci, il aime l'école et y a d'excellents résultats qui lui valent l'estime de l'instituteur et l'envoient suivre des études à «la Capitale». Il y rencontre des étudiants pauvres comme lui et Emelia, celle qui deviendra sa femme. Il y a des émeutes sanglantes qui mettent à sac un quartier commerçant où les échoppes sont tenues par ceux qui parlent, comme Fédorine «l'ancienne langue». Les temps sombres et cruels s'annoncent dans le sang et la cruauté.
   
   Brodeck emmène Emelia au village, naturel refuge. Les bruits de la guerre arrivent estompés au village si bien qu'elle semble bien éloignée, presque étrangère jusqu'au jour où arrive une colonne de soldats, des «Fratergekeime», qui investit le village, sans heurts jusqu'à ce que, lors de la réquisition des armes à feu, un villageois se rebiffe, se fasse arrêter, juger puis exécuter sur la place publique. Vient le moment où le capitaine demande s'il n'y aurait pas des «Fremdër» dans le village auquel cas l'épuration doit être faite rapidement. Le conseil des notables se réunit et désigne Brodeck et un autre étranger. Commence pour Brodeck la longue descente en enfer de la vie de camp, ce camp où les prisonniers deviennent des fantômes, des jouets, des numéros, des âmes errantes. Brodeck, pour survivre, devient «le chien Brodeck» qui sera méprisé par l'ensemble des prisonniers. Un jour, Brodeck revient au village, survivant d'une horreur indicible, miroir dérangeant d'un acte vil et honteux pour les notables et les villageois. La vie reprend son cours, tranquille jusqu'à l'arrivée du voyageur solitaire, «l'Anderer».
   
   Ce roman est d'une force inouïe: Claudel réussit à ne jamais mentionner le mot «Allemands», à ne jamais situer les lieux et les époques. Il raconte les grandeurs et les lâchetés de la seconde guerre mondiale, les annexions des territoires si proches, culturellement et géographiquement, de l'Allemagne: le village est-il sudète, autrichien ou alsacien?
   Il en fait une histoire universelle, celle des hommes qui est parfois sordide, celle du bouc émissaire, celle des Rex flammae, papillons acceptant d'autres papillons et qui les abandonnent en pâture aux prédateurs pour se protéger... parabole de ce qui s'est passé sous le nazisme.
   
   Qui est « l'Anderer »? Un fantôme? Un ange vengeur? Le masque de la culpabilité tellement insoutenable à regarder qu'il faut aller jusqu'au meurtre pour tenter d'oublier l'infamie? Le diable venant prendre son dû: les âmes qui se sont damnées en envoyant Brodeck dans un camp?
   
   Le tour de force de Claudel est de ne pas accuser ni vilipender: Brodeck n'accuse pas, ne juge que rarement... il ne s'étonne plus de rien car il a vu les profondeurs noires que l'âme humaine recèle. Il vit, au prix de l'humiliation «Chien Brodeck», mais il vit, il est là, témoin de l'indicible horreur.
   
   La scène de la remise du Rapport est d'une cruelle beauté: la purification par le feu peut-elle être la voie vers l'oubli et le recommencement à zéro? Les idées que l'on écrit dans sa tête ne sont-elles pas plus vivaces que celles que l'on couche sur le papier? Le souvenir peut-il survivre sans être écrit, au risque de devenir légende, conte à faire peur?
   
   Les dernières phrases du roman sont douloureuses et belles: «Je m'appelle Brodeck, et je n'y suis pour rien. Brodeck, c'est mon nom. Brodeck. De grâce, souvenez-vous. Brodeck.»
   
   Un livre qui remue, qui secoue, qui prend aux tripes, au coeur, un livre qui poursuit longtemps le lecteur, un livre qui pose d'insoutenables questions et amène à regarder sans concession une facette sordide de l'être humain.
   
