Lecture / Ecriture
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Testament à l’anglaise de Jonathan Coe

Jonathan Coe
  La maison du sommeil
  Bienvenue au club
  La Femme de Hasard
  Le cercle fermé
  Les Nains de la Mort
  Testament à l’anglaise
  La pluie, avant qu'elle tombe
  La vie très privée de Mr Sim
  Dès 11 ans: Le miroir brisé
  Expo 58
  Désaccords imparfaits
  Une touche d’amour
  Numéro 11

Jonathan Coe est un écrivain britannique, né en 1961.
Il a reçu le prix Médicis étranger en 1998 pour "La Maison du sommeil".

Testament à l’anglaise - Jonathan Coe

Jeu de massacre
Note :

   Le narrateur, un écrivain raté et agoraphobe nommé Michael Owen, est chargé par Tabitha Winshaw, une vieille femme à la limite de la démence, d'écrire l'histoire de sa famille dont les membres essaiment tous les milieux du pouvoir britannique : médias, industrie, armement, politique... Tabitha est persuadée que son frère préféré, Godfrey, a été tué par les Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale suite à une trahison familiale, et elle compte sur Owen pour en apporter la preuve.
   
   Michael Owen part donc sur les traces de la prestigieuse dynastie Winshaw, ce qui donne lieu à une succession de portraits cyniques mais ô combien savoureux. Car les membres de la famille rivalisent d'abjection et de perversité : une journaliste arriviste et vipérine, un politicien véreux prompt à retourner sa veste, un banquier escroc, un trafiquant d'armes lié à Saddam Hussein et j'en passe. Les Winshaw ne brillent pas par leur droiture et les scrupules ne les étouffent pas.
   
   Testament à l'anglaise est un jeu de massacre jubilatoire. La biographie des Winshaw sert en effet de prétexte à une évocation des déviances des classes dirigeantes britanniques. Avec un humour ravageur, Jonathan Coe mène une charge féroce contre les années Thatcher. Tout le monde en prend pour son grade : le lobby militaro-industriel, les médias, les hommes politiques, le capitalisme à outrance, le milieu hospitalier anglais (dont le délabrement implique des conséquences mortelles qui font froid dans le dos).
   
   Acerbe, cruel, magistral, grinçant, drôle, palpitant, les qualificatifs ne manquent pas pour définir Testament à l'anglaise. Critique socialo-politique mâtinée de polar, cet ouvrage se lit d'une traite. Le style est clair et l'intrigue très bien construite, les pièces du puzzle s'emboîtant progressivement jusqu'au rebondissement final.
   
   Un roman délicieux.
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critique par Caroline




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Tabitah est-elle folle?
Note :

   Tabitah Winshaw est-elle folle? Sa famille le dit, d’ailleurs, elle l’a fait enfermer dans un asile depuis des décennies, depuis la disparition de son frère bien-aimé, Godfrey Winshaw, mort dans le crash de son avion durant la Seconde Guerre mondiale. Pour Tabitha, c’est son frère Lawrence qui a tout manigancé, en aidant les Allemands. A la fin de sa vie, à l’aube des années 80, elle engage un écrivain jadis prometteur, Michael Owens, pour qu’il écrive la biographie de sa famille. C’est du moins le but officiel. Michael, narrateur de ce touffu roman, va donc marcher sur les traces des membres de cette famille, tous richissimes et tous plus odieux les uns que les autres.
   
   “Ce fut purement par hasard que je me trouvais écrire un livre sur les Winshaw“, pense-t-il… mais en fait, au fur et à mesure de ses investigations, il va découvrir de curieuses coïncidences entre lui et les membres de la famille. Car le lecteur en apprend beaucoup sur Michael, sur son enfance notamment et une curieuse séance de cinéma interrompue sur une scène qui hantera l’enfant, puis l’homme, toute sa vie.
   
   En enquêtant sur les Winshaw, c’est tout un pan de l’histoire britannique récente qui est mis en scène, en particulier les années Thatcher, puis celles qui ont précédé la première Guerre du Golfe. Les Winshaw s’avèrent être des gens malsains, cyniques, qui écrasent tout sur leur passage en piétinant tout ce qui peut nuire à leur réussite. Henry et Mark financent avec profit et sans remords aucun l’armement de Saddam Hussein, Dorothy fait martyriser des milliers d’animaux pour le plus grand profit de son entreprise agroalimentaire, Hilary manipule les médias et traine tout le monde dans la boue dans ses chroniques de tabloïds qui l’enrichissent à millions. Michael semble bien frêle face à de tels rapaces… et son allié, son seul allié, est un vieillard libidineux de quatre-vingt-dix ans, enfermé pour récidive d’outrages aux bonnes mœurs et qui semble avoir d’autres motivations que la découverte de la vérité pour aider Michael (“Je suppose qu’une petite branlette vite fait est hors de question?” lui demande-t-il à brûle-pourpoint alors qu’il lui résume trente ans de recherches sur la famille…). Car ce livre est drôle aussi, pathétiquement drôle…
   
