Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'Imitation du bonheur de Urbano Tavares Rodrigues

Urbano Tavares Rodrigues
  L'Imitation du bonheur
  Visages de l’Inde et autres rêves

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'Imitation du bonheur - Urbano Tavares Rodrigues

Le roman emblématique de l'ère Salazar
Note :

   Dans ce roman publié pour la première fois en 1966 et aussitôt interdit par la censure, deux touristes françaises font office à la fois de fil conducteur et de révélateur - au sens photographique - d'un état des lieux du Portugal à la fin de l'ère Salazar *. A ce moment, l'ampleur du désastre est clairement perceptible. Au bout de trente années de quasi-isolement, le Portugal accuse un net retard en comparaison de ses voisins européens, sur les plans techniques et sanitaires - on y meurt toujours de la tuberculose - autant que culturels. Et la guerre bat déjà son plein en Afrique, dans un effort aussi désespéré qu'inutile pour conserver les derniers lambeaux de l'empire colonial qui a fait autrefois la fierté du pays.
   
   Parfaitement odieuses, Nadia et Brigitte semblent incarner à elles seules toutes les humiliations que la dictature de Salazar a imposées au peuple portugais. Avec une arrogance et une grossièreté ahurissantes, elles ne ratent pas une occasion d'asséner leurs théories sur l'arriération des Portugais à tous ceux avec lesquels elles nouent conversation. Mais, en dépit de leur prétention de poser aux femmes libérées, de leur enthousiasme à pourfendre le machisme réel ou supposé des mâles portugais, et de leur dédain affiché pour les conventions bourgeoises, elles n'en consacrent pas moins les dernières semaines de leur séjour à Lisbonne à l'achat (littéralement!) pour Brigitte d'un mari pourvu d'un nom respectable, afin de couper court au scandale d'une grossesse hors-mariage.
   
   Ces sombres années de dictature et de guerres coloniales ont suscité une véritable floraison littéraire d'une très grande qualité, l'oeuvre d'Antonio Lobo Antunes en tête. Mais peu de livres peuvent prétendre - autant que celui-ci - au titre de roman emblématique de cette période de l'histoire portugaise. Car très rares sont les livres qui assènent ainsi à leurs lecteurs, de plein fouet et avec une telle évidence, l'humiliation, la frustration et la tristesse d'un horizon bouché par un régime politique rétrograde. Urbano Tavares Rodrigues réussit si bien à nous plonger dans sa vie d'alors, que "L'Imitation du bonheur" cesse d'être d'un roman pour prendre toutes les couleurs de la réalité. Une réalité d'autant plus poignante que ce pays a ses beautés, pour lesquelles on pourrait l'aimer, pour lesquelles on l'aime malgré tout, mais que, décidément non, cela ne suffit pas...
   
   
   * Pour un compte-rendu historique - et impitoyable - de cette période, on peut se reporter par exemple à l' "Histoire du Portugal" de Robert Durand, déjà présentée ici-même.
   
   
   Extrait
   
   "Quelle apothéose grotesque: la tuberculose, maladie archaïque et qui néanmoins tue; ces pauvres vieux noms, sonores et «respectables», qui se vendent au poids... Tout cela est-il possible, n'est-ce pas un roman? Non, ce n'est pas un roman: c'est notre vie quotidienne - chemise en soie qui cache la saleté sous les aisselles -, ma vie rampante, enjolivée demain par une voiture neuve, ma vie telle que je la veux, ma vie heureuse, la superbe existence que je mérite, moi, queue basse et regard fourbe, à plat ventre devant l'étranger - qui nous baise, se moque de nous et, par-dessus le marché, nous inflige encore des leçons de morale. Nous seuls pourrions nous sauver - et décidément nous ne le voulons pas." (pp. 140-141)

critique par Fée Carabine




* * *