   
   Un extrait:
   « Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite, ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu'ils ont fait. Il faut qu'ils s'en débarrassent. Alors, ils viennent me voir car ils savent que je suis le seul à pouvoir les soulager, et ils me disent tout. Je suis l'égout, Brodeck. Je ne suis pas le prêtre, je suis l'homme-égout. Celui dans le cerveau duquel on peut déverser toutes les sanies, toutes les ordures, pour se soulager, pour s'alléger. Et ensuite, ils repartent comme si de rien n'était. Tout neufs. Bien propres. Prêts à recommencer. Sachant que l'égout s'est refermé sur ce qu'ils lui ont confié. Qu'il n'en parlera jamais, à personne. Ils peuvent dormir tranquilles, et moi pendant ce temps, Brodeck, moi je déborde, je déborde sous le trop-plein, je n'en peux plus, mais je tiens, j'essaie de tenir. Je mourrai avec tous ces dépôts d'horreur en moi.» (p 173)
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critique par Chatperlipopette




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Au cœur des ténèbres
Note :

   Un village perdu dans les montagnes de ce qui pourrait être l’Alsace, un homme, Brodeck, qui a survécu au pire. Et l’Ereignis, l’événement, provoqué par l’étranger, l’Anderer, venu d’on ne sait trop où.
   « Rien. Il n’y a rien Mère Pitz, rien de grave, que du naturel : hier soir, les hommes du village ont tué l’Anderer. Ca s’est passé à l’auberge de Schloss, très simplement, comme une partie de carte ou une promesse de vente. Il y avait longtemps que ça couvait. Moi je suis arrivé après, je venais acheter du beurre. Je n’étais pas de la tuerie. Je suis simplement chargé du Rapport. Je dois expliquer ce qui s’est passé depuis sa venue et pourquoi on ne pouvait que le tuer. C’est tout.»
   
   Brodeck, chargé par les hommes de son village de rendre compte et d’expliquer le meurtre de l’étranger va en même temps s’épancher dans une longue lettre, raconter le village, l’écriture du rapport, et, surtout, ce à quoi il a survécu.
   
   Le rapport de Brodeck est un roman moralement exigeant. Que l’on aime ou pas Philippe Claudel, il faut lui reconnaître cette capacité à explorer les noirceurs de l’âme humaine sans aucune concession, sans laisser aucune échappatoire à son lecteur. On a l’impression que la moindre lueur, la moindre parcelle de beauté n’est là que pour contraster avec l’horreur.
   J’ai été impressionnée par la capacité de Claudel à mettre en parallèle la grande et la petite histoire. Bien sûr rien n’est explicitement nommé, mais il n’est guère difficile de deviner où et quand nous sommes : quelque part en Alsace, dans les années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. Après l’horreur pure. On pourrait penser que cela a été le fait d’un homme qui a réussit à mener son peuple et d’autres à cela, qui a réussit à élaborer une machine étatique et militaire si froide et sans âme qu’elle a permis que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants soient humiliés, torturés et assassinés. Ce serait trop facile.
   
   Brodeck a survécu au pire, à la torture et à l’humiliation pour pouvoir, un jour, retrouver sa femme et son village. Mais même ce petit village perdu dans la montagne a été touché par la guerre, la folie. En fait, même ce petit village perdu dans la montagne, surtout ce petit village perdu dans la montagne a été touché par la folie des hommes. Sans aucun doute parce que tout homme au plus profond de lui contient les germes de la violence, de la lâcheté.
   
   L’arrivée de l’Anderer n’est finalement que le révélateur de ce fait. Il est le miroir dans lequel s’est reflété soudainement le mal ordinaire. Et les miroirs, comme le dit si bien le curé Peiper, les miroirs, on les brise.
   
   Le choix de Philippe Claudel de laisser Brodeck sauter du coq à l’âne, évoquer le passé, revenir au présent, rapporter les propos tenus, raconter ses souvenirs perd un peu le lecteur, mais donne du rythme à la narration, tisse peu à peu un tableau d’ensemble d’une communauté d’homme située dans un temps et un lieu mais pourtant universelle dans les rapports que ceux qui la constituent entretiennent entre eux et avec le monde extérieur. Quelques centaines d’âmes suffisent à recréer à petite échelle ce qui s’est passé à grande échelle. L’homme ne supporte pas ce qui est différent de lui, ce qui le renvoie à sa propre image.
   