   Ce vieillard succulent, détective de son état, n’est pas le seul excellent second rôle de ce roman. Ils sont nombreux les personnages qui entrent et sortent, croisent le destin des Winshaw ou de Michael, pour finir par construire un roman labyrinthique complexe et maîtrisé. Par des mises en abime, des flashbacks, et enfin une dernière partie durant laquelle le lecteur se demande s’il n’est pas tombé dans une pièce de boulevard parodiant les pires romans gothiques anglais, Jonathan Coe construit un roman étonnant, fascinant. Il ressemble à un échafaudage hétéroclite, qui semble de plus en plus branlant et pourtant fonctionne en tout point. Par petites touches énigmatiques, le lecteur comprend que tous les faits sont liés, que tout s’imbrique pour finalement donner lieu à un ouvrage d’art qui force l’admiration. J’ai eu quelques passages difficiles, notamment dans les parties consacrées à Henry, le politicien (mais sans doute cela est-il dû à une méconnaissance de cet aspect de l’histoire britannique) et à Mark, l’homme d’affaires qui vend des armes à l’Irak. Mais ce ne sont que quelques dizaines de pages qui ancrent le roman dans son actualité et soulignent le cynisme de ces personnages puissants et manipulateurs.
   
   En plus des coups de patte aux politiciens et hommes d’affaires sans scrupule, Jonathan Coe égratigne au passage le système hospitalier, l’industrie agroalimentaire, le monde de l’art et de l’édition, bref, tout le monde en prend pour son grade, avec humour et lucidité.
   Aucune raison donc pour ne pas lire ce foisonnant roman, qui me réconcilie avec l’auteur après mon expérience mitigée avec La maison du sommeil.
   
   
   Titre original: Whart a Carve Up! parution en Grande-Bretagne: 1994
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critique par Yspaddaden




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Honte de rien
Note :

   Quand Michael Owen décroche le contrat qui fait de lui l'auteur chargé d'écrire l'histoire de l'illustre famille Winshaw, il ne se doute pas du guépier dans lequel il est tombé. Car son employeur, la vieille Tabitha Winshaw, internée par sa famille, a toujours clamé que sa famille, incontournable dans les affaires publiques et privées de l'Angleterre depuis des lustres, cache quelques secrets peu reluisants...
   
   Bienvenue dans un jeu de cluedo géant! Croyez moi, la comparaison est loin d'être anodine puisque c'est à un véritable jeu de massacre que se livre Jonathan Coe en dressant le portrait d'une famille qui est la quintessence des défauts de la gentry et de l'aristocratie libérale anglaise, mais aussi à un jeu de piste et de fausses pistes qui mène à un final grandiose et hallucinant.
   
   Testament à l'anglaise est une merveille de roman dense, riche et foutraque qui utilise avec intelligence les possibilités offertes par son personnage pas si principal que ça, l'écrivain raté Michael Owen. D'un côté on le suit dans ses recherches et dans la rédaction des chapitres qu'il consacre aux membres de la famille, de l'autre, on observe les dits membres de la famille dans leurs réactions à l'intrusion de Michael dans leurs petites affaires et dans leurs interactions, le tout s'enchaînant allégremment avec des chapitres du livre de Michael. On alterne avec bonheur entre les portraits de Winshaw et la vie de Michael, chaque pan du récit fourmillant de détails, d'événements petits et grands qui s'imbriquent petit à petit, l'un nourrissant l'autre puisque bien souvent, le quotidien de l'écrivain donne un aperçu glaçant des conséquences des actes des Winshaw. C'est plutôt brillant, et on y trouve une série de portraits à charge qui sont à la fois réjouissants et glaçants.
   