   J’ai apprécié la simplicité des formulations, leur poésie parfois, et l’apparente banalité de propos qui amènent au final à des questionnements bien plus profonds. A travers les actes des hommes du village, à travers les camps et l’horreur de la guerre, c’est l’existence de Dieu qui est interrogée. Puisque tout cela invalide le concept même d’enfer, qu’en est-il de d’une divinité qui laisse ses créatures semer le mal ? Après tout, « Si la créature a pu engendrer l’horreur, c’est uniquement parce que son Créateur lui en a soufflé la recette ».
   Et dans ce cas, qui donc peut pardonner ? Peut-on seulement pardonner ? Ou ne peut-on qu’oublier ?
   
   L’homme accomplit le pire mais ne peut vivre avec. Il cherche à se souvenir avec ses monuments. C’est d’ailleurs un moment assez drôle que celui où Brodeck parle de ce monument aux morts d’où son nom a été effacé une fois qu’il a été revenu de l’endroit d’où personne n’est revenu. Mais il a besoin de l’oubli. Le maire du village montre qu’il l’a bien compris. « Je suis le berger. Le troupeau compte sur moi pour éloigner tous les dangers, et de tous les dangers, celui de la mémoire est un des plus terribles, ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre, toi qui te souviens de tout, toi qui te souviens trop ? […] Il est temps d’oublier, Brodeck. Les hommes ont besoin d’oublier. »
   
   Le danger de la mémoire, Brodeck l’incarne, mais le prêtre aussi, qui sombre dans la déchéance à force d’être la mémoire des hommes, le réceptacle de leurs fautes. Pour qu’ils puissent continuer à vivre malgré leurs actes, lui doit mourir à petit feu.
    « Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu’ils ont fait. Il faut qu’ils s’en débarrassent.»
   
   A ce compte là, comment s’étonner de la répétition de l’horreur ? Puisque l’ignorance et la peur gagnent et que l’oubli recouvre le tout, l’homme ne peut rien apprendre du passé. Si tant est qu’il puisse supporter d’apprendre du passé et de se souvenir. Brodeck lui-même d’admet : «Au fond, raconter n’est peut-être pas un remède si sûr que cela. Peut-être qu’au contraire, raconter ne sert qu’à entretenir les plaies, comme on entretient les braises d’un feu afin qu’à notre guise quand nous le souhaiterons, il puisse repartir de plus belle.»
   
   Bref, le rapport de Brodeck est un roman riche, complexe sous son apparente simplicité. Un roman qui pousse à la réflexion. En cela il est une réussite. Je n’aime guère l’œuvre de Philippe Claudel, mais je dois admettre avoir été ici emportée par ma lecture, contrainte presque à la terminer pour savoir pourquoi, comment, quand bien même je savais déjà que tout reposait sur le meurtre de l’Autre, du différent. J’ai continué malgré le blues qui me prenait parfois, la quasi-nausée.
   
   Un Goncourt des lycéens mérité.
   Bravo M. Claudel.
    ↓

critique par Chiffonnette




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Les âmes revisitées
Note :

   L'arrivée d'un inconnu jette le trouble dans un petit village...
   
   Cet inconnu est surnommé l'Anderer, puisqu'on ne connaît pas son nom, qu'on ne sait pas d'où il vient ni pourquoi il est là. Il s'installe dans ce village en prenant une chambre à l'auberge Schloss. Très rapidement, les gens sont intrigués par cet homme, d'autant qu'il est peu bavard et qu'il passe son temps à écrire dans un carnet. Brodeck est le seul au village à qui plaît plutôt l'arrivée d'un étranger et c'est à lui, en raison de son instruction, que les hommes demandent de faire un rapport pour expliquer le meurtre de cet Anderer qu'ils vont finir par tuer.
   
   Alors Brodeck écrit et raconte... L'occasion pour lui de revenir sur la vie de ce petit village, de ses habitants, sur les blessures et les trahisons des uns et des autres, sur les drames et sur la guerre aussi qui n'est jamais loin dans l'oeuvre de Claudel.
   
   Encensé un peu partout, ce nouveau roman de Philippe Claudel m'a vraiment fait penser aux “Âmes grises”, que j'avais adoré à sa sortie en 2003, et cela a d'ailleurs gêné ma lecture au départ. Même style, même technique narrative, même suspens, même ambiance, même narrateur omniscient... Et pourtant, lentement, je me suis laissée prendre et emporter par ce roman pour finir par ne plus le lâcher. L'occasion pour Claudel de dénoncer l'horreur de la guerre, de passer des âmes grises aux âmes noires, comme le dit si bien Véro dans sa critique sur ce même site, et de montrer la part sombre de l'humanité.
   
   
   "Ce n'est pas que j'avais peur qu'il me reconnaisse, non. C'est moi qui ne voulais pas le voir. Je ne voulais pas croiser ses yeux. Et ce que je voulais surtout, c'était conserver au plus profond de mon esprit l'illusion que cet homme grand et gras, heureux d'être un bourreau, qui était tout près de moi mais qui était désormais dans un autre monde que le mien, dans le monde des vivants, pouvait ne pas être Ulli Rätte, mon Ulli avec lequel j'avais passé jadis tant de moments, avec lequel j'avais partagé des croûtes de pain, des assiettes de pommes de terre, des heures heureuses, des rêves, d'infinies promenades bras dessus bras dessous. Je préférais le doute à la vérité, même le doute le plus mince, le plus fragile. Oui je préférais cela, car je crois que la vérité aurait pu me tuer."
   ↓

critique par Clochette




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La rencontre de l’Autre
Note :

   "De l'homme à l'homme vrai, le chemin passe par l'homme fou." (Michel Foucault)
   
   Je ne reparlerai pas de l’argument de ce roman, depuis le temps qu’on en parle, tout – ou presque- a été dit.
   
   Je constate seulement que chez P. Claudel :
   • L’ Europe de l’Est est un cadre de prédilection.
   • Le comportement humain, dans ce qu’il a de plus inhumain est un thème récurrent.
   Dans «Le rapport de Brodeck», ces deux constantes sont bien présentes et la barbarie y est plus prégnante que jamais.
   
   L’auteur s’en sort fort honorablement en laissant toute la place à l’écriture ; même si on peut regretter certains effets de style un peu superfétatoires ! Le mot rapport s’en trouve tout à fait justifié, tant cette écriture nous donne l’impression d’exposer des faits, des situations, sans jugement, sans révolte. Ceux qui lui ont confié ce rapport lui ont dit :
   "Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment, aussi ils peuvent dire les choses. Ça suffira. (p.11) "
   
   Et il utilise les mots, tels qu’on le lui a demandé… Et c’est là où réside tout le talent de Ph. Claudel, et nous obtenons un roman émouvant, inquiétant, bouleversant.
   • Emouvant dans les sentiments de Brodeck envers sa femme Emélia, sa fille Poupchette ou sa mère-nourrice – Fédorine- qui l’a sauvé une première fois.
   • Inquiétant parce que les traits de caractères humains s’y révèlent dans ce qu’ils ont de plus bestial, même à travers les caractères secondaires.
   "Mais si mon père crevait là, près de moi, maintenant, d’un coup, je vous jure que je danserais autour de la table et je vous paierais à boire. Parole ! (p.140) "
   "…le corps du «Du »chutait, vite retenu par la corde. La Zeilenessenis le regardait quelques minutes, et sur ses lèvres venait alors un sourire. (p.86) "
   • Bouleversant parce que tout au long du «rapport» (qui, en fait, est un rapport dans LE RAPPORT) on sent la peur sournoise, insidieuse, qui constitue la trame solide de l’ouvrage.
   
   J’avais déjà été fort impressionnée par le message de «La petite fille de Monsieur Linh» où la rencontre de l’Autre permet de lever un léger voile d’espérance.
   
   A contrario, dans "Le rapport de Brodeck", l’Autre et sa différence sont porteurs d’angoisse ; angoisse qui suscite la violence et laisse peu d’espoir (un peu quand même, pour peu qu’on sache s’échapper à temps, comme Fédorine p.29) quant à la supériorité de l’homme sur l’animal !
   
   Le message n’est –il pas tout entier dans cet Autre qu’il nous faut accepter au risque de nous déstabiliser, ou au contraire, détruire, si nous ne pouvons franchir ce cap ?
   