   Il y a Thomas le banquier voyeur, pervers et sans merci; Henry le politicien passé maître dans la maîtrise de la langue de bois; Hillary et Roddy, le vernis culturel; Dorothy la femme d'affaire qui empoisonne hommes et animaux pour construire son empire agro-alimentaire... De chapitres en chapitres, on découvre des pans de l'histoire de la famille, de leur existence, mais surtout le tableau d'un monde façonné au gré des intérêts et des désirs d'hommes et de femmes qui ne voient pas en quoi il serait légitime de respecter, qui et quoi que ce soit, à commencer par l'honneur et la vie des autres. Privatisations, démantèlement du service public, naissance des tabloïds et de la télé-poubelle, manipulations et escroqueries à l'échelle internationale, les Winshaw sont impliqués partout où il est possible d'acquérir pouvoir et argent. Face à eux, des gens ordinaires: Michael l'écrivain, Phoebe l'artiste devenue infirmière, Fiona qui meurt, victime des réformes du système de santé britannique, Graham qui risque sa vie en tentant de dénoncer les menées des Winshaw, Findley Onynx le vieux détective libidineux...
   
   Jonathan Coe prend des "types" et les explore de bout en bout en mettant au jour les compromissions, le cynisme, les bassesses et la force que donne l'absence de scrupules et de morale. C'est à la fois drôle et désespérant, tellement que la fin ne peut être que tragi-comique et outrée, digne d'une partie de cluedo perverse, mais pas plus finalement que le jeu mené par les Winshaw toute leur vie. Jonathan Coe se livre avec talent à une attaque en règle des conservateurs, de l'économie capitaliste et de l'argent à travers les années Tatcher et leurs conséquences sociales désastreuses. C'est d'autant plus effrayant que même s'il parle d'une période donnée, on sait pertinemment que tout peut être transposé quasi à l'identique ailleurs et en d'autres temps.
   
   Tout au long du récit, on trouve des chausses-trappes, des jeux de miroirs, des fausses morts, de vraies folies et le fil d'intrigues diverses qui se croisent avec un talent qui laisse pantois. Tout au plus regretterais-je quelques longueurs et la sensation, parfois, de se perdre un peu dans toutes les informations distillées par l'auteur. Presque rien au regard de la richesse de ce roman, du portrait de l'Angleterre qu'il dresse avec un humour noir et une efficacité totale. Polar sans l'être, roman social sans l'être, roman humoristique sans l'être, Testament à l'anglaise est un bijou complexe aux personnages superbes qui m'a laissée pantoise et hilare encore que d'une hilarité un peu jaune! A ne surtout pas manquer!
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critique par Chiffonnette




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Brillant !
Note :

   "Peu de personnes se souviennent du premier magnétoscope domestique lancé par Philips en 1972. Le prix était élevé, le temps d'enregistrement limité à une heure, et finalement il se vendit surtout auprès des sociétés et des collectivités. Thomas Winshaw en acheta tout de même un".
   
   En novembre 1942, Tabitha est réveillée par un coup de fil annonçant la mort de son frère Godfrey, âgé de 32 ans, abattu par un tir allemand. Agée de 81 ans aujourd'hui mais de 36 au moment du drame, elle voue un véritable culte à ce frère. Bouleversée par la nouvelle, internée depuis, elle a toujours été persuadée que leur frère Lawrence, qu'elle déteste, est responsable de cette mort. Mais est-elle réellement folle ou a-t-elle des raisons valables d’imputer cette tragédie à Lawrence?
   
   Pour essayer de faire valoir sa thèse, elle embauche un écrivain raté Michaël Owen, en lui demandant d'écrire l'histoire de sa famille. Cette famille n'est pas des plus simples et ce dernier s'attelle à la tâche, en rassemblant tous les documents qu'il peut.
   
   Bienvenue dans le monde des Winshaw, dont les membres ne brillent pas par leur intégrité. Ce portrait de famille est l'occasion de mettre l'accent sur les dérives de la société anglaise et de ses classes dirigeantes durant l'ère Thatcher.
   
   J'ai pris un réel plaisir à dévorer ce roman, superbement bien écrit. D'une part on suit Michaël dans son écriture et sa recherche biographique, de l'autre on a des portraits de personnages hauts en couleur. Il se lit d'une traite tant on a hâte de connaître le dénouement. A cheval entre le polar et le roman social et psychologique, il est plein d’humour et habilement construit. C’est un livre brillant, réjouissant où tout s'imbrique et s'explique au fil de la lecture.
   
   De Jonathan Cœ j’avais aussi adoré le formidable diptyque "Bienvenue au club" suivi de "Le cercle fermé". Si comme moi vous avez aimé "Testament à l’anglaise", vous pouvez rajouter ces deux romans sur votre LAL (Liste à Lire) car c’est de la même veine!

critique par Éléonore W.




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