   L’horreur, présente ou sous jacente à chaque page, en dit long sur les méandres tortueux et nauséabonds de l’âme humaine.
   
   Je me plais à croire, comme l’a dit l’auteur lors de plusieurs entretiens, que ce roman tient plus de la parabole que de faits historiques. Le choix de lieux imprécis, de vocables inventés plaide en ce sens…
   
   Ce qui nous permet de ne pas être étouffés par l’horreur- à la différence des «Bienveillantes» par exemple- c’est cette distance prise justement grâce à la forme narrative choisie, à l’élégance de l’écriture, et ça, c’est tout le talent de Philippe Claudel.
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critique par Jaqlin




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Nature, culture … ce n'est pas qu'un débat philosophique
Note :

   L'histoire commence par "Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache." Et nous voilà partis pour 400 pages, un puzzle noir à la progression hallucinante.
   
   J'ai été transportée dans ce tableau terrible de l'Humanité à laquelle j'appartiens.
   Je dois confesser que je n'avais jamais lu Philippe Claudel. Je m'étais bêtement arrêtée à une idée "grise" de l'auteur, un descripteur d'ambiance incroyable dans laquelle j'avais peur d'aller m'engloutir. Je découvre Philippe Claudel par Le rapport de Brodeck. Et j'ai maintenant envie de lire tous ses autres livres, d'aller voir son film au cinéma. Cet auteur est d'une sensibilité étonnante. Il sait transmettre une tendresse infinie sans juger ses personnages.
   
   Hors de toute géographie et hors du temps, "Le rapport de Brodeck" contient l'Humanité en 400 pages, sa nature la plus odieuse, sa culture la plus forte, son combat partout.
   
   Sans doute Philippe Claudel a-t-il encore affiné sa sensibilité à l'âme humaine lors de ses expériences en tant que professeur de français en prison. Mais ce qui me sidère le plus, c'est de toucher à tant de méandres, à tant de non-dits, à tant de gravité sans sensiblerie ni intellectualisme. Le héros Brodeck est étonnamment factuel. D'ailleurs, c'est ce que le maréchal-ferrant du village lui demande "tu diras les choses, c'est tout, comme pour un de tes rapports.", de consigner les évènements sans ajouter de détails inutiles. Oui, le métier de Brodeck n'est pas de raconter des histoires. Son activité consiste à établir de brèves notices sur l'état de la flore, des arbres, des saisons et du gibier, de la neige et des pluies, un travail sans importance, sans enjeu, sans risques.
   
   Là, c'est différent. Et Brodeck accepte. Brodeck est consciencieux à l'extrême, il ne veut rien cacher de ce qu'il a vu, il veut retrouver la vérité qu'il ne connaît pas encore. Même si elle n'est pas bonne à entendre. Car elle ne va pas être bonne à entendre … "Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite, ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu'ils ont fait."
   
   L'Humanité au théâtre de sa vie
   Le rapport de Brodeck, c'est nulle part ou partout, pourquoi pas en Europe entre 1933 et 1955. Le rapport de Brodeck, c'est la déferlante nazie, c'est la lâcheté d'un village, c'est l'horreur de la vie, c'est le secret de la survie... Le rapport de Brodeck, c'est un puzzle noir, une construction littéraire remarquable. Le “présent” du rapport à rédiger est l'occasion de raconter le passé des habitants d'un village. L'unité du lieu rend théâtral ce suspense où l'homme n'en ressort pas grandi. Brodeck si. Qu'on ne s'y trompe pas, l'horreur des camps sert de prétexte. Le rapport de Brodeck se penche moins sur l'horreur des camps que sur ce qui pousse des hommes à y envoyer d'autres ... La peur, toujours la peur.
   
   J'ai été transportée dans ce puzzle de l'histoire du Pardon, sans lequel la reconstruction est impossible.
   Puissant, dense, intense, grave, beau, odieux … c'est sur un ton enfantin.Non. Plutôt dénué d'espérance. Blasé de l'horreur, comme devenu intouchable, sinon comment survivre ? Le lecteur voyage dans son monde intérieur, dans la pureté, dans la simplicité des sentiments qui vous comblent. Surtout ne pas penser. Surtout ne pas réfléchir. Ne pas compter le temps. Il n'existe pas. Lire au rythme des découvertes de Brodeck. "J'allais non seulement vers la négation de ma propre personne, mais aussi, dans le même temps, vers la conscience pleine des motivations de mes bourreaux, et de ceux qui m'avaient livré à eux. Et donc, en quelque sorte, vers l'ébauche d'un pardon."
   
   C'est dense, c'est rapide, ça s'accélère, le rythme de la lecture comme le cœur qui bat. L'intensité est exponentielle, vous êtes saisis par le suspense haletant, mêlé à la peur de savoir la vérité.
   
   J'ai adhéré, abasourdie, tétanisée à la leçon commune que l'on peut tirer des histories dramatiques qui se répètent.
   Bien des impressions de lecture comme le rien de racontable sur ce livre sans dévoiler la mariée pourraient laisser à penser que "Le rapport de Brodeck" est un polar-fiction. On préférerait pouvoir le souhaiter. Mais il n'en est rien. Chaque ligne de cette œuvre magistrale raisonne avec l'Histoire de l'homme. "L'idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L'une et l'autre s'engraissent mutuellement, créant une gangrène qui ne demande qu'à se propager."
   Nature, culture… ce n'est pas qu'un débat philosophique.
   
   Pour prolonger cette lecture, sur la peur, mais pour se détendre après …, je pense à "La Peur", Thierry Serfati. C'est un polar. Pour prolonger l'utilisation de la peur et de la bêtise, je pense au remarquable et tristement visionnaire roman de Boualem Sansal, "Le Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller" (notes sur ce site).
   Et sur l'indéchiffrable entêtement des hommes à se tuer pour défendre ses convictions plutôt qu'à les comprendre, j'ai pensé à la lumineuse lecture des travaux de Clare W. Graves, "La Spirale de l'évolution".
   
   A noter que cet ouvrage a obtenu le Prix Goncourt des lycéens 2007
    ↓

critique par Alexandra




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Alle verwunden, eine tödtet
Note :

   «Toutes blessent, une tue. » C’était une devise inscrite par un horloger allemand sur une montre de carrosse du XVII ème. Philippe Claudel la met en exergue, entre autres citations, de son roman. Qu’est-ce qu’elle traduit bien l’inéluctabilité de notre destin!
   
   Cette citation est en allemand, et les patronymes des protagonistes également, et les noms de lieux … C’est la seule concession de Philippe Claudel pour «situer» le cadre de son roman; en pays de langue germanique (ou assimilée), quelque part en Europe Centrale. Rien ne sera plus précis, non plus que l’époque, encore que la référence à la guerre qui s’y déroule soit quasi explicitement celle qu’on appelle « la seconde guerre mondiale». Elliptiquement, on comprendra qu’il fera référence au «système nazi», à ses actes barbares, mais pas que …
   
   Un peu à l’image de la trilogie d’Agota Kristof. D’ailleurs je situerais «Le rapport de Brodeck» comme un croisement de cette trilogie avec «La route» de McCarthy. Noir (non, gris!), glauque, et fable sur la face mauvaise de l’homme: sa lâcheté, sa cruauté, sa peur de l’autre.
   
   L’autre, chez Philippe Claudel, c’est l’Anderer. Littéralement traduit de l’allemand: l’autre. C’est par lui qu’arrivera le détonateur final, celui qui provoquera le «rapport» demandé par le village à Brodeck, et qui provoquera la rédaction par celui-ci d’un rapport bien plus vaste que celui sur l’autre; celui de son histoire à lui, Brodeck.
   
   C’est qu’il lui en est arrivé dans sa maigre vie, à Brodeck. Et d’évènements heureux, guère. Les points saillants étant son internement dans ce qu’on comprendra comme étant un camp de concentration (d’où la comparaison de certains avec «Acide Sulfurique» d’Amélie Nothomb), et le sort subi par Emelia, sa femme, en son absence, un sort hélas partagé par tant de femmes en contrées en guerre ou instables.
   
   C’est dur, c’est cruel. Mieux vaut avoir une bonne santé psychologique pour aborder «Le rapport de Brodeck» (comme pour Agota Kristof, comme pour McCarthy) afin de ne pas sombrer dans le pessimisme le plus cruel. Mais qu’est-ce que c’est beau et combien les thèmes abordés, comme dans une fable complexe, sont essentiels. C’est une vision de l’humanité désenchantée, mais certainement celle que doit en avoir la plus grande partie de la population humaine en dehors de nos contrées favorisées.
   
   «Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.
   Moi je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu’elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.
   Mais les autres m’ont force: ¨Toi, tu sais écrire, m’ont-ils dit, tu as fait des études.¨ J’ai répondu que c’étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d’ailleurs, et qui ne m’ont pas laissé un grand souvenir. Ils n’ont rien voulu savoir.»

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critique par Tistou




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Une lecture déroutante mais très poétique
Note :

   Résumé :
    Quand, dans un village de montagne, probablement au sortir de la seconde guerre mondiale, débarque l’«Anderer» - c’est à dire l’Autre - la petite communauté est vite déstabilisée et tente de protéger son homéostasie. Un soir, dans l’auberge où a trouvé refuge cet homme, survient l’Ereigniës, un épisode inattendu et dramatique: «Ereigniës, c’est un mot curieux, plein de brumes, fantomatique, et qui signifie à peu près "la chose qui s’est passée". C’est peut-être mieux de dire cela avec un terme pris dans le dialecte, qui est une langue sans en être une, mais qui épouse si parfaitement les peaux, les souffles et les âmes de ceux qui habitent ici » (p. 13). Les hommes rassemblés dans l’auberge missionnent alors Brodeck, lui qui a fait des études, de rédiger un rapport qui décrira le plus objectivement possible, sans fioritures, les faits, ce qui s’est vraiment passé ce soir-là. Peut-on rapporter un tel événement sans y mettre une part de soi, de son opinion personnelle?
   
   
   Mon avis:
   C’est un véritable récit ethnographique qui nous est présenté, l’auteur nous proposant une peinture des mœurs d’habitants d’un village de montagne, récit mêlé d’une tournure dramatique.
   Il s’agit d’une œuvre qui m’a semblé très déroutante. Le narrateur – en la personne de Brodeck – le reconnaît lui-même: les digressions sont multiples, les allées et venues entre passé et présent foisonnent:
   « Il faut avouer que je suis bien désemparé. On m’a chargé d’une mission qui dépasse de très loin la capacité de mes épaules et celle de mon intelligence. Je ne suis pas avocat. Je ne suis pas policier. Je ne suis pas conteur. Ce récit, si jamais il est lu, le prouve assez, où je ne cesse d’aller vers l’avant, de revenir, de sauter le fil du temps comme une haie, de me perdre sur les côtés, de taire peut-être, sans le faire exprès, l’essentiel » (p. 142.)

   
   Ces ruptures chronologiques sont perturbantes, le lecteur perd vite le fil de la narration et du rapport, plusieurs récits s’entremêlant dans la trame principale. Cela m’a troublée notamment au début du livre, puis je me suis habituée progressivement.
   
   Brodeck, outre le fait de rédiger son rapport, nous fait le récit de son passé, notamment de l’épisode du camp dans lequel il a été interné pendant la seconde guerre mondiale (Philippe Claudel ne situe pas l’action dans le temps, pourtant on peut supposer d’après les événements qu’il décrit qu’elle se passe après la seconde guerre mondiale; nous n’avons pas d’indication non plus sur le lieu de l’action: peut-être l’Alsace, étant donné le dialecte évoqué et la proximité de l’Allemagne?). La narration des événements qui se sont déroulés dans le camp est pénible, très éprouvante, les images suggérées frappant par leur extrême violence. Peu à peu le lecteur entre dans la vie troublée de Brodeck et prend conscience de secrets tus jusque là. Nous saisissons les liens qui unissent les personnages principaux, Brodeck, Fédorine, la vieille femme qui l’a recueilli quand il était enfant et amené jusqu’à ce village, Emélia, son épouse, et Poupchette, l’enfant.
   
   L’Anderer, c’est la figure de l’autre, celui qui réveille nos vieux démons, nos peurs enfouies au plus profond de nous-même, dans notre inconscient. Il va avoir un rôle de révélateur de la personnalité des villageois, dans ce qu’elle a de plus intime et de plus contradictoire. Ceux-ci ne vont pas supporter ce miroir tendu. La haine, l’incompréhension, l’ostracisme, le racisme affleurent jusqu’à éclore en l’Ereigniës dont Brodeck fera le rapport.
   
   Une réflexion sur l’altérité qui révèle notre vrai visage, dans toute son ambivalence, qui suscite haine et rejet. Une réflexion empreinte de beaucoup de poésie, mais aussi d’une grande violence, d’une lecture à la fois agréable, mais aussi très déroutante.
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critique par Seraphita




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Raconter, donner sens
Note :

   Avis à ceux qui ne connaissent pas encore ce roman! Je vais ici dévoiler quelques détails qui vous enlèveront le plaisir du suspens. A vous de voir si vous voulez lire ce billet ou non!
    
   «Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler […]»
     

   C’est ainsi que débute le roman. Ces quelques phrases sont tout à fait significatives de la technique adoptée par l’auteur pour susciter une tension, une attente, du suspens, justement. Tout au long du roman, des indications sur la suite sont semées… le lecteur devine, déduit, suppose, imagine… pour découvrir qu’en fait, les événements décrits dépassent souvent son imagination… c’est très efficace pour nous tenir en haleine, nous empêcher de poser le livre!
    
   Nous apprenons donc d’emblée qu’un événement tragique a eu lieu. Mais nous ignorons lequel. Comme nous ignorons tout de Brodeck aussi. L’époque, le lieu, tout est flou…
   
   Assez rapidement néanmoins, le lecteur saisit que l’événement en question consiste en la mise à mort sanglante d’un étranger, artiste aux manières un peu dérangeantes, par l’ensemble des villageois, à l’exception de Brodeck. L’honneur douteux (et redoutable) de tout expliquer dans un rapport lui échoit, soi-disant parce qu’il sait écrire, parce qu’il a fait des études. Mais derrière cette mission, Brodeck décèle une certaine malveillance, si bien qu’il décide d’enquêter et de raconter parallèlement sa propre version de l’histoire.
   Au fur et à mesure, tout s’assemble comme un puzzle.
    
   En réalité, Brodeck est lui-même un élément étranger dans ce village. Il est juif (ce n’est jamais dit pourtant). Il est dénoncé comme tel aux nazis qui occupent le village (là encore, ils ne sont pas appelés par leur nom). Il est déporté dans un camp de concentration, mais survit et revient au village pour découvrir que sa femme a perdu la raison depuis un viol collectif (auquel certains villageois ont participé) et qu’une petite fille est née. Petite fille qu’il accepte comme sienne. Brodeck ne cherche pas à se venger, mais sa présence rappelle leur culpabilité aux villageois. Et Brodeck sent qu’il devient l’homme à abattre… la menace est diffuse d’abord, et puis de plus en plus précise, car «être innocent au milieu des coupables, c’était en somme la même chose que d’être coupable au milieu des innocents.»
    
   Pour moi, c’est un livre important. Important, parce qu’au-delà d’un récit de guerre, il démonte le mécanisme de la haine de ce qui est différent, la haine de l’étranger, bref, l’intolérance vis-à-vis de tout ce qui ne rentre pas dans notre schéma de pensée. Il nous montre à quel point l’homme peut devenir dangereux, cruel et lâche dès qu’il craint pour ses privilèges et qu’il fait partie d’un groupe qui a clairement désigné son adversaire… surtout si cet adversaire est en position de faiblesse! Toutefois, ce n’est pas un livre en noir et blanc. J’entends par là que les méchants ne sont pas forcément que méchants, et les bons ont eux aussi leur côté inhumain… J’ai beaucoup apprécié cette absence de manichéisme, de caricature!
   
   Par bien des aspects, ce roman m’a d’ailleurs rappelé «Andorra», une pièce de théâtre de l’auteur suisse Max Frisch, un plaidoyer antifasciste puissant qui n’est malheureusement pas souvent montée en France…

critique par Alianna




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